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La comtesse se mit à revoir, avec Fabrice tous ces lieux enchanteurs voisins de Grianta, et si célébrés par les voyageurs: la villa Melzi de l'autre côté du lac, vis-à-vis le château, et qui lui sert de point de vue; au-dessus le bois sacré des Sfondrata et le hardi promontoire qui sépare les deux branches du lac, celle de Côme, si voluptueuse, et celle qui court vers Lecco, pleine de sévérité: aspects sublimes et gracieux, que le site le plus renommé du monde, la baie de Naples, égale, mais ne surpasse point. C'était avec ravissement que la comtesse retrouvait les souvenirs de sa première jeunesse et les comparait à ses sensations actuelles.?Le lac de Côme, se disait-elle, n'est point environné, comme le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien closes et cultivées selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l'argent et la spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d'inégales hauteurs couvertes de bouquets d'arbres plantés par le hasard, et que la main de l'homme n'a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu. Au milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le lac par des pentes si singulières, je puis garder toutes les illusions des descriptions du Tasse et de l'Arioste. Tout est noble et tendre, tout parle d'amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation. Les villages situés à mi-côte sont cachés par de grands arbres, et au-dessus des sommets des arbres s'élève l'architecture charmante de leurs jolis clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large vient interrompre de temps à autre les bouquets de châtaigniers et de cerisiers sauvages, l'oeil satisfait y voit croître des plantes plus vigoureuses et plus heureuses là qu'ailleurs. Par-delà ces collines, dont le faîte offre des ermitages qu'on voudrait tous habiter, l'oeil étonné aperçoit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur austérité sévère lui rappelle des malheurs de la vie et ce qu'il en faut pour accroître la volupté présente. L'imagination est touchée par le son lointain de la cloche de quelque petit village caché sous les arbres: ces sons portés sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de douce mélancolie et de résignation, et semblent dire à l'homme: la vie s'enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se présente hâte-toi de jouir.?Le langage de ces lieux ravissants, et qui n'ont point de pareils au monde, rendit à la comtesse son coeur de seize ans. Elle ne concevait pas comment elle avait pu passer tant d'années sans revoir le lac.?Est-ce donc au commencement de la vieillesse, se disait-elle, que le bonheur se serait réfugié??Elle acheta une barque que Fabrice, la marquise et elle ornèrent de leurs mains, car on manquait d'argent pour tout, au milieu de l'état de maison le plus splendide depuis sa disgrâce, le marquis del Dongo avait redoublé de faste aristocratique. Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le lac, près de la fameuse allée de platanes, à côté de la Cadenabia, il faisait construire une digue dont le devis allait à quatre-vingt mille francs. A l'extrémité de la digue on voyait s'élever, sur les dessins du fameux marquis Cagnola, une chapelle bâtie tout entière en blocs de granit énormes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur à la mode de Milan, lui bâtissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux devaient représenter les belles actions de ses ancêtres.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §75 ?1 Je donne ma démission, et nous vivons en bons bourgeois à Milan, à Florence, à Naples, où vous voudrez. Nous avons quinze mille livres de rente, indépendamment des bienfaits du prince qui dureront plus ou moins.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §625 - Pas plus immoral que tout ce qu'on fait à notre cour et dans vingt autres. Le pouvoir absolu a cela de commode qu'il sanctifie tout aux yeux des peuples; or, qu'est-ce qu'un ridicule que personne n'aperçoit? Notre politique, pendant vingt ans, va consister à avoir peur des jacobins, et quelle peur! Chaque année nous nous croirons à la veille de 93. Vous entendrez, j'espère, les phrases que je fais là-dessus à mes réceptions! C'est beau! Tout ce qui pourra diminuer un peu cette peur sera souverainement moral aux yeux des nobles et des dévots. Or, à Parme, tout ce qui n'est pas noble ou dévot est en prison, ou fait ses paquets pour y entrer; soyez bien convaincue que ce mariage ne semblera singulier chez nous que du jour où je serai disgracié. Cet arrangement n'est une friponnerie envers personne, voilà l'essentiel, ce me semble. Le prince, de la faveur duquel nous faisons métier et marchandise, n'a mis qu'une condition à son consentement, c'est que la future duchesse fût née noble. L'an passé, ma place, tout calculé, m'a valu cent sept mille francs, mon revenu a dû être au total de cent vingt-deux mille; j'en ai placé vingt mille à Lyon. Eh bien! choisissez: 1 une grande existence basée sur cent vingt-deux mille francs à dépenser, qui, à Parme, font au moins comme quatre cent mille à Milan; mais avec ce mariage qui vous donne le nom d'un homme passable et que vous ne verrez jamais qu'à l'autel, 2' ou bien la petite vie bourgeoise avec quinze mille francs à Florence ou à Naples, car je suis de votre avis, on vous a trop admirée à Milan; l'envie vous y persécuterait, et peut-être parviendrait-elle à nous donner de l'humeur. La grande existence à Parme aura, je l'espère, quelques nuances de nouveauté, même à vos yeux qui ont vu la cour du prince Eugène; il serait sage de la connaître avant de s'en fermer la porte. Ne croyez pas que je cherche à influencer votre opinion. Quant à moi, mon choix est bien arrêté: j'aime mieux vivre dans un quatrième étage avec vous que de continuer seul cette grande existence.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §629 ?Si vous m'en croyez, vous enverrez Fabrice faire sa théologie, et passer trois années à Naples. Pendant les vacances de l'Académie ecclésiastique, il ira, s'il veut, voir Paris et Londres; mais il ne se montrera jamais à Parme.