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Certes, j?étais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi, m?avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait mis approximativement à leur place dans l?obscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais j?avais beau savoir que je n?étais pas dans les demeures dont l?ignorance du réveil m?avait en un instant sinon présenté l?image distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais pas à me rendormir tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie d?autrefois, à Combray chez ma grand?tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les personnes que j?y avais connues, ce que j?avais vu d?elles, ce qu?on m?en avait raconté.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §37 Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant mon mariage, M. Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand?tante et mes grands-parents ne soupçonnèrent pas qu?il ne vivait plus du tout dans la société qu?avait fréquentée sa famille et que sous l?espèce d?incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils hébergeaient,?avec la parfaite innocence d?honnêtes hôteliers qui ont chez eux, sans le savoir, un célèbre brigand,?un des membres les plus élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg Saint-Germain.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §45 L?ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de son caractère, mais aussi à ce que les bourgeois d?alors se faisaient de la société une idée un peu hindoue et la considéraient comme composée de castes fermées où chacun, dès sa naissance, se trouvait placé dans le rang qu?occupaient ses parents, et d?où rien, à moins des hasards d?une carrière exceptionnelle ou d?un mariage inespéré, ne pouvait vous tirer pour vous faire pénétrer dans une caste supérieure. M. Swann, le père, était agent de change; le «fils Swann» se trouvait faire partie pour toute sa vie d?une caste où les fortunes, comme dans une catégorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. On savait quelles avaient été les fréquentations de son père, on savait donc quelles étaient les siennes, avec quelles personnes il était «en situation» de frayer. S?il en connaissait d?autres, c?étaient relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa famille, comme étaient mes parents, fermaient d?autant plus bienveillamment les yeux qu?il continuait, depuis qu?il était orphelin, à venir très fidèlement nous voir; mais il y avait fort à parier que ces gens inconnus de nous qu?il voyait, étaient de ceux qu?il n?aurait pas osé saluer si, étant avec nous, il les avait rencontrés. Si l?on avait voulu à toute force appliquer à Swann un coefficient social qui lui fût personnel, entre les autres fils d?agents de situation égale à celle de ses parents, ce coefficient eût été pour lui un peu inférieur parce que, très simple de façon et ayant toujours eu une «toquade» d?objets anciens et de peinture, il demeurait maintenant dans un vieil hôtel où il entassait ses collections et que ma grand?mère rêvait de visiter, mais qui était situé quai d?Orléans, quartier que ma grand?tante trouvait infamant d?habiter. «Etes-vous seulement connaisseur? je vous demande cela dans votre intérêt, parce que vous devez vous faire repasser des croûtes par les marchands», lui disait ma grand?tante; elle ne lui supposait en effet aucune compétence et n?avait pas haute idée même au point de vue intellectuel d?un homme qui dans la conversation évitait les sujets sérieux et montrait une précision fort prosaïque non seulement quand il nous donnait, en entrant dans les moindres détails, des recettes de cuisine, mais même quand les s?urs de ma grand?mère parlaient de sujets artistiques. Provoqué par elles à donner son avis, à exprimer son admiration pour un tableau, il gardait un silence presque désobligeant et se rattrapait en revanche s?il pouvait fournir sur le musée où il se trouvait, sur la date où il avait été peint, un renseignement matériel. Mais d?habitude il se contentait de chercher à nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions, avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisinière, avec notre cocher. Certes ces récits faisaient rire ma grand?tante, mais sans qu?elle distinguât bien si c?était à cause du rôle ridicule que s?y donnait toujours Swann ou de l?esprit qu?il mettait à les conter: «On peut dire que vous êtes un vrai type, monsieur Swann!» Comme elle était la seule personne un peu vulgaire de notre famille, elle avait soin de faire remarquer aux étrangers, quand on parlait de Swann, qu?il aurait pu, s?il avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou avenue de l?Opéra, qu?il était le fils de M. Swann qui avait dû lui laisser quatre ou cinq millions, mais que c?était sa fantaisie. Fantaisie qu?elle jugeait du reste devoir être si divertissante pour les autres, qu?à Paris, quand M. Swann venait le 1er janvier lui apporter son sac de marrons glacés, elle ne manquait pas, s?il y avait du monde, de lui dire: «Eh bien! M. Swann, vous habitez toujours près de l?Entrepôt des vins, pour être sûr de ne pas manquer le train quand vous prenez le chemin de Lyon?» Et elle regardait du coin de l??il, par-dessus son lorgnon, les autres visiteurs.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §46 Mais si l?on avait dit à ma grand?mère que ce Swann qui, en tant que fils Swann était parfaitement «qualifié» pour être reçu par toute la «belle bourgeoisie», par les notaires ou les avoués les plus estimés de Paris (privilège qu?il semblait laisser tomber en peu en quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute différente; qu?en sortant de chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu?il rentrait se coucher, il rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait dans tel salon que jamais l??il d?aucun agent ou associé d?agent ne contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu?aurait pu l?être pour une dame plus lettrée la pensée d?être personnellement liée avec Aristée dont elle aurait compris qu?il allait, après avoir causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un empire soustrait aux yeux des mortels et où Virgile nous le montre reçu à bras ouverts; ou, pour s?en tenir à une image qui avait plus de chance de lui venir à l?esprit, car elle l?avait vue peinte sur nos assiettes à petits fours de Combray?d?avoir eu à dîner Ali-Baba, lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante de trésors insoupçonnés.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §47 Un jour qu?il était venu nous voir à Paris après dîner en s?excusant d?être en habit, Françoise ayant, après son départ, dit tenir du cocher qu?il avait dîné «chez une princesse»,?«Oui, chez une princesse du demi-monde!» avait répondu ma tante en haussant les épaules sans lever les yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §48 Mais le seul d?entre nous pour qui la venue de Swann devint l?objet d?une préoccupation douloureuse, ce fut moi. C?est que les soirs où des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas dans ma chambre. Je ne dînais pas à table, je venais après dîner au jardin, et à neuf heures je disais bonsoir et allais me coucher. Je dînais avant tout le monde et je venais ensuite m?asseoir à table, jusqu?à huit heures où il était convenu que je devais monter; ce baiser précieux et fragile que maman me confiait d?habitude dans mon lit au moment de m?endormir il me fallait le transporter de la salle à manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me déshabillais, sans que se brisât sa douceur, sans que se répandît et s?évaporât sa vertu volatile et, justement ces soirs-là où j?aurais eu besoin de le recevoir avec plus de précaution, il fallait que je le prisse, que je le dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir le temps et la liberté d?esprit nécessaires pour porter à ce que je faisais cette attention des maniaques qui s?efforcent de ne pas penser à autre chose pendant qu?ils ferment une porte, pour pouvoir, quand l?incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le souvenir du moment où ils l?ont fermée. Nous étions tous au jardin quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette. On savait que c?