|
Certes, j?étais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi, m?avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait mis approximativement à leur place dans l?obscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais j?avais beau savoir que je n?étais pas dans les demeures dont l?ignorance du réveil m?avait en un instant sinon présenté l?image distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais pas à me rendormir tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie d?autrefois, à Combray chez ma grand?tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les personnes que j?y avais connues, ce que j?avais vu d?elles, ce qu?on m?en avait raconté.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §37 En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les belles choses en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs que dans les satisfactions du bien-être et de la vanité. Même quand elle avait à faire à quelqu?un un cadeau dit utile, quand elle avait à donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait «anciens», comme si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère d?utilité, ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie des hommes d?autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. Elle eût aimé que j?eusse dans ma chambre des photographies des monuments ou des paysages les plus beaaux. Mais au moment d?en faire l?emplette, et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle trouvait que la vulgarité, l?utilité reprenaient trop vite leur place dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle essayait de ruser et sinon d?éliminer entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire, d?y substituer pour la plus grande partie de l?art encore, d?y introduire comme plusieures «épaisseurs» d?art: au lieu de photographies de la Cathédrale de Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d?art de plus. Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du chef-d??uvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même. Arrivée à l?échéance de la vulgarité, ma grand?mère tâchait de la reculer encore. Elle demandait à Swann si l??uvre n?avait pas été gravée, préférant, quand c?était possible, des gravures anciennes et ayant encore un intérêt au delà d?elles-mêmes, par exemple celles qui représentent un chef-d??uvre dans un état où nous ne pouvons plus le voir aujourd?hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa dégradation, par Morgan). Il faut dire que les résultats de cette manière de comprendre l?art de faire un cadeau ne furent pas toujours très brillants. L?idée que je pris de Venise d?après un dessin du Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement beaucoup moins exacte que celle que m?eussent donnée de simples photographies. On ne pouvait plus faire le compte à la maison, quand ma grand?tante voulait dresser un réquisitoire contre ma grand?mère, des fauteuils offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux époux, qui, à la première tentative qu?on avait faite pour s?en servir, s?étaient immédiatement effondrés sous le poids d?un des destinataires. Mais ma grand?mère aurait cru mesquin de trop s?occuper de la solidité d?une boiserie où se distinguaient encore une fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du passé. Même ce qui dans ces meubles répondait à un besoin, comme c?était d?une façon à laquelle nous ne sommes plus habitués, la charmait comme les vieilles manières de dire où nous voyons une métaphore, effacée, dans notre moderne langage, par l?usure de l?habitude. Or, justement, les romans champêtres de George Sand qu?elle me donnait pour ma fête, étaient pleins ainsi qu?un mobilier ancien, d?expressions tombées en désuétude et redevenues imagées, comme on n?en trouve plus qu?à la campagne. Et ma grand?mère les avait achetés de préférence à d?autres comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y aurait eu un pigeonnier gothique ou quelqu?une de ces vieilles choses qui exercent sur l?esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie d?impossibles voyages dans le temps.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §66 Jadis ayant souvent pensé avec terreur qu?un jour il cesserait d?