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §677 - Te vois-tu au corso de Florence ou de Naples, disait la duchesse, avec des chevaux anglais de pur sang! Pour le soir, une voiture, un joli appartement, etc.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §682 - Je vais passer trois ans à l'Académie ecclésiastique de Naples, s'écria Fabrice; mais puisque je dois être avant tout un jeune gentilhomme, et que tu ne m'astreins pas à mener la vie sévère d'un séminariste vertueux, ce séjour à Naples ne m'effraie nullement, cette vie-là vaudra bien celle de Romagnano; la bonne compagnie de l'endroit commençait à me trouver jacobin. Dans mon exil j'ai découvert que je ne sais rien, pas même le latin, pas même l'orthographe. J'avais le projet de refaire mon éducation à Novare, j'étudierai volontiers la théologie à Naples; c'est une science compliquée.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §699 - Si nous sommes chassés, lui dit-elle, nous irons te voir à Naples. Mais puisque tu acceptes jusqu'à nouvel ordre le parti des bas violets, le comte, qui connaît bien l'Italie actuelle, m'a chargée d'une idée pour toi. Crois ou ne crois pas à ce qu'on t'enseignera, mais ne fais jamais aucune objection. Figure-toi qu'on t'enseigne les règles du jeu de whist; est-ce que tu ferais des objections aux règles du whist? J'ai dit au comte que tu croyais, et il s'en est félicité; cela est utile dans ce monde et dans l'autre. Mais si tu crois, ne tombe point dans la vulgarité de parler avec horreur de Voltaire, Diderot, Raynal, et de tous ces écervelés de Français précurseurs des deux Chambres. Que ces noms-là se trouvent rarement dans ta bouche mais enfin quand il le faut, parle de ces messieurs avec une ironie calme; ce sont gens depuis longtemps réfutés, et dont les attaques ne sont plus d'aucune conséquence. Crois aveuglément tout ce que l'on te dira à l'Académie. Songe qu'il y a des gens qui tiendront note fidèle de tes moindres objections; on te pardonnera une petite intrigue galante si elle est bien menée, et non pas un doute; l'âge supprime l'intrigue et augmente le doute. Agis sur ce principe au tribunal de la pénitence. Tu auras une lettre de recommandation pour un évêque factotum du cardinal archevêque de Naples; à lui seul tu dois avouer ton escapade en France, et ta présence, le 18 juin, dans les environs de Waterloo. Du reste abrège beaucoup diminue cette aventure, avoue-le seulement pour qu'on ne puisse pas te reprocher de l'avoir cachée; tu étais si jeune alors!
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §701 Fabrice débuta à Naples avec une voiture modeste, et quatre domestiques, bons Milanais, que sa tante lui avait envoyés. Après une année d'étude personne ne disait que c'était un homme d'esprit, on le regardait comme un grand seigneur appliqué, fort généreux, mais un peu libertin.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §703 Cette découverte avait donné un jour heureux à Son Altesse. De temps à autre, la duchesse laissait tomber quelques mots du projet qu'elle aurait de se donner chaque année un congé de quelques mois qu'elle emploierait à voir l'Italie qu'elle ne connaissait point: elle irait visiter Naples, Florence, Rome. Or, rien au monde ne pouvait faire plus de peine au prince qu'une telle apparence de désertion: c'était là une de ses faiblesses les plus marquées, les démarches qui pouvaient être imputées à mépris pour sa ville capitale lui perçaient le coeur. Il sentait qu'il n'avait aucun moyen de retenir Mme Sanseverina, et Mme Sanseverina était de bien loin la femme la plus brillante de Parme. Chose unique avec la paresse italienne, on revenait des campagnes environnantes pour assister à ses jeudis; c'étaient de véritables fêtes; presque toujours la duchesse y avait quelque chose de neuf et de piquant. Le prince mourait d'envie de voir un de ces jeudis; mais comment s'y prendre? Aller chez un simple particulier! c'était une chose que ni son père ni lui n'avaient jamais faite!
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §711 - Tout cela à cause d'une idée bien imprudente qui m'est venue! disait-elle au comte. Je serais plus libre sans doute à Rome ou à Naples, mais y trouverais-je un jeu aussi attachant? Non, en vérité, mon cher comte, et vous faites mon bonheur.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §730 C'est de petits détails de cour aussi insignifiants que celui que nous venons de raconter qu'il faudrait remplir l'histoire des quatre années qui suivirent. Chaque printemps, la marquise venait avec ses filles passer deux mois au palais Sanseverina ou à la terre de Sacca, aux bords du Pô, il y avait des moments bien doux, et l'on parlait de Fabrice; mais le comte ne voulut jamais lui permettre une seule visite à Parme. La duchesse et le ministre eurent bien à réparer quelques étourderies, mais en général Fabrice suivait assez sagement la ligne de conduite qu'on lui avait indiquée: un grand seigneur qui étudie la théologie et qui ne compte point absolument sur sa vertu pour faire son avancement. A Naples, il s'était pris d'un goût très vif pour l'étude de l'antiquité, il faisait des fouilles '; cette passion avait presque remplacé celle des chevaux. Il avait vendu ses chevaux anglais pour continuer des fouilles à Misène, où il avait trouvé un buste de Tibère, jeune encore, qui avait pris rang parmi les plus beaux restes de l'antiquité. La découverte de ce buste fut presque le plaisir le plus vif qu'il eût rencontré à Naples. Il avait l'âme trop haute pour chercher à imiter les autres jeunes gens, et, par exemple, pour vouloir jouer avec un certain sérieux le rôle d'amoureux. Sans doute il ne manquait point de maîtresses, mais elles n'étaient pour lui d'aucune conséquence, et, malgré son âge, on pouvait dire de lui qu'il ne connaissait point l'amour; il n'en était que plus aimé. Rien ne l'empêchait d'agir avec le plus beau sang-froid, car pour lui une femme jeune et jolie était toujours l'égale d'une autre femme jeune et jolie; seulement la dernière connue lui semblait la plus piquante. Une des dames les plus admirées à Naples avait fait des folies en son honneur pendant la dernière année de son séjour, ce qui d'abord l'avait amusé, et avait fini par l'excéder d'ennui, tellement qu'un des bonheurs de son départ fut d'être délivré des attentions de la charmante duchesse d'A... Ce fut en 1821, qu'ayant subi passablement tous ses examens, son directeur d'études ou gouverneur eut une croix et un cadeau, et lui partit pour voir enfin cette ville de Parme à laquelle il songeait souvent. Il était Monsignore, et il avait quatre chevaux à sa voiture; à la poste avant Parme, il n'en prit que deux, et dans la ville fit arrêter devant l'église de Saint-Jean. Là se trouvait le riche tombeau de l'archevêque Ascagne del Dongo, son arrière-grand-oncle, l'auteur de la Généalogie latine. Il pria auprès du tombeau, puis arriva à pied au palais de la duchesse qui ne l'attendait que quelques jours plus tard. Elle avait grand monde dans son salon, bientôt on la laissa seule.