était Swann; néanmoins tout le monde se regarda d?un air interrogateur et on envoya ma grand?mère en reconnaissance. «Pensez à le remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu?il est délicieux et la caisse est énorme, recommanda mon grand?-père à ses deux belles-s?urs.» «Ne commencez pas à chuchoter, dit ma grand?tante. Comme c?est confortable d?arriver dans une maison où tout le monde parle bas.» «Ah! voilà M. Swann. Nous allons lui demander s?il croit qu?il fera beau demain», dit mon père. Ma mère pensait qu?un mot d?elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu faire à Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l?emmener un peu à l?écart. Mais je la suivis; je ne pouvais me décider à la quitter d?un pas en pensant que tout à l?heure il faudrait que je la laisse dans la salle à manger et que je remonte dans ma chambre sans avoir comme les autres soirs la consolation qu?elle vînt m?embrasser. «Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre fille; je suis sûre qu?elle a déjà le goût des belles ?uvres comme son papa.» «Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la véranda», dit mon grand-père en s?approchant. Ma mère fut obligée de s?interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une pensée délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime force à trouver leurs plus grandes beautés: «Nous reparlerons d?elle quand nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à Swann. Il n?y a qu?une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la sienne serait de mon avis.» Nous nous assîmes tous autour de la table de fer. J?aurais voulu ne pas penser aux heures d?angoisse que je passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m?endormir; je tâchais de me persuader qu?elles n?avaient aucune importance, puisque je les aurais oubliées demain matin, de m?attacher à des idées d?avenir qui auraient dû me conduire comme sur un pont au delà de l?abîme prochain qui m?effrayait. Mais mon esprit tendu par ma préoccupation, rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma mère, ne se laissait pénétrer par aucune impression étrangère. Les pensées entraient bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout élément de beauté ou simplement de drôlerie qui m?eût touché ou distrait. Comme un malade, grâce à un anesthésique, assiste avec une pleine lucidité à l?opération qu?on pratique sur lui, mais sans rien sentir, je pouvais me réciter des vers que j?aimais ou observer les efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann du duc d?Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me fissent éprouver aucune émotion, les seconds aucune gaîté. Ces efforts furent infructueux. A peine mon grand-père eut-il posé à Swann une question relative à cet orateur qu?une des s?urs de ma grand?mère aux oreilles de qui cette question résonna comme un silence profond mais intempestif et qu?il était poli de rompre, interpella l?autre: «Imagine-toi, Céline, que j?ai fait la connaissance d?une jeune institutrice suédoise qui m?a donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout ce qu?il y a de plus intéressants. Il faudra qu?elle vienne dîner ici un soir.» «Je crois bien! répondit sa s?ur Flora, mais je n?ai pas perdu mon temps non plus. J?ai rencontré chez M. Vinteuil un vieux savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans le plus grand détail comment il s?y prend pour composer un rôle. C?est tout ce qu?il y a de plus intéressant. C?est un voisin de M. Vinteuil, je n?en savais rien; et il est très aimable.» «Il n?y a pas que M. Vinteuil qui ait des voisins aimables», s?écria ma tante Céline d?une voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout en jetant sur Swann ce qu?elle appelait un regard significatif. En même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le remerciement de Céline pour le vin d?Asti, regardait également Swann avec un air mêlé de congratulation et d?ironie, soit simplement pour souligner le trait d?esprit da sa s?ur, soit qu?elle enviât Swann de l?avoir inspiré, soit qu?elle ne pût s?empêcher de se moquer de lui parce qu?elle le croyait sur la sellette. «Je crois qu?on pourra réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora; quand on le met sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s?arrêter.» «Ce doit être délicieux», soupira mon grand-père dans l?esprit de qui la nature avait malheureusement aussi complètement omis d?inclure la possibilité de s?intéresser passionnément aux coopératives suédoises ou à la composition des rôles de Maubant, qu?elle avait oublié de fournir celui des s?urs de ma grand?mère du petit grain de sel qu?il faut ajouter soi-même pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la vie intime de Molé ou du comte de Paris. «Tenez, dit Swann à mon grand-père, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n?en a l?air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les choses n?ont pas énormément changé. Je relisais ce matin dans Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C?est dans le volume sur son ambassade d?Espagne; ce n?est pas un des meilleurs, ce n?est guère qu?un journal, mais du moins un journal merveilleusement écrit, ce qui fait déjà une première différence avec les assommants journaux que nous nous croyons obligés de lire matin et soir.» «Je ne suis pas de votre avis, il y a des jours où la lecture des journaux me semble fort agréable...», interrompit ma tante Flora, pour montrer qu?elle avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. «Quand ils parlent de choses ou de gens qui nous intéressent!» enchérit ma tante Céline. «Je ne dis pas non, répondit Swann étonné. Ce que je reproche aux journaux c?est de nous faire faire attention tous les jours à des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne sais pas, les...Pensées de Pascal! (il détacha ce mot d?un ton d?emphase ironique pour ne pas avoir l?air pédant). Et c?est dans le volume doré sur tranches que nous n?ouvrons qu?une fois tous les dix ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaines ce dédain qu?affectent certains hommes du monde, (Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §55 Françoise, en effet, qui était depuis des années a son service et ne se doutait pas alors qu?elle entrerait un jour tout à fait au nôtre délaissait un peu ma tante pendant les mois où nous étions là. Il y avait eu dans mon enfance, avant que nous allions à Combray, quand ma tante Léonie passait encore l?hiver à Paris chez sa mère, un temps où je connaissais si peu Françoise que, le 1er janvier, avant d?entrer chez ma grand?tante, ma mère me mettait dans la main une pièce de cinq francs et me disait: «Surtout ne te trompe pas de personne. Attends pour donner que tu m?entendes dire: «Bonjour Françoise»; en même temps je te toucherai légèrement le bras. A peine arrivions-nous dans l?obscure antichambre de ma tante que nous apercevions dans l?ombre, sous les tuyaux d?un bonnet éblouissant, raide et fragile comme s?il avait été de sucre filé, les remous concentriques d?un sourire de reconnaissance anticipé. C?était Françoise, immobile et debout dans l?encadrement de la petite porte du corridor comme une statue de sainte dans sa niche. Quand on était un peu habitué à ces ténèbres de chapelle, on distinguait sur son visage l?amour désintéressé de l?humanité, le respect attendri pour les hautes classes qu?exaltait dans les meilleures régions de son c?ur l?espoir des étrennes. Maman me pinçait le bras avec violence et disait d?une voix forte: «Bonjour Françoise.» A ce signal mes doigts s?ouvraient et je lâchais la pièce qui trouvait pour la recevoir une main confuse, mais tendue. Mais depuis que nous allions à Combray je ne connaissais personne mieux que Françoise; nous étions ses préférés, elle avait pour nous, au moins pendant les premières années, avec autant de considération que pour ma tante, un goût plus vif, parce que nous ajoutions, au prestige de faire partie de la famille (elle avait pour les liens invisibles que noue entre les membres d?une famille la circulation d?un même sang, autant de respect qu?un tragique grec), le charme de n?être pas ses maîtres habituels. Aussi, avec quelle joie elle nous recevait, nous plaignant de n?avoir pas encore plus beau temps, le jour de notre arrivée, la veille de Pâques, où souvent il faisait un vent glacial, quand maman lui demandait des nouvelles de sa fille et de ses neveux, si son petit-fils était gentil, ce qu?on comptait faire de lui, s?il ressemblerait à sa grand?mère.