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§224 A peine Candide fut-il dans son auberge, qu'il fut attaqué d'une maladie légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un diamant énorme, et qu'on avait aperçu dans son équipage une cassette prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui deux médecins qu'il n'avait pas mandés, quelques amis intimes qui ne le quittèrent pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer ses bouillons. Martin disait: Je me souviens d'avoir été malade aussi à Paris dans mon premier voyage; j'étais fort pauvre: aussi n'eus-je ni amis, ni dévotes, ni médecins, et je guéris.
§225 Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander un billet payable au porteur pour l'autre monde: Candide n'en voulut rien faire; les dévotes l'assurèrent que c'était une nouvelle mode: Candide répondit qu'il n'était point homme à la mode. Martin voulut jeter l'habitué par les fenêtres. Le clerc jura qu'on n'enterrerait point Candide. Martin jura qu'il enterrerait le clerc, s'il continuait à les importuner. La querelle s'échauffa: Martin le prit par les épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale, dont on fit un procès-verbal. §226 Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s'en étonnait pas. §227 Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait un petit abbé périgourdin, l'un de ces gens empressés, toujours alertes, toujours serviables, effrontés, caressants, accommodants, qui guettent les étrangers à leur passage, leur content l'histoire scandaleuse de la ville, et leur offrent des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d'abord Candide et Martin à la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle. Candide se trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne l'empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr'acte: Vous avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise; l'acteur qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la pièce est encore plus mauvaise que les acteurs; l'auteur ne sait pas un mot d'arabe, et cependant la scène est en Arabie[3]; et, de plus, c'est un homme qui ne croit pas aux idées innées; je vous apporterai demain vingt brochures contre lui[4]. Monsieur, combien avez-vous de pièces de théâtre en France? dit Candide à l'abbé; lequel répondit: Cinq ou six mille. C'est beaucoup, dit Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize, répliqua l'autre. C'est beaucoup, dit Martin. §228 [3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une ?Épitre à M.Arouet de Voltaire?, dans laquelle on trouve ces vers : §229 Que ton exactitude à dépeindre les moeurs S'étende jusqu'aux noms de tes moindres acteurs, Et qu'en les prononçant ils nous fassent connaître Les pays et les temps où tu les fais renaître. Je vois avec dépit, pour ne produire rien, Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l'Indien. §230 Voltaire profita de la critique, et mit ?Araspe? au lieu de ?Hidaspe?. C'est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que Voltaire fait ici allusion. B. §231 [4] Dans l'édition de 1759, on lit: §232 « ... contre lui. Monsieur, lui dit l'abbé périgourdin, avez-vous remarqué cette jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine ? Il ne vous en coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante mille écus de diamants. Je n'ai qu'un jour ou deux à lui donner, répondit Candide, parceque j'ai un rendez-vous à Venise, qui presse. §233 Le soir, après souper, l'insinuant Périgourdin redoubla de politesses et d'attentions. Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise, etc.» (Voyez page 306.) §234 Le texte actuel existe dès 1761. B. |
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