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §735 - Eh bien! es-tu contente de moi? lui dit-il en se jetant dans ses bras: grâce à toi, j'ai passé quatre années assez heureuses à Naples, au lieu de m'ennuyer à Novare avec ma maîtresse autorisée par la police.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §736 La duchesse ne revenait pas de son étonnement elle ne l'eût pas reconnu à le voir passer dans là rue; elle le trouvait ce qu'il était en effet, l'un des plus jolis hommes de l'Italie; il avait surtout une physionomie charmante. Elle l'avait envoyé à Naples avec la tournure d'un hardi casse-cou; la cravache qu'il portait toujours alors semblait faire partie inhérente de son être: maintenant il avait l'air le plus noble et le plus mesuré devant les étrangers, et dans le particulier, elle lui trouvait tout le feu de sa première jeunesse. C'était un diamant qui n'avait rien perdu à être poli. Il n'y avait pas une heure que Fabrice était arrivé, lorsque le comte Mosca survint; il arriva un peu trop tôt. Le jeune homme lui parla en si bons termes de la croix de Parme accordée à son gouverneur, et il exprima sa vive reconnaissance pour d'autres bienfaits dont il n'osait parler d'une façon aussi claire, avec une mesure si parfaite, que du premier coup d'oeil le ministre le jugea favorablement.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §737 - Eh bien! Monsignore, dit-il à Fabrice, les peuples de Naples sont-ils heureux? Le roi est-il aimé?
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §746 A la vue de tant de prudence, le prince eut presque de l'humeur.?Il paraît que voici un homme d'esprit qui nous arrive de Naples, et je n'aime pas cette engeance; un homme d'esprit a beau marcher dans les meilleurs principes et même de bonne foi, toujours par quelque côté il est cousin germain de Voltaire et de Rousseau.?
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §751 - Adieu, monsignore, lui dit-il brusquement je vois qu'on donne une excellente éducation dans l'Académie ecclésiastique de Naples, et il est tout simple que quand ces bons préceptes tombent sur un esprit aussi distingué, on obtienne des résultats brillants. Adieu.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §757 ?Maintenant il nous reste à voir, dit le prince dès qu'il fut seul, si ce beau jeune homme est susceptible de passion pour quelque chose; en ce cas il serait complet... Peut-on répéter avec plus d'esprit les leçons de la tante? Il me semblait l'entendre parler; s'il y avait une révolution chez moi ce serait elle qui rédigerait Le Moniteur, comme jadis la San Felice à Naples! Mais la San Felice, malgré ses vingt-cinq ans et sa beauté, fut un peu perdue! Avis aux femmes de trop d'esprit.?En croyant Fabrice l'élève de sa tante, le prince se trompait: les gens d'esprit qui naissent sur le trône ou à côté perdent bientôt toute finesse de tact; ils proscrivent, autour d'eux, la liberté de conversation qui leur paraît grossièreté; ils ne veulent voir que des masques et prétendent juger de la beauté du teint; le plaisant c'est qu'ils se croient beaucoup de tact. Dans ce cas-ci, par exemple, Fabrice croyait à peu près tout ce que nous lui avons entendu dire; il est vrai qu'il ne songeait pas deux fois par mois à tous ces grands principes. Il avait des goûts vifs, il avait de l'esprit, mais il avait la foi.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §760 ?Oui, mais en parlant, je fais naître d'autres circonstances; je fais naître des réflexions; je préviens beaucoup de ces choses horribles qui peuvent arriver... Peut-être on l'éloigne (le comte respira), alors j'ai presque partie gagnée; quand même on aurait un peu d'humeur dans le moment, je la calmerai... et cette humeur quoi de plus naturel?... elle l'aime comme un fils depuis quinze ans. Là gît tout mon espoir: comme un fils... mais elle a cessé de le voir depuis sa fuite pour Waterloo; mais en revenant de Naples, surtout pour elle, c'est un autre homme. Un autre homme, répéta-t-il avec rage, et cet homme est charmant; il a surtout cet air naïf et tendre et cet oeil souriant qui promettent tant de bonheur! et ces yeux-là la duchesse ne doit pas être accoutumée à les trouver à notre cour!... Ils y sont remplacés par le regard morne ou sardonique. Moi-même, poursuivi par les affaires, ne régnant que par mon influence sur un homme qui voudrait me tourner en ridicule, quels regards dois-je avoir souvent? Ah! quelques soins que je prenne, c'est surtout mon regard qui doit être vieux en moi! Ma gaieté n'est-elle pas toujours voisine de l'ironie?... Je dirai plus ici il faut être sincère, ma gaieté ne laisse-t-elle pas entrevoir, comme chose toute proche, le pouvoir absolu... et la méchanceté? Est-ce que quelquefois je ne me dis pas à moi-même, surtout quand on m'irrite: Je puis ce que je veux? et même j'ajoute une sottise: je dois être plus heureux qu'un autre, puisque je possède ce que les autres n'ont pas: le pouvoir souverain dans les trois quarts des choses. Eh bien! soyons juste, l'habitude de cette pensée doit gâter mon sourire... doit me donner un air d'égoïsme... content... Et, comme son sourire à lui est charmant! il respire le bonheur facile de la première jeunesse, et il le fait naître.?