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §90 On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant sa figure inoubliable à l?horizon où Combray n?apparaissait pas encore; quand du train qui, la semaine de Pâques, nous amenait de Paris, mon père l?apercevait qui filait tour à tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait: «Allons, prenez les couvertures, on est arrivé.» Et dans une des plus grandes promenades que nous faisions de Combray, il y avait un endroit où la route resserrée débouchait tout à coup sur un immense plateau fermé à l?horizon par des forêts déchiquetées que dépassait seul la fine pointe du clocher de Saint-Hilaire, mais si mince, si rose, qu?elle semblait seulement rayée sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner à se paysage, à ce tableau rien que de nature, cette petite marque d?art, cette unique indication humaine. Quand on se rapprochait et qu?on pouvait apercevoir le reste de la tour carrée et à demi détruite qui, moins haute, subsistait à côté de lui, on était frappé surtout de ton rougeâtre et sombre des pierres; et, par un matin brumeux d?automne, on aurait dit, s?élevant au-dessus du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque de la couleur de la vigne vierge.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §129 Même dans les courses qu?on avait à faire derrière l?église, là où on ne la voyait pas, tout semblait ordonné par rapport au clocher surgi ici ou là entre les maisons, peut-être plus émouvant encore quand il apparaissait ainsi sans l?église. Et certes, il y en a bien d?autres qui sont plus beaux vus de cette façon, et j?ai dans mon souvenir des vignettes de clochers dépassant les toits, qui ont un autre caractère d?art que celles que composaient les tristes rues de Combray. Je n?oublierai jamais, dans une curieuse ville de Normandie voisine de Balbec, deux charmants hôtels du XVIIIe siècle, qui me sont à beaucoup d?égards chers et vénérables et entre lesquels, quand on la regarde du beau jardin qui descend des perrons vers la rivière, la flèche gothique d?une église qu?ils cachent s?élance, ayant l?air de terminer, de surmonter leurs façades, mais d?une matière si différente, si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu?on voit bien qu?elle n?en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis, entre lesquels elle est prise sur la plage, la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d?émail. Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je sais un fenêtre où on voit après un premier, un second et même un troisième plan fait des toits amoncelés de plusieurs rues, une cloche violette, parfois rougeâtre, parfois aussi, dans les plus nobles «épreuves» qu?en tire l?atmosphère, d?un noir décanté de cendres, laquelle n?est autre que le dôme Saint-Augustin et qui donne à cette vue de Paris le caractère de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais comme dans aucune de ces petites gravures, avec quelque goût que ma mémoire ait pu les exécuter elle ne put mettre ce que j?avais perdu depuis longtemps, le sentiment qui nous fait non pas considérer une chose comme un spectacle, mais y croire comme en un être sans équivalent, aucune d?elles ne tient sous sa dépendance toute une partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects du clocher de Combray dans les rues qui sont derrière l?église. Qu?on le vît à cinq heures, quand on allait chercher les lettres à la poste, à quelques maisons de soi, à gauche, surélevant brusquement d?une cime isolée la ligne de faîte des toits; que si, au contraire, on voulait entrer demander des nouvelles de Mme Sazerat, on suivît des yeux cette ligne redevenue basse après la descente de son autre versant en sachant qu?il faudrait tourner à la deuxième rue après le clocher; soit qu?encore, poussant plus loin, si on allait à la gare, on le vît obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution; ou que, des bords de la Vivonne, l?abside musculeusement ramassée et remontée par la perspective semblât jaillir de l?effort que le clocher faisait pour lancer sa flèche au c?ur du ciel: c?était toujours à lui qu?il fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons d?un pinacle inattendu, levé avant moi comme le doigt de Dieu dont le corps eût été caché dans la foule des humains sans que je le confondisse pour cela avec elle. Et aujourd?hui encore si, dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m?a «mis dans mon chemin» me montre au loin, comme un point de repère, tel beffroi d?hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d?une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue, le passant, s?il se retourne pour s?assurer que je ne m?égare pas, peut, à son étonnement, m?apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le clocher, pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l?oubli qui s?assèchent et se rebâtissent; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l?heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue...mais...c?est dans mon c?ur...
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §133 En rentrant de la messe, nous rencontrions souvent M. Legrandin qui, retenu à Paris par sa profession d?ingénieur, ne pouvait, en dehors des grandes vacances, venir à sa propriété de Combray que du samedi soir au lundi matin. C?était un de ces hommes qui, en dehors d?une carrière scientifique où ils ont d?ailleurs brillamment réussi, possèdent une culture toute différente, littéraire, artistique, que leur spécialisation professionelle n?utilise pas et dont profite leur conversation. Plus lettrés que bien des littérateurs (nous ne savions pas à cette époque que M. Legrandin eût une certaine réputation comme écrivain et nous fûmes très étonnés de voir qu?un musicien célèbre avait composé une mélodie sur des vers de lui), doués de plus de «facilité» que bien des peintres, ils s?imaginent que la vie qu?ils mènent n?est pas celle qui leur aurait convenu et apportent à leurs occupations positives soit une insouciance mêlée de fantaisie, soit une application soutenue et hautaine, méprisante, amère et consciencieuse. Grand, avec une belle tournure, un visage pensif et fin aux longues moustaches blondes, au regard bleu et désenchanté, d?une politesse raffinée, causeur comme nous n?en avions jamais entendu, il était aux yeux de ma famille qui le citait toujours en exemple, le type de l?homme d?élite, prenant la vie de la façon la plus noble et la plus délicate. Ma grand?mère lui reprochait seulement de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de ne pas avoir dans son langage le naturel qu?il y avait dans ses cravates lavallière toujours flottantes, dans son veston droit presque d?écolier. Elle s?étonnait aussi des tirades enflammées qu?il entamait souvent contre l?aristocratie, la vie mondaine, le snobisme, «certainement le péché auquel pense saint Paul quand il parle du péché pour lequel il n?y a pas de rémission.»
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §134 ?Salut, amis! nous disait-il en venant à notre rencontre. Vous êtes heureux d?habiter beaucoup ici; demain il faudra que je rentre à Paris, dans ma niche.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §136 Une ou deux fois par mois, à Paris, on m?envoyait lui faire une visite, comme il finissait de déjeuner, en simple vareuse, servi par son domestique en veste de travail de coutil rayé violet et blanc. Il se plaignait en ronchonnant que je n?étais pas venu depuis longtemps, qu?on l?abandonnait; il m?offrait un massepain ou une mandarine, nous traversions un salon dans lequel on ne s?arrêtait jamais, où on ne faisait jamais de feu, dont les murs étaient ornés de moulures doreés, les plafonds peints d?un bleu qui prétendait imiter le ciel et les meubles capitonnés en satin comme chez mes grands-parents, mais jaune; puis nous passions dans ce qu?il appelait son cabinet de «travail» aux murs duquel étaient accrochées de ces gravures représentant sur fond noir une déesse charnue et rose conduisant un char, montée sur un globe, ou une étoile au front, qu?on aimait sous le second Empire parce qu?on leur trouvait un air pompéien, puis qu?on détesta, et qu?on recommence à aimer pour une seul et même raison, malgré les autres qu?on donne et qui est qu?elles ont l?air second Empire. Et je restais avec mon oncle jusqu?à ce que son valet de chambre vînt lui demander, de la part du cocher, pour quelle heure celui-ci devait atteler. Mon oncle se plongeait alors dans une méditation qu?aurait craint de troubler d?un seul mouvement son valet de chambre émerveillé, et dont il attendait avec curiosité le résultat, toujours identique. Enfin, après une hésitation suprême, mon oncle prononçait infailliblement ces mots: «Deux heures et quart», que le valet de chambre répétait avec étonnement, mais sans discuter: «Deux heures et quart? bien...je vais le dire...»