être épris d?Odette, il s?était promis d?être vigilant, et dès qu?il sentirait que son amour commencerait à le quitter, de s?accrocher à lui, de le retenir. Mais voici qu?à l?affaiblissement de son amour correspondait simultanément un affaiblissement du désir de rester amoureux. Car on ne peut pas changer, c?est-à-dire devenir une autre personne, tout en continuant à obéir aux sentiments de celle qu?on n?est plus. Parfois le nom aperçu dans un journal, d?un des hommes qu?il supposait avoir pu être les amants d?Odette, lui redonnait de la jalousie. Mais elle était bien légère et comme elle lui prouvait qu?il n?était pas encore complètement sorti de ce temps où il avait tant souffert?mais aussi où il avait connu une manière de sentir si voluptueuse,?et que les hasards de la route lui permettraient peut-être d?en apercevoir encore furtivement et de loin les beautés, cette jalousie lui procurait plutôt une excitation agréable comme au morne Parisien qui quitte Venise pour retrouver la France, un dernier moustique prouve que l?Italie et l?été ne sont pas encore bien loin. Mais le plus souvent le temps si particulier de sa vie d?où il sortait, quand il faisait effort sinon pour y rester, du moins pour en avoir une vision claire pendant qu?il le pouvait encore, il s?apercevait qu?il ne le pouvait déjà plus; il aurait voulu apercevoir comme un paysage qui allait disparaître cet amour qu?il venait de quitter; mais il est si difficile d?être double et de se donner le spectacle véridique d?un sentiment qu?on a cessé de posséder, que bientôt l?obscurité se faisant dans son cerveau, il ne voyait plus rien, renonçait à regarder, retirait son lorgnon, en essuyait les verres; et il se disait qu?il valait mieux se reposer un peu, qu?il serait encore temps tout à l?heure, et se rencognait, avec l?incuriosité, dans l?engourdissement, du voyageur ensommeillé qui rabat son chapeau sur ses yeux pour dormir dans le wagon qu?il sent l?entraîner de plus en plus vite, loin du pays, où il a si longtemps vécu et qu?il s?était promis de ne pas laisser fuir sans lui donner un dernier adieu. Même, comme ce voyageur s?il se réveille seulement en France, quand Swann ramassa par hasard près de lui la preuve que Forcheville avait été l?amant d?Odette, il s?aperçut qu?il n?en ressentait aucune douleur, que l?amour était loin maintenant et regretta de n?avoir pas été averti du moment où il le quittait pour toujours. Et de même qu?avant d?embrasser Odette pour la première fois il avait cherché à imprimer dans sa mémoire le visage qu?elle avait eu si longtemps pour lui et qu?allait transformer le souvenir de ce baiser, de même il eût voulu, en pensée au moins, avoir pu faire ses adieux, pendant qu?elle existait encore, à cette Odette lui inspirant de l?amour, de la jalousie, à cette Odette lui causant des souffrances et que maintenant il ne reverrait jamais. Il se trompait. Il devait la revoir une fois encore, quelques semaines plus tard. Ce fut en dormant, dans le crépuscule d?un rêve. Il se promenait avec Mme Verdurin, le docteur Cottard, un jeune homme en fez qu?il ne pouvait identifier, le peintre, Odette, Napoléon III et mon grand-père, sur un chemin qui suivait la mer et la surplombait à pic tantôt de très haut, tantôt de quelques mètres seulement, de sorte qu?on montait et redescendait constamment; ceux des promeneurs qui redescendaient déjà n?étaient plus visibles à ceux qui montaient encore, le peu de jour qui restât faiblissait et il semblait alors qu?une nuit noire allait s?étendre immédiatement. Par moment les vagues sautaient jusqu?au bord et Swann sentait sur sa joue des éclaboussures glacées. Odette lui disait de les essuyer, il ne pouvait pas et en était confus vis-à-vis d?elle, ainsi que d?être en chemise de nuit. Il espérait qu?