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §788 ?Faire entendre par une belle confidence que je ne suis pas susceptible d'amour sérieux? je n'ai pas assez de tenue dans l'esprit pour énoncer ce fait de façon à ce qu'il ne ressemble pas comme deux gouttes d'eau à une impertinence. Il ne me reste que la ressource d'une grande passion laissée à Naples, en ce cas, y retourner pour vingt-quatre heures: ce parti est sage, mais c'est bien de la peine! Resterait un petit amour de bas étage à Parme, ce qui peut déplaire; mais tout est préférable au rôle affreux de l'homme qui ne veut pas deviner. Ce dernier parti pourrait, il est vrai, compromettre mon avenir; il faudrait, à force de prudence et en achetant la discrétion, diminuer le danger.?
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §819 ?Mais, grand Dieu! ai-je bien le droit de trouver ces choses-là ridicules? Est-ce bien à moi de me plaindre? se dit-il tout à coup en s'arrêtant, est-ce que cette même croix ne vient pas d'être donnée à mon gouverneur de Naples??Fabrice éprouva un sentiment de malaise profond; le bel enthousiasme de vertu qui naguère venait de faire battre son coeur se changeait dans le vil plaisir d'avoir une bonne part dans un vol.?Eh bien! se dit-il enfin avec les yeux éteints d'un homme mécontent de soi, puisque ma naissance me donne le droit de profiter de ces abus, il serait d'une insigne duperie à moi de n'en pas prendre ma part; mais il ne faut point m'aviser de les maudire en public.?Ces raisonnements ne manquaient pas de justesse; mais Fabrice était bien tombé de cette élévation de bonheur sublime où il s'était trouvé transporté une heure auparavant. La pensée du privilège avait desséché cette plante toujours si délicate qu'on nomme le bonheur.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §846 Le bonheur le porta à une hauteur de pensées assez étrangère à son caractère; il considérait les événements de la vie lui, si jeune, comme si déjà il fût arrivé à sa dernière limite.?Il faut en convenir, depuis mon arrivée à Parme, se dit-il enfin après plusieurs heures de rêveries délicieuses, je n'ai point eu de joie tranquille et parfaite, comme celle que je trouvais à Naples en galopant dans les chemins de Vomero ou en courant les rives de Misène. Tous les intérêts si compliqués de cette petite cour méchante m'ont rendu méchant... Je n'ai point du tout de plaisir à haïr, je crois même que ce serait un triste bonheur pour moi que celui d'humilier mes ennemis si j'en avais, mais je n'ai point d'ennemi... Halte-là! se dit-il tout à coup, j'ai pour ennemi Giletti... Voilà qui est singulier, se dit-il, le plaisir que j'éprouverais à voir cet homme si laid aller à tous les diables, survit au goût fort léger que j'avais pour la petite Marietta... Elle ne vaut pas, à beaucoup près, le duchesse d'A*** que j'étais obligé d'aimer à Naples puisque je lui avais dit que j'étais amoureux d'elle. Grand Dieu! que de fois je me suis ennuyé durant les longs rendez-vous que m'accordait cette belle duchesse, jamais rien de pareil dans la petite chambre délabrée et servant de cuisine où la petite Marietta m'a reçu deux fois, et pendant deux minutes chaque fois.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §877 Fabrice demandait pardon à Dieu de beaucoup de choses, mais, ce qui est remarquable, c'est qu'il ne lui vint pas à l'esprit de compter parmi ses fautes le projet de devenir archevêque, uniquement parce que le comte Mosca était premier ministre, et trouvait cette place et la grande existence qu'elle donne convenables pour le neveu de la duchesse. Il l'avait désirée sans passion, il est vrai, mais enfin il y avait songé, exactement comme à une place de ministre ou de général. Il ne lui était point venu à la pensée que sa conscience pût être intéressée dans ce projet de la duchesse. Ceci est un trait remarquable de la religion qu'il devait aux enseignements des jésuites milanais. Cette religion ôte le courage de penser aux choses inaccoutumées, et défend surtout l'examen personnel, comme le plus énorme des péchés; c'est un pas vers le protestantisme. Pour savoir de quoi l'on est coupable, il faut interroger son curé, ou lire la liste des péchés, telle qu'elle se trouve imprimée dans les livres intitulés: Préparation au Sacrement de la Pénitence. Fabrice savait par coeur la liste des péchés rédigée en langue latine, qu'il avait apprise à l'Académie ecclésiastique de Naples. Ainsi, en récitant cette liste parvenu à l'article du meurtre, il s'était fort bien accusé devant Dieu d'avoir tué un homme, mais en défendant sa vie. Il avait passé rapidement, et sans y faire la moindre attention, sur les divers articles relatifs au péché de simonie (se procurer par de l'argent les dignités ecclésiastiques). Si on lui eût proposé de donner cent louis pour devenir premier grand vicaire de l'archevêque de Parme, il eût repoussé cette idée avec horreur, mais quoiqu'il ne manquât ni d'esprit ni surtout de logique, il ne lui vint pas une seule fois à l'esprit que le crédit du comte Mosca, employé en sa faveur, fût une simonie. Tel est le triomphe de l'éducation jésuitique: donner l'habitude de ne pas faire attention à des choses plus claires que le jour. Un Français, élevé au milieu des traits d'intérêt personnel et de l'ironie de Paris, eût pu, sans être de mauvaise foi, accuser Fabrice d'hypocrisie au moment même où notre héros ouvrait son âme à Dieu avec la plus extrême sincérité et l'attendrissement le plus profond.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1111 ?Mais n'est-ce pas une chose bien plaisante, se disait-il quelquefois, que je ne sois pas susceptible de cette préoccupation exclusive et passionnée qu'ils appellent de l'amour? Parmi les liaisons que le hasard m'a données à Novare ou à Naples, ai-je jamais rencontré de femme dont la présence même dans les premiers jours, fût pour moi préférable à une promenade sur un joli cheval inconnu? Ce qu'on appelle amour, ajoutait-il, serait-ce donc encore un mensonge? J'aime sans doute, comme j'ai bon appétit à six heures! Serait-ce cette propension quelque peu vulgaire dont ces menteurs auraient fait l'amour d'Othello l'amour de Tancrède? ou bien faut-il croire que je suis organisé autrement que les autres hommes? Mon âme manquerait d'une passion, pourquoi cela? ce serait une singulière destinée!?