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §146 Je n?étais pas tout à fait le seul admirateur de Bergotte; il était aussi l?écrivain préféré d?une amie de ma mère qui était très lettrée; enfin pour lire son dernier livre paru, le docteur du Boulbon faisait attendre ses malades; et ce fut de son cabinet de consultation, et d?un parc voisin de Combray, que s?envolèrent quelques-unes des premières graines de cette prédilection pour Bergotte, espèce si rare alors, aujourd?hui universellement répandue, et dont on trouve partout en Europe, en Amérique, jusque dans le moindre village, la fleur idéale et commune. Ce que l?amie de ma mère et, paraît-il, le docteur du Boulbon aimaient surtout dans les livres de Bergotte c?était comme moi, ce même flux mélodique, ces expressions anciennes, quelques autres très simples et connues, mais pour lesquelles la place où il les mettait en lumière semblait révéler de sa part un goût particulier; enfin, dans les passages tristes, une certaine brusquerie, un accent presque rauque. Et sans doute lui-même devait sentir que là étaient ses plus grands charmes. Car dans les livres qui suivirent, s?il avait rencontré quelque grande vérité, ou le nom d?une célèbre cathédrale, il interrompait son récit et dans une invocation, une apostrophe, une longue prière, il donnait un libre cours à ces effluves qui dans ses premiers ouvrages restaient intérieurs à sa prose, décelés seulement alors par les ondulations de la surface, plus douces peut-être encore, plus harmonieuses quand elles étaient ainsi voilées et qu?on n?aurait pu indiquer d?une manière précise où naissait, où expirait leur murmure. Ces morceaux auxquels il se complaisait étaient nos morceaux préférés. Pour moi, je les savais par c?ur. J?étais déçu quand il reprenait le fil de son récit. Chaque fois qu?il parlait de quelque chose dont la beauté m?était restée jusque-là cachée, des forêts de pins, de la grêle, de Notre-Dame de Paris, d?Athalie ou de Phèdre, il faisait dans une image exploser cette beauté jusqu?à moi. Aussi sentant combien il y avait de parties de l?univers que ma perception infirme ne distinguerait pas s?il ne les rapprochait de moi, j?aurais voulu posséder une opinion de lui, une métaphore de lui, sur toutes choses, surtout sur celles que j?aurais l?occasion de voir moi-même, et entre celles-là, particulièrement sur d?anciens monuments français et certains paysages maritimes, parce que l?insistance avec laquelle il les citait dans ses livres prouvait qu?il les tenait pour riches de signification et de beauté. Malheureusement sur presque toutes choses j?ignorais son opinion. Je ne doutais pas qu?elle ne fût entièrement différente des miennes, puisqu?elle descendait d?un monde inconnu vers lequel je cherchais à m?élever: persuadé que mes pensées eussent paru pure ineptie à cet esprit parfait, j?avais tellement fait table rase de toutes, que quand par hasard il m?arriva d?en rencontrer, dans tel de ses livres, une que j?avais déjà eue moi-même, mon c?ur se gonflait comme si un Dieu dans sa bonté me l?avait rendue, l?avait déclarée légitime et belle. Il arrivait parfois qu?une page de lui disait les mêmes choses que j?écrivais souvent la nuit à ma grand?mère et à ma mère quand je ne pouvais pas dormir, si bien que cette page de Bergotte avait l?air d?un recueil d?épigraphes pour être placées en tête de mes lettres. Même plus tard, quand je commençai de composer un livre, certaines phrases dont la qualité ne suffit pas pour me décider à le continuer, j?en retrouvai l?équivalent dans Bergotte. Mais ce n?était qu?alors, quand je les lisais dans son ?uvre, que je pouvais en jouir; quand c?était moi qui les composais, préoccupé qu?elles reflétassent exactement ce que j?apercevais dans ma pensée, craignant de ne pas «faire ressemblant», j?avais bien le temps de me demander si ce que j?écrivais était agréable! Mais en réalité il n?y avait que ce genre de phrases, ce genre d?idées que j?aimais vraiment. Mes efforts inquiets et mécontents étaient eux-mêmes une marque d?amour, d?amour sans plaisir mais profond. Aussi quand tout d?un coup je trouvais de telles phrases dans l??uvre d?un autre, c?est-à-dire sans plus avoir de scrupules, de sévérité, sans avoir à me tourmenter, je me laissais enfin aller avec délices au goût que j?avais pour elles, comme un cuisinier qui pour une fois où il n?a pas à faire la cuisine trouve enfin le temps d?être gourmand. Un jour, ayant rencontré dans un livre de Bergotte, à propos d?une vieille servante, une plaisanterie que le magnifique et solennel langage de l?écrivain rendait encore plus ironique mais qui était la même que j?avais souvent faite à ma grand?mère en parlant de Françoise, une autre fois où je vis qu?il ne jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la vérité qu?étaient ses ouvrages, une remarque analogue à celle que j?avais eu l?occasion de faire sur notre ami M. Legrandin (remarques sur Françoise et M. Legrandin qui étaient certes de celles que j?eusse le plus délibérément sacrifiées à Bergotte, persuadé qu?il les trouverait sans intérêt), il me sembla soudain que mon humble vie et les royaumes du vrai n?étaient pas aussi séparés que j?avais cru, qu?ils coïncidaient même sur certains points, et de confiance et de joie je pleurai sur les pages de l?écrivain comme dans les bras d?un père retrouvé.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §224 Nous causions un moment avec M. Vinteuil devant le porche en sortant de l?église. Il intervenait entre les gamins qui se chamaillaient sur la place, prenait la défense des petits, faisait des sermons aux grands. Si sa fille nous disait de sa grosse voix combien elle avait été contente de nous voir, aussitôt il semblait qu?en elle-même une s?ur plus sensible rougissait de ce propos de bon garçon étourdi qui avait pu nous faire croire qu?elle sollicitait d?être invitée chez nous. Son père lui jetait un manteau sur les épaules, ils montaient dans un petit buggy qu?elle conduisait elle-même et tous deux retournaient à Montjouvain. Quant à nous, comme c?était le lendemain dimanche et qu?on ne se lèverait que pour la grand?messe, s?il faisait clair de lune et que l?air fût chaud, au lieu de nous faire rentrer directement, mon père, par amour de la gloire, nous faisait faire par le calvaire une longue promenade, que le peu d?aptitude de ma mère à s?orienter et à se reconnaître dans son chemin, lui faisait considérer comme la prouesse d?un génie stratégique. Parfois nous allions jusqu?au viaduc, dont les enjambées de pierre commençaient à la gare et me représentaient l?exil et la détresse hors du monde civilisé parce que chaque année en venant de Paris, on nous recommandait de faire bien attention, quand ce serait Combray, de ne pas laisser passer la station, d?être prêts d?avance car le train repartait au bout de deux minutes et s?engageait sur le viaduc au delà des pays chrétiens dont Combray marquait pour moi l?extrême limite. Nous revenions par le boulevard de la gare, où étaient les plus agréables villas de la commune. Dans chaque jardin le clair de lune, comme Hubert Robert, semait ses degrés rompus de marbre blanc, ses jets d?eau, ses grilles entr?ouvertes. Sa lumière avait détruit le bureau du télégraphe. Il n?en subsistait plus qu?une colonne à demi brisée, mais qui gardait la beauté d?une ruine immortelle. Je traînais la jambe, je tombais de sommeil, l?odeur des tilleuls qui embaumait m?apparaissait comme une récompense qu?on ne pouvait obtenir qu?au prix des plus grandes fatigues et qui n?en valait pas la peine. De grilles fort éloignées les unes des autres, des chiens réveillés par nos pas solitaires faisaient alterner des aboiements comme il m?arrive encore quelquefois d?en entendre le soir, et entre lesquels dut venir (quand sur son emplacement on créa le jardin public de Combray) se réfugier le boulevard de la gare, car, où que je me trouve, dès qu?ils commencent à retentir et à se répondre, je l?aperçois, avec ses tilleuls et son trottoir éclairé par la lune.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §282 ?«Vous rappelez-vous que Swann a dit hier que, comme sa femme et sa fille partaient pour Reims, il en profiterait pour aller passer vingt-quatre heures à Paris? Nous pourrions longer le parc, puisque ces dames ne sont pas là, cela nous abrégerait d?autant.»
