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Mais, par les intimités déjà anciennes qu?il avait parmi eux, les gens du monde, dans une certaine mesure, faisaient aussi partie de sa maison, de son domestique et de sa famille. Il se sentait, à considérer ses brillantes amitiés, le même appui hors de lui-même, le même confort, qu?à regarder les belles terres, la belle argenterie, le beau linge de table, qui lui venaient des siens. Et la pensée que s?il tombait chez lui frappé d?une attaque ce serait tout naturellement le duc de Chartres, le prince de Reuss, le duc de Luxembourg et le baron de Charlus, que son valet de chambre courrait chercher, lui apportait la même consolation qu?à notre vieille Françoise de savoir qu?elle serait ensevelie dans des draps fins à elle, marqués, non reprisés (ou si finement que cela ne donnait qu?une plus haute idée du soin de l?ouvrière), linceul de l?image fréquente duquel elle tirait une certaine satisfaction, sinon de bien-être, au moins d?amour-propre. Mais surtout, comme dans toutes celles de ses actions, et de ses pensées qui se rapportaient à Odette, Swann était constamment dominé et dirigé par le sentiment inavoué qu?il lui était peut-être pas moins cher, mais moins agréable à voir que quiconque, que le plus ennuyeux fidèle des Verdurin, quand il se reportait à un monde pour qui il était l?homme exquis par excellence, qu?on faisait tout pour attirer, qu?on se désolait de ne pas voir, il recommençait à croire à l?existence d?une vie plus heureuse, presque à en éprouver l?appétit, comme il arrive à un malade alité depuis des mois, à la diète, et qui aperçoit dans un journal le menu d?un déjeuner officiel ou l?annonce d?une croisière en Sicile.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §829 Le peintre ayant été malade, le docteur Cottard lui conseilla un voyage en mer; plusieurs fidèles parlèrent de partir avec lui; les Verdurin ne purent se résoudre à rester seuls, louèrent un yacht, puis s?en rendirent acquéreurs et ainsi Odette fit de fréquentes croisières. Chaque fois qu?elle était partie depuis un peu de temps, Swann sentait qu?il commençait à se détacher d?elle, mais comme si cette distance morale était proportionnée à la distance matérielle, dès qu?il savait Odette de retour, il ne pouvait pas rester sans la voir. Une fois, partis pour un mois seulement, croyaient-ils, soit qu?ils eussent été tentés en route, soit que M. Verdurin eût sournoisement arrangé les choses d?avance pour faire plaisir à sa femme et n?eût averti les fidèles qu?au fur et à mesure, d?Alger ils allèrent à Tunis, puis en Italie, puis en Grèce, à Constantinople, en Asie Mineure. Le voyage durait depuis près d?un an. Swann se sentait absolument tranquille, presque heureux. Bien que M. Verdurin eût cherché à persuader au pianiste et au docteur Cottard que la tante de l?un et les malades de l?autre n?avaient aucun besoin d?eux, et, qu?en tous cas, il était imprudent de laisser Mme Cottard rentrer à Paris que Mme Verdurin assurait être en révolution, il fut obligé de leur rendre leur liberté à Constantinople. Et le peintre partit avec eux. Un jour, peu après le retour de ces trois voyageurs, Swann voyant passer un omnibus pour le Luxembourg où il avait à faire, avait sauté dedans, et s?y était trouvé assis en face de Mme Cottard qui faisait sa tournée de visites «de jours» en grande tenue, plumet au chapeau, robe de soie, manchon, en-tout-cas, porte-cartes et gants blancs nettoyés. Revêtue de ces insignes, quand il faisait sec, elle allait à pied d?une maison à l?autre, dans un même quartier, mais pour passer ensuite dans un quartier différent usait de l?omnibus avec correspondance. Pendant les premiers instants, avant que la gentillesse native de la femme eût pu percer l?empesé de la petite bourgeoise, et ne sachant trop d?ailleurs si elle devait parler des Verdurin à Swann, elle tint tout naturellement, de sa voix lente, gauche et douce que par moments l?omnibus couvrait complètement de son tonnerre, des propos choisis parmi ceux qu?elle entendait et répétait dans les vingt-cinq maisons dont elle montait les étages dans une journée:
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §989 |
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