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1184 A Naples, surtout dans les derniers temps, Fabrice avait rencontré des femmes qui, fières de leur rang, de leur beauté et de la position qu'occupaient dans le monde les adorateurs qu'elles lui avaient sacrifiés, avaient prétendu le mener. A la vue de ce projet, Fabrice avait rompu de la façon la plus scandaleuse et la plus rapide.?Or, se disait-il, si je me laisse jamais transporter par le plaisir, sans doute très vif, d'être bien avec cette jolie femme qu'on appelle la duchesse Sanseverina, je suis exactement comme ce Français étourdi qui tua un jour la poule aux oeuf d'or. C'est à la duchesse que je dois le seul bonheur que j'aie jamais éprouvé par les sentiments tendres; mon amitié pour elle est ma vie, et d'ailleurs, sans elle que suis-je? un pauvre exilé réduit à vivoter péniblement dans un château délabré des environs de Novare. Je me souviens que durant les grandes pluies d'automne j'étais obligé le soir crainte d'accident, d'ajuster un parapluie sur lé ciel de mon lit. Je montais les chevaux de l'homme d'affaires, qui voulait bien le souffrir par respect pour mon sang bleu (pour ma haute naissance), mais il commençait à trouver mon séjour un peu long; mon père m'avait assigné une pension de douze cents francs, et se croyait damné de donner du pain à un jacobin. Ma pauvre mère et mes soeurs se laissaient manquer de robes pour me mettre en état de faire quelques petits cadeaux à mes maîtresses. Cette façon d'être généreux me perçait le coeur. Et, de plus, on commençait à soupçonner ma misère, et la jeune noblesse des environs allait me prendre en pitié. Tôt ou tard, quelque fat eût laissé voir son mépris pour un jacobin pauvre et malheureux dans ses desseins car, aux yeux de ces gens-là, je n'étais pas autre chose. J'aurais donné ou reçu quelque bon coup d'épée qui m'eût conduit à la forteresse de Fenestrelles, ou bien j'eusse de nouveau été me réfugier en Suisse, toujours avec douze cents francs de pension. J'ai le bonheur de devoir à la duchesse l'absence de tous ces maux; de plus, c'est elle qui sent pour moi les transports d'amitié que je devrais éprouver pour elle.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1185 Le comte, de nouveau piqué, se mit à lui crier qu'il avait longtemps fréquenté la salle d'armes du fameux Battistin à Naples, et qu'il allait châtier son insolence; la colère du comte M *** ayant enfin reparu, il se battit avec assez de fermeté, ce qui n'empêcha point Fabrice de lui donner un fort beaucoup d'épée dans la poitrine, qui le retint au lit plusieurs mois. Ludovic, en donnant les premiers soins au blessé, lui dit à l'oreille:
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1272 Les larmes des domestiques redoublèrent et peu à peu se changèrent en cris à peu près séditieux; la duchesse monta dans son carrosse et se fit conduire au palais du prince. Malgré l'heure indue, elle fit solliciter une audience par le général Fontana, aide de camp de service; elle n'était point en grand habit de cour, ce qui jeta cet aide de camp dans une stupeur profonde. Quant au prince, il ne fut point surpris, et encore moins fâché de cette demande d'audience.?Nous allons voir des larmes répandues par de beaux yeux, se dit-il en se frottant les mains. Elle vient demander grâce; enfin cette fière beauté va s'humilier! elle était aussi trop insupportable avec ses petits airs d'indépendance! Ces yeux si parlants semblaient toujours me dire à la moindre chose qui la choquait: Naples et Milan seraient un séjour bien autrement aimable que votre petite ville de Parme. A la vérité je ne règne pas sur Naples ou sur Milan, mais enfin cette grande dame vient me demander quelque chose qui dépend de moi uniquement et qu'elle brûle d'obtenir; j'ai toujours pensé que l'arrivée de ce neveu m'en ferait tirer pied ou aile.?