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §331 Un instant (tandis que nous nous éloignions et que mon grand-père murmurait: «Ce pauvre Swann, quel rôle ils lui font jouer: on le fait partir pour qu?elle reste seule avec son Charlus, car c?est lui, je l?ai reconnu! Et cette petite, mêlée à toute cette infamie!») l?impression laissée en moi par le ton despotique avec lequel la mère de Gilberte lui avait parlé sans qu?elle répliquât, en me la montrant comme forcée d?obéir à quelqu?un, comme n?étant pas supérieure à tout, calma un peu ma souffrance, me rendit quelque espoir et diminua mon amour. Mais bien vite cet amour s?éleva de nouveau en moi comme une réaction par quoi mon c?ur humilié voulait se mettre de niveau avec Gilberte ou l?abaisser jusqu?à lui. Je l?aimais, je regrettais de ne pas avoir eu le temps et l?inspiration de l?offenser, de lui faire mal, et de la forcer à se souvenir de moi. Je la trouvais si belle que j?aurais voulu pouvoir revenir sur mes pas, pour lui crier en haussant les épaules: «Comme je vous trouve laide, grotesque, comme vous me répugnez!» Cependant je m?éloignais, emportant pour toujours, comme premier type d?un bonheur inaccessible aux enfants de mon espèce de par des lois naturelles impossibles à transgresser, l?image d?une petite fille rousse, à la peau semée de taches roses, qui tenait une bêche et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards sournois et inexpressifs. Et déjà le charme dont son nom avait encensé cette place sous les épines roses où il avait été entendu ensemble par elle et par moi, allait gagner, enduire, embaumer, tout ce qui l?approchait, ses grands-parents que les miens avaient eu l?ineffable bonheur de connaître, la sublime profession d?agent de change, le douloureux quartier des Champs-Élysées qu?elle habitait à Paris.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §341 Cette année-là, quand, un peu plus tôt que d?habitude, mes parents eurent fixé le jour de rentrer à Paris, le matin du départ, comme on m?avait fait friser pour être photographié, coiffer avec précaution un chapeau que je n?avais encore jamais mis et revêtir une douillette de velours, après m?avoir cherché partout, ma mère me trouva en larmes dans le petit raidillon, contigu à Tansonville, en train de dire adieu aux aubépines, entourant de mes bras les branches piquantes, et, comme une princesse de tragédie à qui pèseraient ces vains ornements, ingrat envers l?importune main qui en formant tous ces n?uds avait pris soin sur mon front d?assembler mes cheveux, foulant aux pieds mes papillotes arrachées et mon chapeau neuf. Ma mère ne fut pas touchée par mes larmes, mais elle ne put retenir un cri à la vue de la coiffe défoncée et de la douillette perdue. Je ne l?entendis pas: «O mes pauvres petites aubépines, disais-je en pleurant, ce n?est pas vous qui voudriez me faire du chagrin, me forcer à partir. Vous, vous ne m?avez jamais fait de peine! Aussi je vous aimerai toujours.» Et, essuyant mes larmes, je leur promettais, quand je serais grand, de ne pas imiter la vie insensée des autres hommes et, même à Paris, les jours de printemps, au lieu d?aller faire des visites et écouter des niaiseries, de partir dans la campagne voir les premières aubépines.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §344 Parfois à l?exaltation que me donnait la solitude, s?en ajoutait une autre que je ne savais pas en départager nettement, causée par le désir de voir surgir devant moi une paysanne, que je pourrais serrer dans mes bras. Né brusquement, et sans que j?eusse eu le temps de le rapporter exactement à sa cause, au milieu de pensées très différentes, le plaisir dont il était accompagné ne me semblait qu?un degré supérieur de celui qu?elles me donnaient. Je faisais un mérite de plus à tout ce qui était à ce moment-là dans mon esprit, au reflet rose du toit de tuile, aux herbes folles, au village de Roussainville où je désirais depuis longtemps aller, aux arbres de son bois, au clocher de son église, de cet émoi nouveau qui me les faisait seulement paraître plus désirables parce que je croyais que c?était eux qui le provoquaient, et qui semblait ne vouloir que me porter vers eux plus rapidement quand il enflait ma voile d?une brise puissante, inconnue et propice. Mais si ce désir qu?une femme apparût ajoutait pour moi aux charmes de la nature quelque chose de plus exaltant, les charmes de la nature, en retour, élargissaient ce que celui de la femme aurait eu de trop restreint. Il me semblait que la beauté des arbres c?était encore la sienne et que l?âme de ces horizons, du village de Roussainville, des livres que je lisais cette année-là, son baiser me la livrerait; et mon imagination reprenant des forces au contact de ma sensualité, ma sensualité se répandant dans tous les domaines de mon imagination, mon désir n?avait plus de limites. C?est qu?aussi,?comme il arrive dans ces moments de rêverie au milieu de la nature où l?action de l?habitude étant suspendue, nos notions abstraites des choses mises de côté, nous croyons d?une foi profonde, à l?originalité, à la vie individuelle du lieu où nous nous trouvons?la passante qu?appelait mon désir me semblait être non un exemplaire quelconque de ce type général: la femme, mais un produit nécessaire et naturel de ce sol. Car en ce temps-là tout ce qui n?était pas moi, la terre et les êtres, me paraissait plus précieux, plus important, doué d?une existence plus réelle que cela ne paraît aux hommes faits. Et la terre et les êtres je ne les séparais pas. J?avais le désir d?une paysanne de Méséglise ou de Roussainville, d?une pêcheuse de Balbec, comme j?avais le désir de Méséglise et de Balbec. Le plaisir qu?elles pouvaient me donner m?aurait paru moins vrai, je n?aurais plus cru en lui, si j?en avais modifié à ma guise les conditions. Connaître à Paris une pêcheuse de Balbec ou une paysanne de Méséglise c?eût été recevoir des coquillages que je n?aurais pas vus sur la plage, une fougère que je n?aurais pas trouvée dans les bois, c?eût été retrancher au plaisir que la femme me donnerait tous ceux au milieu desquels l?avait enveloppée mon imagination. Mais errer ainsi dans les bois de Roussainville sans une paysanne à embrasser, c?était ne pas connaître de ces bois le trésor caché, la beauté profonde. Cette fille que je ne voyais que criblée de feuillages, elle était elle-même pour moi comme une plante locale d?une espèce plus élevée seulement que les autres et dont la structure permet d?approcher de plus près qu?en elles, la saveur profonde du pays. Je pouvais d?autant plus facilement le croire (et que les caresses par lesquelles elle m?y ferait parvenir, seraient aussi d?une sorte particulière et dont je n?aurais pas pu connaître le plaisir par une autre qu?elle), que j?étais pour longtemps encore à l?âge où on ne l?a pas encore abstrait ce plaisir de la possession des femmes différentes avec lesquelles on l?a goûté, où on ne l?a pas réduit à une notion générale qui les fait considérer dès lors comme les instruments interchangeables d?un plaisir toujours identique. Il n?existe même pas, isolé, séparé et formulé dans l?esprit, comme le but qu?on poursuit en s?approchant d?une femme, comme la cause du trouble préalable qu?on ressent. A peine y songe-t-on comme à un plaisir qu?on aura; plutôt, on l?appelle son charme à elle; car on ne pense pas à soi, on ne pense qu?