à cause de l?obscurité on ne s?en rendait pas compté, mais cependant Mme Verdurin le fixa d?un regard étonné durant un long moment pendant lequel il vit sa figure se déformer, son nez s?allonger et qu?elle avait de grandes moustaches. Il se détourna pour regarder Odette, ses joues étaient pâles, avec des petits points rouges, ses traits tirés, cernés, mais elle le regardait avec des yeux pleins de tendresse prêts à se détacher comme des larmes pour tomber sur lui et il se sentait l?aimer tellement qu?il aurait voulu l?emmener tout de suite. Tout d?un coup Odette tourna son poignet, regarda une petite montre et dit: «Il faut que je m?en aille», elle prenait congé de tout le monde, de la même façon, sans prendre à part à Swann, sans lui dire où elle le reverrait le soir ou un autre jour. Il n?osa pas le lui demander, il aurait voulu la suivre et était obligé, sans se retourner vers elle, de répondre en souriant à une question de Mme Verdurin, mais son c?ur battait horriblement, il éprouvait de la haine pour Odette, il aurait voulu crever ses yeux qu?il aimait tant tout à l?heure, écraser ses joues sans fraîcheur. Il continuait à monter avec Mme Verdurin, c?est-à-dire à s?éloigner à chaque pas d?Odette, qui descendait en sens inverse. Au bout d?une seconde il y eut beaucoup d?heures qu?elle était partie. Le peintre fit remarquer à Swann que Napoléon III s?était éclipsé un instant après elle. «C?était certainement entendu entre eux, ajouta-t-il, ils ont dû se rejoindre en bas de la côte mais n?ont pas voulu dire adieu ensemble à cause des convenances. Elle est sa maîtresse.» Le jeune homme inconnu se mit à pleurer. Swann essaya de le consoler. «Après tout elle a raison, lui dit-il en lui essuyant les yeux et en lui ôtant son fez pour qu?il fût plus à son aise. Je le lui ai conseillé dix fois. Pourquoi en être triste? C?était bien l?homme qui pouvait la comprendre.» Ainsi Swann se parlait-il à lui-même, car le jeune homme qu?il n?avait pu identifier d?abord était aussi lui; comme certains romanciers, il avait distribué sa personnalité à deux personnages, celui qui faisait le rêve, et un qu?il voyait devant lui coiffé d?un fez.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1003 J?aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d?une heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon c?ur palpitât lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les annonces de voyages circulaires, l?heure de départ: elle me semblait inciser à un point précis de l?après-midi une savoureuse entaille, une marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu?on verrait, au lieu de Paris, dans l?une de ces villes par où le train passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir; car il s?arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questambert, à Pontorson, à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Benodet, à Pont-Aven, à Quimperlé, et s?avançait magnifiquement surchargé de noms qu?il m?offrait et entre lesquels je ne savais lequel j?aurais préféré, par impossibilité d?en sacrifier aucun. Mais sans même l?attendre, j?aurais pu en m?habillant à la hâte partir le soir même, si mes parents me l?avaient permis, et arriver à Balbec quand le petit jour se lèverait sur la mer furieuse, contre les écumes envolées de laquelle j?irais me réfugier dans l?église de style persan. Mais à l?approche des vacances de Pâques, quand mes parents m?eurent promis de me les faire passer une fois dans le nord de l?Italie, voilà qu?à ces rêves de tempête dont j?avais été rempli tout entier, ne souhaitant voir que des vagues accourant de partout, toujours plus haut, sur la côte la plus sauvage, près d?églises escarpées et rugueuses comme des falaises et dans les tours desquelles crieraient les oiseaux de mer, voilà que tout à coup les effaçant, leur ôtant tout charme, les excluant parce qu?ils lui étaient opposés et n?auraient pu que l?affaiblir, se substituaient en moi le rêve contraire du printemps le plus diapré, non pas le printemps de Combray qui piquait encore aigrement avec toutes les aiguilles du givre, mais celui qui couvrait déjà de lys et d?anémones les champs de Fiésole et éblouissait Florence de fonds d?or pareils à ceux de l?Angelico. Dès lors, seuls les rayons, les parfums, les couleurs me semblaient avoir du prix; car l?alternance des images avait amené en moi un changement de front du désir, et,?aussi brusque que ceux qu?il y a parfois en musique, un complet changement de ton dans ma sensibilité. Puis il arriva qu?une simple variation atmosphérique suffit à provoquer en moi cette modulation sans qu?il y eût besoin d?attendre le retour d?une saison. Car souvent dans l?une, on trouve égaré un jour d?une autre, qui nous y fait vivre, en évoque aussitôt, en fait désirer les plaisirs particuliers et interrompt les rêves que nous étions en train de faire, en plaçant, plus tôt ou plus tard qu?