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1288 - A Naples, je pense.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1312 - Eh bien! lui dit-il, voici Mme la duchesse Sanseverina qui prétend quitter Parme à l'instant pour aller s'établir à Naples, et qui par-dessus le marché me dit des impertinences.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1329 Ce mot produisit sur le prince un effet incroyable. D'abord il regarda Mosca; sa pâleur croissante lui montra qu'il disait vrai et n'était point complice du coup de tête de la duchesse.?En ce cas, se dit-il, je la perds pour toujours; plaisir et vengeance, tout s'envole en même temps. A Naples elle fera des épigrammes avec son neveu Fabrice sur la grande colère du petit prince de Parme.?Il regarda la duchesse; le plus violent mépris et la colère se disputaient son coeur; ses yeux étaient fixés en ce moment sur le comte Mosca, et les contours si fins de cette belle bouche exprimaient le dédain le plus amer. Toute cette figure disait : vil courtisan!?Ainsi, pensa le prince, après l'avoir examinée, je perds ce moyen de la rappeler en ce pays. Encore en ce moment, si elle sort de ce cabinet elle est perdue pour moi, Dieu sait ce qu'elle dira de mes juges à Naples... Et avec cet esprit et cette force de persuasion divine que le ciel lui a donnés, elle se fera croire de tout le monde. Je lui devrai la réputation d'un tyran ridicule qui se lève la nuit pour regarder sous son lit...?Alors, par une manoeuvre adroite et comme cherchant à se promener pour diminuer son agitation, le prince se plaça de nouveau devant la porte du cabinet, le comte était à sa droite à trois pas de distance, pâle, défait et tellement tremblant qu'il fut obligé de chercher un appui sur le dos du fauteuil que la duchesse avait occupé au commencement de l'audience, et que le prince dans un mouvement de colère avait poussé au loin. Le comte était amoureux.?Si la duchesse part je la suis, se disait-il, mais voudra-t-elle de moi à sa suite? voilà la question.?
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1332 LE comte se regardait comme hors du ministère.?Voyons un peu, se dit-il, combien nous pourrons avoir de chevaux après ma disgrâce, car c'est ainsi qu'on appellera ma retraite.?Le comte fit l'état de sa fortune: il était entré au ministère avec quatre-vingt mille francs de bien; à son grand étonnement, il trouva que, tout compté son avoir actuel ne s'élevait pas à cinq cent mille francs: ?C'est vingt mille livres de rente tout au plus, se dit-il. Il faut convenir que je suis un grand étourdi! Il n'y a pas un bourgeois à Parme qui ne me croie cent cinquante mille livres de rente, et le prince, sur ce sujet, est plus bourgeois qu'un autre. Quand ils me verront dans la crotte, ils diront que je sais bien cacher ma fortune. Pardieu, s'écria-t-il, si je suis encore ministre trois mois, nous la verrons doublée, cette fortune.?Il trouva dans cette idée l'occasion d'écrire à la duchesse, et la saisit avec avidité; mais pour se faire pardonner une lettre, dans les termes où ils en étaient, il remplit celle-ci de chiffres et de calculs.?Nous n'aurons que vingt mille livres de rente, lui dit-il, pour vivre tous trois à Naples Fabrice, vous et moi. Fabrice et moi nous aurons un cheval de selle à nous deux.?Le ministre venait à peine d'envoyer sa lettre, lorsqu'on annonça le fiscal général Rassi; il le reçut avec une hauteur qui frisait l'impertinence.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1588 - Je vous avouerai, dit-il au fiscal, que je ne prends pas un intérêt bien passionné aux divers caprices de Mme la duchesse; toutefois, comme elle m'avait présenté ce mauvais sujet de Fabrice, qui aurait bien dû rester à Naples, et ne pas venir ici embrouiller nos affaires, je tiens à ce qu'il ne soit pas mis à mort de mon temps, et je veux bien vous donner ma parole que vous serez baron dans les huit jours qui suivront sa sortie de prison.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1647 - Son Altesse est bien bonne! qu'a-t-elle besoin de cacher sa haine, puisque son premier ministre ne protège plus la duchesse? Seulement je ne veux pas qu'on puisse m'accuser de vilenie ni surtout de jalousie: c'est moi qui ai fait venir la duchesse en ce pays, et si Fabrice meurt en prison, vous ne serez pas baron, mais vous serez peut-être poignardé. Mais laissons cette bagatelle: le fait est que j'ai fait le compte de ma fortune; à peine si j'ai trouvé vingt mille livres de rente, sur quoi j'ai le projet d'adresser très humblement ma démission au souverain. J'ai quelque espoir d'être employé par le roi de Naples: cette grande ville m'offrira des distractions dont j'ai besoin en ce moment, et que je ne puis trouver dans un trou tel que Parme; je ne resterais qu'autant que vous me feriez obtenir la main de la princesse Isota, etc.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1649 Quoique, suivant toute apparence, elle veillât sur ses actions avec le plus grand soin, au moment où elle s'approcha de la fenêtre de la volière, elle rougit fort sensiblement. La première pensée de Fabrice, collé contre les barreaux de fer de sa fenêtre, fut de se livrer à l'enfantillage de frapper un peu avec la main sur ces barreaux, ce qui produirait un petit bruit; puis la seule idée de ce manque de délicatesse lui fit horreur.?Je mériterais que pendant huit jours elle envoyât soigner ses oiseaux par sa femme de chambre.?Cette idée délicate ne lui fût point venue à Naples ou à Novare.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1699 Fabrice était léger; à Naples, il avait la réputation de changer assez facilement de maîtresse. Malgré toute la réserve imposée au rôle d'une demoiselle, depuis qu'elle était chanoinesse et qu'elle allait à la cour, Clélia, sans interroger jamais, mais en écoutant avec attention, avait appris à connaître la réputation que s'étaient faite les jeunes gens qui avaient successivement recherché sa main; eh bien! Fabrice, comparé à tous ces jeunes gens, était celui qui portait le plus de légèreté dans ses relations de cour. Il était en prison, il s'ennuyait, il faisait la cour à l'unique femme à laquelle il pût parler; quoi de plus simple? quoi même de plus commun? et c'était ce qui désolait Clélia. Quand même, par une révélation complète elle eût appris que Fabrice n'aimait plus la duchesse, quelle confiance pouvait-elle avoir dans ses paroles? quand même elle eût cru à la sincérité de ses discours, quelle confiance eût-elle pu avoir dans la durée de ses sentiments? Et enfin pour achever de porter le désespoir dans son coeur, Fabrice n'était-il pas déjà fort avancé dans la carrière ecclésiastique? n'était-il pas à la veille de se lier par des voeux éternels? Les plus grandes dignités ne l'attendaient-elles pas dans ce genre de vie??S'il me restait la moindre lueur de bon sens, se disait la malheureuse Clélia, ne devrais-je pas prendre la fuite? ne devrais-je pas supplier mon père de m'enfermer dans quelque couvent fort éloigné? Et, pour comble de misère, c'est précisément la crainte d'être éloignée de la citadelle et renfermée dans un couvent qui dirige toute ma conduite! C'est cette crainte qui me force à dissimuler, qui m'oblige au hideux et déshonorant mensonge de feindre d'accepter les soins et les attentions publiques du marquis Crescenzi.?