à sortir de soi. Obscurément attendu, immanent et caché, il porte seulement à un tel paroxysme au moment où il s?accomplit, les autres plaisirs que nous causent les doux regards, les baisers de celle qui est auprès de nous, qu?il nous apparaît surtout à nous-même comme une sorte de transport de notre reconnaissance pour la bonté de c?ur de notre compagne et pour sa touchante prédilection à notre égard que nous mesurons aux bienfaits, au bonheur dont elle nous comble.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §361 Certes le «petit noyau» n?avait aucun rapport avec la société où fréquentait Swann, et de purs mondains auraient trouvé que ce n?était pas la peine d?y occuper comme lui une situation exceptionnelle pour se faire présenter chez les Verdurin. Mais Swann aimait tellement les femmes, qu?à partir du jour où il avait connu à peu près toutes celles de l?aristocratie et où elles n?avaient plus rien eu à lui apprendre, il n?avait plus tenu à ces lettres de naturalisation, presque des titres de noblesse, que lui avait octroyées le faubourg Saint-Germain, que comme à une sorte de valeur d?échange, de lettre de crédit dénuée de prix en elle-même, mais lui permettant de s?improviser une situation dans tel petit trou de province ou tel milieu obscur de Paris, où la fille du hobereau ou du greffier lui avait semblé jolie. Car le désir ou l?amour lui rendait alors un sentiment de vanité dont il était maintenant exempt dans l?habitude de la vie (bien que ce fût lui sans doute qui autrefois l?avait dirigé vers cette carrière mondaine où il avait gaspillé dans les plaisirs frivoles les dons de son esprit et fait servir son érudition en matière d?art à conseiller les dames de la société dans leurs achats de tableaux et pour l?ameublement de leurs hôtels), et qui lui faisait désirer de briller, aux yeux d?une inconnue dont il s?était épris, d?une élégance que le nom de Swann à lui tout seul n?impliquait pas. Il le désirait surtout si l?inconnue était d?humble condition. De même que ce n?est pas à un autre homme intelligent qu?un homme intelligent aura peur de paraître bête, ce n?est pas par un grand seigneur, c?est par un rustre qu?un homme élégant craindra de voir son élégance méconnue. Les trois quarts des frais d?esprit et des mensonges de vanité qui ont été prodigués depuis que le monde existe par des gens qu?ils ne faisaient que diminuer, l?ont été pour des inférieurs. Et Swann qui était simple et négligent avec une duchesse, tremblait d?être méprisé, posait, quand il était devant une femme de chambre.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §434 Si en voyage il rencontrait une famille qu?il eût été plus élégant de ne pas chercher à connaître, mais dans laquelle une femme se présentait à ses yeux parée d?un charme qu?il n?avait pas encore connu, rester dans son «quant à soi» et tromper le désir qu?elle avait fait naître, substituer un plaisir différent au plaisir qu?il eût pu connaître avec elle, en écrivant à une ancienne maîtresse de venir le rejoindre, lui eût semblé une aussi lâche abdication devant la vie, un aussi stupide renoncement à un bonheur nouveau, que si au lieu de visiter le pays, il s?était confiné dans sa chambre en regardant des vues de Paris. Il ne s?enfermait pas dans l?édifice de ses relations, mais en avait fait, pour pouvoir le reconstruire à pied d??uvre sur de nouveaux frais partout où une femme lui avait plu, une de ces tentes démontables comme les explorateurs en emportent avec eux. Pour ce qui n?en était pas transportable ou échangeable contre un plaisir nouveau, il l?eût donné pour rien, si enviable que cela parût à d?autres. Que de fois son crédit auprès d?une duchesse, fait du désir accumulé depuis des années que celle-ci avait eu de lui être agréable sans en avoir trouvé l?occasion, il s?en était défait d?un seul coup en réclamant d?elle par une indiscrète dépêche une recommandation télégraphique qui le mît en relation sur l?heure avec un de ses intendants dont il avait remarqué la fille à la campagne, comme ferait un affamé qui troquerait un diamant contre un morceau de pain. Même, après coup, il s?en amusait, car il y avait en lui, rachetée par de rares délicatesses, une certaine muflerie. Puis, il appartenait à cette catégorie d?hommes intelligents qui ont vécu dans l?oisiveté et qui cherchent une consolation et peut-être une excuse dans l?idée que cette oisiveté offre à leur intelligence des objets aussi dignes d?intérêt que pourrait faire l?art ou l?étude, que la «Vie» contient des situations plus intéressantes, plus romanesques que tous les romans. Il l?assurait du moins et le persuadait aisément aux plus affinés de ses amis du monde notamment au baron de Charlus, qu?il s?amusait à égayer par le récit des aventures piquantes qui lui arrivaient, soit qu?ayant rencontré en chemin de fer une femme qu?il avait ensuite ramenée chez lui il eût découvert qu?elle était la s?ur d?un souverain entre les mains de qui se mêlaient en ce moment tous les fils de la politique européenne, au courant de laquelle il se trouvait ainsi tenu d?une façon très agréable, soit que par le jeu complexe des circonstances, il dépendît du choix qu?allait faire le conclave, s?il pourrait ou non devenir l?amant d?une cuisinière.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §436 Quelques mois après, si mon grand-père demandait au nouvel ami de Swann: «Et Swann, le voyez-vous toujours beaucoup?» la figure de l?interlocuteur s?allongeait: «Ne prononcez jamais son nom devant moi!»?«Mais je croyais que vous étiez si liés...» Il avait été ainsi pendant quelques mois le familier de cousins de ma grand?mère, dînant presque chaque jour chez eux. Brusquement il cessa de venir, sans avoir prévenu. On le crut malade, et la cousine de ma grand?mère allait envoyer demander de ses nouvelles quand à l?office elle trouva une lettre de lui qui traînait par mégarde dans le livre de comptes de la cuisinière. Il y annonçait à cette femme qu?il allait quitter Paris, qu?il ne pourrait plus venir. Elle était sa maîtresse, et au moment de rompre, c?était elle seule qu?il avait jugé utile d?avertir.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §446 Odette de Crécy retourna voir Swann, puis rapprocha ses visites; et sans doute chacune d?elles renouvelait pour lui la déception qu?il éprouvait à se retrouver devant ce visage dont il avait un peu oublié les particularités dans l?intervalle, et qu?il ne s?était rappelé ni si expressif ni, malgré sa jeunesse, si fané; il regrettait, pendant qu?elle causait avec lui, que la grande beauté qu?elle avait ne fût pas du genre de celles qu?il aurait spontanément préférées. Il faut d?ailleurs dire que le visage d?Odette paraissait plus maigre et plus proéminent parce que le front et le haut des joues, cette surface unie et plus plane était recouverte par la masse de cheveux qu?on portait, alors, prolongés en «devants», soulevés en «crêpés», répandus en mèches folles le long des oreilles; et quant à son corps qui était admirablement fait, il était difficile d?en apercevoir la continuité (à cause des modes de l?époque et quoiqu?elle fût une des femmes de Paris qui s?habillaient le mieux), tant le corsage, s?avançant en saillie comme sur un ventre imaginaire et finissant brusquement en pointe pendant que par en dessous commençait à s?enfler le ballon des doubles jupes, donnait à la femme l?air d?être composée de pièces différentes mal emmanchées les unes dans les autres; tant les ruchés, les volants, le gilet suivaient en toute indépendance, selon la fantaisie de leur dessin ou la consistance de leur étoffe, la ligne qui les conduisait aux n?uds, aux bouillons de dentelle, aux effilés de jais perpendiculaires, ou qui les dirigeait le long du busc, mais ne s?attachaient nullement à l?être vivant, qui selon que l?architecture de ces fanfreluches se rapprochait ou s?écartait trop de la sienne, s?y trouvait engoncé ou perdu.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §449 Mais, quand Odette était partie, Swann souriait en pensant qu?elle lui avait dit combien le temps lui durerait jusqu?