à son tour, ce feuillet détaché d?un autre chapitre, dans le calendrier interpolé du Bonheur. Mais bientôt comme ces phénomènes naturels dont notre confort ou notre santé ne peuvent tirer qu?un bénéfice accidentel et assez mince jusqu?au jour où la science s?empare d?eux, et les produisant à volonté, remet en nos mains la possibilité de leur apparition, soustraite à la tutelle et dispensée de l?agrément du hasard, de même la production de ces rêves d?Atlantique et d?Italie cessa d?être soumise uniquement aux changements des saisons et du temps. Je n?eus besoin pour les faire renaître que de prononcer ces noms: Balbec, Venise, Florence, dans l?intérieur desquels avait fini par s?accumuler le désir que m?avaient inspiré les lieux qu?ils désignaient. Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand; même par un jour de tempête le nom de Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1015 Ces images étaient fausses pour une autre raison encore; c?est qu?elles étaient forcément très simplifiées; sans doute ce à quoi aspirait mon imagination et que mes sens ne percevaient qu?incomplètement et sans plaisir dans le présent, je l?avais enfermé dans le refuge des noms; sans doute, parce que j?y avais accumulé du rêve, ils aimantaient maintenant mes désirs; mais les noms ne sont pas très vastes; c?est tout au plus si je pouvais y faire entrer deux ou trois des «curiosités» principales de la ville et elles s?y juxtaposaient sans intermédiaires; dans le nom de Balbec, comme dans le verre grossissant de ces porte-plume qu?on achète aux bains de mer, j?apercevais des vagues soulevées autour d?une église de style persan. Peut-être même la simplification de ces images fut-elle une des causes de l?empire qu?elles prirent sur moi. Quand mon père eut décidé, une année, que nous irions passer les vacances de Pâques à Florence et à Venise, n?ayant pas la place de faire entrer dans le nom de Florence les éléments qui composent d?habitude les villes, je fus contraint à faire sortir une cité surnaturelle de la fécondation, par certains parfums printaniers, de ce que je croyais être, en son essence, le génie de Giotto. Tout au plus?et parce qu?on ne peut pas faire tenir dans un nom beaucoup plus de durée que d?espace?comme certains tableaux de Giotto eux-mêmes qui montrent à deux moments différents de l?action un même personnage, ici couché dans son lit, là s?apprêtant à monter à cheval, le nom de Florence était-il divisé en deux compartiments. Dans l?un, sous un dais architectural, je contemplais une fresque à laquelle était partiellement superposé un rideau de soleil matinal, poudreux, oblique et progressif; dans l?autre (car ne pensant pas aux noms comme à un idéal inaccessible mais comme à une ambiance réelle dans laquelle j?irais me plonger, la vie non vécue encore, la vie intacte et pure que j?y enfermais donnait aux plaisirs les plus matériels, aux scènes les plus simples, cet attrait qu?ils ont dans les ?uvres des primitifs), je traversais rapidement,?pour trouver plus vite le déjeuner qui m?attendait avec des fruits et du vin de Chianti?le Ponte-Vecchio encombré de jonquilles, de narcisses et d?anémones. Voilà (bien que je fusse à Paris) ce que je voyais et non ce qui était autour de moi. Même à un simple point de vue réaliste, les pays que nous désirons tiennent à chaque moment beaucoup plus de place dans notre vie véritable, que le pays où nous nous trouvons effectivement. Sans doute si alors j?avais fait moi-même plus attention à ce qu?il y avait dans ma pensée quand je prononçais les mots «aller à Florence, à Parme, à Pise, à Venise», je me serais rendu compte que ce que je voyais n?