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1732 ?Quoi! je ne le verrais plus!?s'était-elle dit en pleurant. C'est en vain que sa raison avait ajouté: ?Je ne le verrais plus, cet être qui fera mon malheur de toutes les façons, je ne verrais plus cet amant de la duchesse, je ne verrais plus cet homme léger qui a eu dix maîtresses connues à Naples, et les a toutes trahies; je ne verrais plus ce jeune ambitieux qui, s'il survit à la sentence qui pèse sur lui, va s'engager dans les ordres sacrés! Ce serait un crime pour moi de le regarder encore lorsqu'il sera hors de cette citadelle, et son inconstance naturelle m'en épargnera la tentation; car, que suis-je pour lui? un prétexte pour passer moins ennuyeusement quelques heures de chacune de ses journées de prison.?Au milieu de toutes ces injures, Clélia vint à se souvenir du sourire avec lequel il regardait les gendarmes qui l'entouraient lorsqu'il sortait du bureau d'écrou pour monter à la tour Farnèse. Les larmes inondèrent ses yeux: ?Cher ami, que ne ferais-je pas pour toi! Tu me perdras, je le sais, tel est mon destin; je me perds moi-même d'une manière atroce en assistant ce soir à cette affreuse sérénade; mais demain, à midi, je reverrai tes yeux!?
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1743 - Serez-vous bien heureux, lui dit-elle avec une sorte de colère et les larmes aux yeux, de m'avoir fait passer par-dessus tout ce que je me dois à moi-même? Jusqu'au 3 août de l'année passée, je n'avais éprouvé que de l'éloignement pour les hommes qui avaient cherché à me plaire. J'avais un mépris sans borne et probablement exagéré pour le caractère des courtisans, tout ce qui était heureux à cette cour me déplaisait. Je trouvai au contraire des qualités singulières à un prisonnier qui le 3 août fut amené dans cette citadelle. J'éprouvai, d'abord sans m'en rendre compte, tous les tourments de la jalousie. Les grâces d'une femme charmante, et de moi bien connue, étaient des coups de poignard pour mon coeur, parce que je croyais, et je crois encore un peu`, que ce prisonnier lui était attaché. Bientôt les persécutions du marquis Crescenzi, qui avait demandé ma main, redoublèrent; il est fort riche et nous n'avons aucune fortune; je les repoussais avec une grande liberté d'esprit, lorsque mon père prononça le mot fatal de couvent; je compris que si je quittais la citadelle je ne pourrais plus veiller sur la vie du prisonnier dont le sort m'intéressait. Le chef-d'oeuvre de mes précautions avait été que jusqu'à ce moment il ne se doutât en aucune façon des affreux dangers qui menaçaient sa vie. Je m'étais bien promis de ne jamais trahir ni mon père ni mon secret, mais cette femme d'une activité admirable, d'un esprit supérieur, d'une volonté terrible, qui protège ce prisonnier, lui offrit, à ce que je suppose, des moyens d'évasion, il les repoussa et voulut me persuader qu'il se refusait à quitter la citadelle pour ne pas s'éloigner de moi. Alors je fis une grande faute, je combattis pendant cinq jours, j'aurais dû à l'instant me réfugier au couvent et quitter la forteresse: cette démarche m'offrait un moyen bien simple de rompre avec le marquis Crescenzi. Je n'eus point le courage de quitter la forteresse et je suis une fille perdue; je me suis attachée à un homme léger: je sais quelle a été sa conduite à Naples; et quelle raison aurais-je de croire qu'il aura changé de caractère? Enfermé dans une prison sévère, il a fait la cour à la seule femme qu'il pût voir, elle a été une distraction pour son ennui. Comme il ne pouvait lui parler qu'avec certaines difficultés, cet amusement a pris la fausse apparence d'une passion. Ce prisonnier s'étant fait un nom dans le monde par son courage, il s'imagine prouver que son amour est mieux qu'un simple goût passager, en s'exposant à d'assez grands périls pour continuer à voir la personne qu'il croit aimer. Mais dès qu'il sera dans une grande ville, entouré de nouveau des séductions de la société, il sera de nouveau ce qu'il a toujours été, un homme du monde adonné aux dissipations, à la galanterie, et sa pauvre compagne de prison finira ses jours dans un couvent, oubliée de cet être léger, et avec le mortel regret de lui avoir fait un aveu.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §1831 Fabrice était parfaitement décidé à revenir à Parme aussitôt qu'il le pourrait; il envoya Ludovic porter une longue lettre à l'archevêque, et ce fidèle serviteur revint mettre à la poste au premier village du Piémont, à Sannazaro au couchant de Pavie, une épître latine que le digne prélat adressait à son jeune protégé. Nous ajouterons un détail qui, comme plusieurs autres sans doute, fera longueur dans les pays où l'on n'a plus besoin de précautions. Le nom de Fabrice del Dongo n'était jamais écrit; toutes les lettres qui lui étaient destinées étaient adressées à Ludovic San Micheli, à Locarno en Suisse, ou à Belgirate en Piémont. L'enveloppe était faite d'un papier grossier, le cachet mal appliqué, l'adresse à peine lisible, et quelquefois ornée de recommandations dignes d'une cuisinière, toutes les lettres étaient datées de Naples six jours avant la date véritable.