à ce qu?il lui permît de revenir; il se rappelait l?air inquiet, timide avec lequel elle l?avait une fois prié que ce ne fût pas dans trop longtemps, et les regards qu?elle avait eus à ce moment-là, fixés sur lui en une imploration craintive, et qui la faisaient touchante sous le bouquet de fleurs de pensées artificielles fixé devant son chapeau rond de paille blanche, à brides de velours noir. «Et vous, avait-elle dit, vous ne viendriez pas une fois chez moi prendre le thé?» Il avait allégué des travaux en train, une étude?en réalité abandonnée depuis des années?sur Ver Meer de Delft. «Je comprends que je ne peux rien faire, moi chétive, à côté de grands savants comme vous autres, lui avait-elle répondu. Je serais comme la grenouille devant l?aréopage. Et pourtant j?aimerais tant m?instruire, savoir, être initiée. Comme cela doit être amusant de bouquiner, de fourrer son nez dans de vieux papiers, avait-elle ajouté avec l?air de contentement de soi-même que prend une femme élégante pour affirmer que sa joie est de se livrer sans crainte de se salir à une besogne malpropre, comme de faire la cuisine en «mettant elle-même les mains à la pâte». «Vous allez vous moquer de moi, ce peintre qui vous empêche de me voir (elle voulait parler de Ver Meer), je n?avais jamais entendu parler de lui; vit-il encore? Est-ce qu?on peut voir de ses ?uvres à Paris, pour que je puisse me représenter ce que vous aimez, deviner un peu ce qu?il y a sous ce grand front qui travaille tant, dans cette tête qu?on sent toujours en train de réfléchir, me dire: voilà, c?est à cela qu?il est en train de penser. Quel rêve ce serait d?être mêlée à vos travaux!» Il s?était excusé sur sa peur des amitiés nouvelles, ce qu?il avait appelé, par galanterie, sa peur d?être malheureux. «Vous avez peur d?une affection? comme c?est drôle, moi qui ne cherche que cela, qui donnerais ma vie pour en trouver une, avait-elle dit d?une voix si naturelle, si convaincue, qu?il en avait été remué. Vous avez dû souffrir par une femme. Et vous croyez que les autres sont comme elle. Elle n?a pas su vous comprendre; vous êtes un être si à part. C?est cela que j?ai aimé d?abord en vous, j?ai bien senti que vous n?étiez pas comme tout le monde.»?«Et puis d?ailleurs vous aussi, lui avait-il dit, je sais bien ce que c?est que les femmes, vous devez avoir des tas d?occupations, être peu libre.»?«Moi, je n?ai jamais rien à faire! Je suis toujours libre, je le serai toujours pour vous. A n?importe quelle heure du jour ou de la nuit où il pourrait vous être commode de me voir, faites-moi chercher, et je serai trop heureuse d?accourir. Le ferez-vous? Savez-vous ce qui serait gentil, ce serait de vous faire présenter à Mme Verdurin chez qui je vais tous les soirs. Croyez-vous! si on s?y retrouvait et si je pensais que c?est un peu pour moi que vous y êtes!»
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §450 Et cependant ce n?était pas seulement la lassitude d?Odette qu?il s?ingéniait à prévenir, c?était quelquefois aussi la sienne propre; sentant que depuis qu?Odette avait toutes facilités pour le voir, elle semblait n?avoir pas grand?chose à lui dire, il craignait que les façons un peu insignifiantes, monotones, et comme définitivement fixées, qui étaient maintenant les siennes quand ils étaient ensemble, ne finissent par tuer en lui cet espoir romanesque d?un jour où elle voudrait déclarer sa passion, qui seul l?avait rendu et gardé amoureux. Et pour renouveler un peu l?aspect moral, trop figé, d?Odette, et dont il avait peur de se fatiguer, il lui écrivait tout d?un coup une lettre pleine de déceptions feintes et de colères simulées qu?il lui faisait porter avant le dîner. Il savait qu?elle allait être effrayée, lui répondre et il espérait que dans la contraction que la peur de le perdre ferait subir à son âme, jailliraient des mots qu?elle ne lui avait encore jamais dits; et en effet c?est de cette façon qu?il avait obtenu les lettres les plus tendres qu?elle lui eût encore écrites dont l?une, qu?elle lui avait fait porter à midi de la «Maison Dorée» (c?était le jour de la fête de Paris-Murcie donnée pour les inondés de Murcie), commençait par ces mots: «Mon ami, ma main tremble si fort que je peux à peine écrire», et qu?il avait gardée dans le même tiroir que la fleur séchée du chrysanthème. Ou bien si elle n?avait pas eu le temps de lui écrire, quand il arriverait chez les Verdurin, elle irait vivement à lui et lui dirait: «J?ai à vous parler», et il contemplerait avec curiosité sur son visage et dans ses paroles ce qu?elle lui avait caché jusque-là de son c?ur.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §556 Elle s?attendait si peu à le voir qu?elle eut un mouvement d?effroi. Quant à lui, il avait couru Paris non parce qu?il croyait possible de la rejoindre, mais parce qu?il lui était trop cruel d?y renoncer. Mais cette joie que sa raison n?avait cessé d?estimer, pour ce soir, irréalisable, ne lui en paraissait maintenant que plus réelle; car, il n?y avait pas collaboré par la prévision des vraisemblances, elle lui restait extérieure; il n?avait pas besoin de tirer de son esprit pour la lui fournir,?c?est d?elle-même qu?émanait, c?est elle-même qui projetait vers lui?cette vérité qui rayonnait au point de dissiper comme un songe l?isolement qu?il avait redouté, et sur laquelle il appuyait, il reposait, sans penser, sa rêverie heureuse. Ainsi un voyageur arrivé par un beau temps au bord de la Méditerranée, incertain de l?existence des pays qu?il vient de quitter, laisse éblouir sa vue, plutôt qu?il ne leur jette des regards, par les rayons qu?émet vers lui l?azur lumineux et résistant des eaux.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §585 fois à Odette, exigeant qu?en même temps elle ne cessât pas de l?embrasser. Chaque baiser appelle un autre baiser. Ah! dans ces premiers temps où l?on aime, les baisers naissent si naturellement! Ils foisonnent si pressés les uns contre les autres; et l?on aurait autant de peine à compter les baisers qu?on s?est donnés pendant une heure que les fleurs d?un champ au mois de mai. Alors elle faisait mine de s?arrêter, disant: «Comment veux-tu que je joue comme cela si tu me tiens, je ne peux tout faire à la fois, sache au moins ce que tu veux, est-ce que je dois jouer la phrase ou faire des petites caresses», lui se fâchait et elle éclatait d?un rire qui se changeait et retombait sur lui, en une pluie de baisers. Ou bien elle le regardait d?un air maussade, il revoyait un visage digne de figurer dans la Vie de Moïse de Botticelli, il l?y situait, il donnait au cou d?Odette l?inclinaison nécessaire; et quand il l?avait bien peinte à la détrempe, au XVe siècle, sur la muraille de la Sixtine, l?idée qu?elle était cependant restée là, près du piano, dans le moment actuel, prête à être embrassée et possédée, l?idée de sa matérialité et de sa vie venait l?enivrer avec une telle force que, l??il égaré, les mâchoires tendues comme pour dévorer, il se précipitait sur cette vierge de Botticelli et se mettait à lui pincer les joues. Puis, une fois qu?il l?avait quittée, non sans être rentré pour l?embrasser encore parce qu?il avait oublié d?emporter dans son souvenir quelque particularité de son odeur ou de ses traits, tandis qu?il revenait dans sa victoria, bénissant Odette de lui permettre ces visites quotidiennes, dont il sentait qu?elles ne devaient pas lui causer à elle une bien grande joie, mais qui en le preservant de devenir jaloux,?en lui ôtant l?occasion de souffrir de nouveau du mal qui s?était déclaré en lui le soir où il ne l?avait pas trouvée chez les Verdurin?l?aideraient à arriver, sans avoir plus d?autres de ces crises dont la première avait été si douloureuse et resterait la seule, au bout de ces heures singulières de sa vie, heures presque enchantées, à la façon de celles où il traversait Paris au clair de lune. Et, remarquant, pendant ce retour, que l?astre était maintenant déplacé par rapport à lui, et presque au bout de l?horizon, sentant que son amour obéissait, lui aussi, à des lois immuables et naturelles, il se demandait si cette période où il était entré durerait encore longtemps, si bientôt sa pensée ne verrait plus le cher visage qu?occupant une position lointaine et diminuée, et près de cesser de répandre du charme. Car Swann en trouvait aux choses, depuis qu?il était amoureux, comme au temps où, adolescent, il se croyait artiste; mais ce n?était plus le même charme, celui-ci c?est Odette seule qui le leur conférait. Il sentait renaître en lui les inspirations de sa jeunesse qu?une vie frivole avait dissipées, mais elles portaient toutes le reflet, la marque d?un être particulier; et, dans les longues heures qu?il prenait maintenant un plaisir délicat à passer chez lui, seul avec son âme en convalescence, il redevenait peu à peu lui-même, mais à une autre.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §599 ?«Mais les bals qu?on donne à Paris, les bals chics, je veux dire. Tiens, Herbinger, tu sais, celui qui est chez un coulissier? mais si, tu dois savoir, c?est un des hommes les plus lancés de Paris, ce grand jeune homme blond qui est tellement snob, il a toujours une fleur à la boutonnière, une raie dans le dos, des paletots clairs; il est avec ce vieux tableau qu?il promène à toutes les premières. Eh bien! il a donné un bal, l?autre soir, il y avait tout ce qu?il y a de chic à Paris. Ce que j?aurais aimé y aller! mais il fallait présenter sa carte d?invitation à la porte et je n?avais pas pu en avoir. Au fond j?aime autant ne pas y être allée, c?était une tuerie, je n?aurais rien vu. C?est plutôt pour pouvoir dire qu?on était chez Herbinger. Et tu sais, moi, la gloriole! Du reste, tu peux bien te dire que sur cent qui racontent qu?elles y étaient, il y a bien la moitié dont ça n?est pas vrai... Mais ça m?étonne que toi, un homme si «pschutt», tu n?y étais pas.»