était nullement une ville, mais quelque chose d?aussi différent de tout ce que je connaissais, d?aussi délicieux, que pourrait être pour une humanité dont la vie se serait toujours écoulée dans des fins d?après-midi d?hiver, cette merveille inconnue: une matinée de printemps. Ces images irréelles, fixes, toujours pareilles, remplissant mes nuits et mes jours, différencièrent cette époque de ma vie de celles qui l?avaient précédée (et qui auraient pu se confondre avec elle aux yeux d?un observateur qui ne voit les choses que du dehors, c?est-à-dire qui ne voit rien), comme dans un opéra un motif mélodique introduit une nouveauté qu?on ne pourrait pas soupçonner si on ne faisait que lire le livret, moins encore si on restait en dehors du théâtre à compter seulement les quarts d?heure qui s?écoulent. Et encore, même à ce point de vue de simple quantité, dans notre vie les jours ne sont pas égaux. Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses, comme était la mienne, disposent, comme les voitures automobiles, de «vitesses» différentes. Il y a des jours montueux et malaisés qu?on met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant. Pendant ce mois?où je ressassai comme une mélodie, sans pouvoir m?en rassasier, ces images de Florence, de Venise et de Pise desquelles le désir qu?elles excitaient en moi gardait quelque chose d?aussi profondément individuel que si ç?avait été un amour, un amour pour une personne?je ne cessai pas de croire qu?elles correspondaient à une réalité indépendante de moi, et elles me firent connaître une aussi belle espérance que pouvait en nourrir un chrétien des premiers âges à la veille d?entrer dans le paradis. Aussi sans que je me souciasse de la contradiction qu?il y avait à vouloir regarder et toucher avec les organes des sens, ce qui avait été élaboré par la rêverie et non perçu par eux?et d?autant plus tentant pour eux, plus différent de ce qu?ils connaissaient?c?est ce qui me rappelait la réalité de ces images, qui enflammait le plus mon désir, parce que c?était comme une promesse qu?il serait contenté. Et, bien que mon exaltation eût pour motif un désir de jouissances artistiques, les guides l?entretenaient encore plus que les livres d?esthétiques et, plus que les guides, l?indicateur des chemins de fer. Ce qui m?émouvait c?était de penser que cette Florence que je voyais proche mais inaccessible dans mon imagination, si le trajet qui la séparait de moi, en moi-même, n?était pas viable, je pourrais l?atteindre par un biais, par un détour, en prenant la «voie de terre». Certes, quand je me répétais, donnant ainsi tant de valeur à ce que j?allais voir, que Venise était «l?école de Giorgione, la demeure du Titien, le plus complet musée de l?architecture domestique au moyen âge», je me sentais heureux. Je l?étais pourtant davantage quand, sorti pour une course, marchant vite à cause du temps qui, après quelques jours de printemps précoce était redevenu un temps d?hiver (comme celui que nous trouvions d?habitude à Combray, la Semaine Sainte),?voyant sur les boulevards les marronniers qui, plongés dans un air glacial et liquide comme de l?eau, n?en commençaient pas moins, invités exacts, déjà en tenue, et qui ne se sont pas laissé décourager, à arrondir et à ciseler en leurs blocs congelés, l?irrésistible verdure dont la puissance abortive du froid contrariait mais ne parvenait pas à réfréner la progressive poussée?, je pensais que déjà le Ponte-Vecchio était jonché à foison de jacinthes et d?anémones et que le soleil du printemps teignait déjà les flots du Grand Canal d?un si sombre azur et de si nobles émeraudes qu?en venant se briser aux pieds des peintures du Titien, ils pouvaient rivaliser de riche coloris avec elles. Je ne pus plus contenir ma joie quand mon père, tout en consultant le baromètre et en déplorant le froid, commença à chercher quels seraient les meilleurs trains, et quand je compris qu?en pénétrant après le déjeuner dans le laboratoire charbonneux, dans la chambre magique qui se chargeait d?opérer la transmutation tout autour d?elle, on pouvait s?éveiller le lendemain dans la cité de marbre et d?or «rehaussée de jaspe et pavée d?émeraudes». Ainsi elle et la Cité des lys n?