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §2123 ?Sans doute, se disait-elle, la prudence m'ordonne d'attendre un mois ou deux avant de retourner à Parme; mais je sens que je n'aurai jamais cette patience; je souffre trop ici. Cette rêverie continuelle, ce silence de Fabrice, sont pour mon coeur un spectacle intolérable. Qui me l'eût dit que je m'ennuierais en me promenant sur ce lac charmant, en tête-à-tête avec lui, et au moment où j'ai fait pour le venger plus que je ne puis lui dire! Après un tel spectacle, la mort n'est rien. C'est maintenant que je paie les transports de bonheur et de joie enfantine que je trouvais dans mon palais à Parme lorsque j'y reçus Fabrice revenant de Naples. Si j'eusse dit un mot, tout était fini, et peut-être que, lié avec moi, il n'eût pas songé à cette petite Clélia; mais ce mot me faisait une répugnance horrible. Maintenant elle l'emporte sur moi. Quoi de plus simple? elle a vingt ans; et moi, changée par les soucis, malade, j'ai le double de son âge!... Il faut mourir, il faut finir! Une femme de quarante ans n'est plus quelque chose que pour les hommes qui l'ont aimée dans sa jeunesse! Maintenant je ne trouverai plus que des jouissances de vanité; et cela vaut-il la peine de vivre? Raison de plus pour aller à Parme, et pour m'amuser. Si les choses tournaient d'une certaine façon, on m'ôterait la vie. Eh bien! où est le mal? Je ferai une mort magnifique, et, avant de finir, mais seulement alors, je dirai à Fabrice: Ingrat! c'est pour toi!... Oui, je ne puis trouver d'occupation pour ce peu de vie qui me reste qu'à Parme; j'y ferai la grande dame. Quel bonheur si je pouvais être sensible maintenant à toutes ces distinctions qui autrefois faisaient le malheur de la Raversi! Alors, pour voir mon bonheur, j'avais besoin de regarder dans les yeux de l'envie... Ma vanité a un bonheur; à l'exception du comte peut-être, personne n'aura pu deviner quel a été l'événement qui a mis fin à la vie de mon coeur... J'aimerai Fabrice, je serai dévouée à sa fortune; mais il ne faut pas qu'il rompe le mariage de la Clélia et qu'il finisse par l'épouser... Non, cela ne sera pas!?
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §2148 ?Maintenant il lui faut un aide de camp remède à l'ennui. Eh bien! quand il m'offrirait ce fameux million qui nous est nécessaire pour bien vivre à Naples ou à Paris, je ne voudrais pas être son remède à l'ennui, et passer chaque jour quatre ou cinq heures avec Son Altesse. D'ailleurs, comme j'ai plus d'esprit que lui, au bout d'un mois il me prendrait pour un monstre.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §2185 - Au fond, ni vous ni moi n'avons besoin de luxe. Si vous me donnez à Naples une place dans une loge à San Carlo et un cheval, je suis plus que satisfait; ce ne sera jamais le plus ou moins de luxe qui nous donnera un rang à vous et à moi, c'est le plaisir que les gens d'esprit du pays pourront trouver peut-être à venir prendre une tasse de thé chez vous.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §2191 - Madame, reprit celle-ci, Votre Altesse a parfaitement vu la position; nous courons, vous et moi, les plus grands dangers; la sentence contre Fabrice n'est point révoquée, par conséquent, le jour où l'on voudra se défaire de moi et vous outrager, on le remet en prison. Notre position est aussi mauvaise que jamais. Quant à moi personnellement, j'épouse le comte, et nous allons nous établir à Naples ou à Paris. Le dernier trait d'ingratitude dont le comte est victime en ce moment, l'a entièrement dégoûté des affaires, et, sauf l'intérêt de Votre Altesse Sérénissime, je ne lui conseillerais de rester dans ce gâchis qu'autant que le prince lui donnerait une somme énorme. Je demanderai à Votre Altesse la permission de lui expliquer que le comte, qui avait 130000 francs en arrivant aux Affaires, possède à peine aujourd'hui 20000 livres de rente. C'est en vain que depuis longtemps je le pressais de songer à sa fortune. Pendant mon absence, il a cherché querelle aux fermiers généraux du prince, qui étaient des fripons; le comte les a remplacés par d'autres fripons qui lui ont donné 800000 francs.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §2201 - Je ne veux pas, dit-elle au comte, que, dans notre retraite, sous ce beau ciel de Naples, vous ayez des idées noires le soir.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §2343 - Eh bien! dit le prince ravi, prenez un autre rôle, soyez plus encore, régnez à la fois sur moi et sur mes Etats, soyez mon premier ministre; je vous offre un mariage tel qu'il est permis par les tristes convenances de mon rang; nous en avons un exemple près de nous: le roi de Naples vient d'épouser la duchesse de Partana. Je vous offre tout ce que je puis faire, un mariage du même genre. Je vais ajouter une idée de triste politique pour vous montrer que je ne suis plus un enfant, et que j'ai réfléchi à tout. Je ne vous ferai point valoir la condition que je m'impose d'être le dernier souverain de ma race, le chagrin de voir de mon vivant les grandes puissances disposer de ma succession; je bénis ces désagréments fort réels puisqu'ils m'offrent un moyen de plus de vous prouver mon estime et ma passion.
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §2555 On pense que de telles lettres n'étaient point confiées à la poste. La comtesse Mosca répondait de Naples:
(La Chartreuse de Parme, Stendhal) §2587 |
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