étaient pas seulement des tableaux fictifs qu?on mettait à volonté devant son imagination, mais existaient à une certaine distance de Paris qu?il fallait absolument franchir si l?on voulait les voir, à une certaine place déterminée de la terre, et à aucune autre, en un mot étaient bien réelles. Elles le devinrent encore plus pour moi, quand mon père en disant: «En somme, vous pourriez rester à Venise du 20 avril au 29 et arriver à Florence dès le matin de Pâques», les fit sortir toutes deux non plus seulement de l?Espace abstrait, mais de ce Temps imaginaire où nous situons non pas un seul voyage à la fois, mais d?autres, simultanés et sans trop d?émotion puisqu?ils ne sont que possibles,?ce Temps qui se refabrique si bien qu?on peut encore le passer dans une v (Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1018 ille après qu?on l?a passé dans une autre?et leur consacra de ces jours particuliers qui sont le certificat d?authenticité des objets auxquels on les emploie, car ces jours uniques, ils se consument par l?usage, ils ne reviennent pas, on ne peut plus les vivre ici quand on les a vécus là; je sentis que c?était vers la semaine qui commençait le lundi où la blanchisseuse devait rapporter le gilet blanc que j?avais couvert d?encre, que se dirigeaient pour s?y absorber au sortir du temps idéal où elles n?existaient pas encore, les deux Cités Reines dont j?allais avoir, par la plus émouvante des géométries, à inscrire les dômes et les tours dans le plan de ma propre vie. Mais je n?étais encore qu?en chemin vers le dernier degré de l?allégresse; je l?atteignis enfin (ayant seulement alors la révélation que sur les rues clapotantes, rougies du reflet des fresques de Giorgione, ce n?était pas, comme j?avais, malgré tant d?avertissements, continué à l?imaginer, les hommes «majestueux et terribles comme la mer, portant leur armure aux reflets de bronze sous les plis de leur manteau sanglant» qui se promèneraient dans Venise la semaine prochaine, la veille de Pâques, mais que ce pourrait être moi le personnage minuscule que, dans une grande photographie de Saint-Marc qu?on m?avait prêtée, l?illustrateur avait représenté, en chapeau melon, devant les proches), quand j?entendis mon père me dire: «Il doit faire encore froid sur le Grand Canal, tu ferais bien de mettre à tout hasard dans ta malle ton pardessus d?hiver et ton gros veston.» A ces mots je m?élevai à une sorte d?extase; ce que j?avais cru jusque-là impossible, je me sentis vraiment pénétrer entre ces «rochers d?améthyste pareils à un récif de la mer des Indes»; par une gymnastique suprême et au-dessus de mes forces, me dévêtant comme d?une carapace sans objet de l?air de ma chambre qui m?entourait, je le remplaçai par des parties égales d?air vénitien, cette atmosphère marine, indicible et particulière comme celle des rêves que mon imagination avait enfermée dans le nom de Venise, je sentis s?opérer en moi une miraculeuse désincarnation; elle se doubla aussitôt de la vague envie de vomir qu?on éprouve quand on vient de prendre un gros mal de gorge, et on dut me mettre au lit avec une fièvre si tenace, que le docteur déclara qu?il fallait renoncer non seulement à me laisser partir maintenant à Florence et à Venise mais, même quand je serais entièrement rétabli, m?éviter d?ici au moins un an, tout projet de voyage et toute cause d?agitation.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1019 Et hélas, il défendit aussi d?une façon absolue qu?on me laissât aller au théâtre entendre la Berma; l?artiste sublime, à laquelle Bergotte trouvait du génie, m?aurait en me faisant connaître quelque chose qui était peut-être aussi important et aussi beau, consolé de n?avoir pas été à Florence et à Venise, de n?aller pas à Balbec. On devait se contenter de m?envoyer chaque jour aux Champs-Elysées, sous la surveillance d?une personne qui m?empêcherait de me fatiguer et qui fut Françoise, entrée à notre service après la mort de ma tante Léonie. Aller aux Champs-Élysées me fut insupportable. Si seulement Bergotte les eût décrits dans un de ses livres, sans doute j?aurais désiré de les connaître, comme toutes les choses dont on avait commencé par mettre le «double» dans mon imagination. Elle les réchauffait, les faisait vivre, leur donnait une personnalité, et je voulais les retrouver dans la réalité; mais dans ce jardin public rien ne se rattachait à mes rêves.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1020 |
|
||