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §609 Le soir, quand il ne restait pas chez lui à attendre l?heure de retrouver Odette chez les Verdurin ou plutôt dans un des restaurants d?été qu?ils affectionnaient au Bois et surtout à Saint-Cloud, il allait dîner dans quelqu?une de ces maisons élégantes dont il était jadis le convive habituel. Il ne voulait pas perdre contact avec des gens qui?savait-on? pourraient peut-être un jour être utiles à Odette, et grâce auxquels en attendant il réussissait souvent à lui être agréable. Puis l?habitude qu?il avait eue longtemps du monde, du luxe, lui en avait donné, en même temps que le dédain, le besoin, de sorte qu?à partir du moment où les réduits les plus modestes lui étaient apparus exactement sur le même pied que les plus princières demeures, ses sens étaient tellement accoutumés aux secondes qu?il eût éprouvé quelque malaise à se trouver dans les premiers. Il avait la même considération?à un degré d?identité qu?ils n?auraient pu croire?pour des petits bourgeois qui faisaient danser au cinquième étage d?un escalier D, palier à gauche, que pour la princesse de Parme qui donnait les plus belles fêtes de Paris; mais il n?avait pas la sensation d?être au bal en se tenant avec les pères dans la chambre à coucher de la maîtresse de la maison et la vue des lavabos recouverts de serviettes, des lits transformés en vestiaires, sur le couvre-pied desquels s?entassaient les pardessus et les chapeaux lui donnait la même sensation d?étouffement que peut causer aujourd?hui à des gens habitués à vingt ans d?électricité l?odeur d?une lampe qui charbonne ou d?une veilleuse qui file.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §725 Le jour où il dînait en ville, il faisait atteler pour sept heures et demie; il s?habillait tout en songeant à Odette et ainsi il ne se trouvait pas seul, car la pensée constante d?Odette donnait aux moments où il était loin d?elle le même charme particulier qu?à ceux où elle était là. Il montait en voiture, mais il sentait que cette pensée y avait sauté en même temps et s?installait sur ses genoux comme une bête aimée qu?on emmène partout et qu?il garderait avec lui à table, à l?insu des convives. Il la caressait, se réchauffait à elle, et éprouvant une sorte de langueur, se laissait aller à un léger frémissement qui crispait son cou et son nez, et était nouveau chez lui, tout en fixant à sa boutonnière le bouquet d?ancolies. Se sentant souffrant et triste depuis quelque temps, surtout depuis qu?Odette avait présenté Forcheville aux Verdurin, Swann aurait aimé aller se reposer un peu à la campagne. Mais il n?aurait pas eu le courage de quitter Paris un seul jour pendant qu?Odette y était. L?air était chaud; c?étaient les plus beaux jours du printemps. Et il avait beau traverser une ville de pierre pour se rendre en quelque hôtel clos, ce qui était sans cesse devant ses yeux, c?était un parc qu?il possédait près de Combray, où, dès quatre heures, avant d?arriver au plant d?asperges, grâce au vent qui vient des champs de Méséglise, on pouvait goûter sous une charmille autant de fraîcheur qu?au bord de l?étang cerné de myosotis et de glaïeuls, et où, quand il dînait, enlacées par son jardinier, couraient autour de la table les groseilles et les roses.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §726 Quand les Verdurin l?emmenaient à Saint-Germain, à Chatou, à Meulan, souvent, si c?était dans la belle saison, ils proposaient, sur place, de rester à coucher et de ne revenir que le lendemain. Mme Verdurin cherchait à apaiser les scrupules du pianiste dont la tante était restée à Paris.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §793 Il avait eu un moment l?idée, pour pouvoir aller à Compiègne et à Pierrefonds sans avoir l?air que ce fût pour rencontrer Odette, de s?y faire emmener par un de ses amis, le marquis de Forestelle, qui avait un château dans le voisinage. Celui-ci, à qui il avait fait part de son projet sans lui en dire le motif, ne se sentait pas de joie et s?émerveillait que Swann, pour la première fois depuis quinze ans, consentît enfin à venir voir sa propriété et, quoiqu?il ne voulait pas s?y arrêter, lui avait-il dit, lui promît du moins de faire ensemble des promenades et des excursions pendant plusieurs jours. Swann s?imaginait déjà là-bas avec M. de Forestelle. Même avant d?y voir Odette, même s?il ne réussissait pas à l?y voir, quel bonheur il aurait à mettre le pied sur cette terre où ne sachant pas l?endroit exact, à tel moment, de sa présence, il sentirait palpiter partout la possibilité de sa brusque apparition: dans la cour du château, devenu beau pour lui parce que c?était à cause d?elle qu?il était allé le voir; dans toutes les rues de la ville, qui lui semblait romanesque; sur chaque route de la forêt, rosée par un couchant profond et tendre;?asiles innombrables et alternatifs, où venait simultanément se réfugier, dans l?incertaine ubiquité de ses espérances, son c?ur heureux, vagabond et multiplié. «Surtout, dirait-il à M. de Forestelle, prenons garde de ne pas tomber sur Odette et les Verdurin; je viens d?apprendre qu?ils sont justement aujourd?hui à Pierrefonds. On a assez le temps de se voir à Paris, ce ne serait pas la peine de le quitter pour ne pas pouvoir faire un pas les uns sans les autres.» Et son ami ne comprendrait pas pourquoi une fois là-bas il changerait vingt fois de projets, inspecterait les salles à manger de tous les hôtels de Compiègne sans se décider à s?asseoir dans aucune de celles où pourtant on n?avait pas vu trace de Verdurin, ayant l?air de rechercher ce qu?il disait vouloir fuir et du reste le fuyant dès qu?il l?aurait trouvé, car s?il avait rencontré le petit groupe, il s?en serait écarté avec affectation, content d?avoir vu Odette et qu?elle l?eût vu, surtout qu?elle l?eût vu ne se souciant pas d?elle. Mais non, elle devinerait bien que c?était pour elle qu?il était là. Et quand M. de Forestelle venait le chercher pour partir, il lui disait: «Hélas! non, je ne peux pas aller aujourd?hui à Pierrefonds, Odette y est justement.» Et Swann était heureux malgré tout de sentir que, si seul de tous les mortels il n?avait pas le droit en ce jour d?aller à Pierrefonds, c?était parce qu?il était en effet pour Odette quelqu?un de différent des autres, son amant, et que cette restriction apportée pour lui au droit universel de libre circulation, n?était qu?une des formes de cet esclavage, de cet amour qui lui était si cher. Décidément il valait mieux ne pas risquer de se brouiller avec elle, patienter, attendre son retour. Il passait ses journées penché sur une carte de la forêt de Compiègne comme si ç?avait été la carte du Tendre, s?entourait de photographies du château de Pierrefonds. Dés que venait le jour où il était possible qu?elle revînt, il rouvrait l?indicateur, calculait quel train elle avait dû prendre, et si elle s?était attardée, ceux qui lui restaient encore. Il ne sortait pas de peur de manquer une dépêche, ne se couchait pas, pour le cas où, revenue par le dernier train, elle aurait voulu lui faire la surprise de venir le voir au milieu de la nuit. Justement il entendait sonner à la porte cochère, il lui semblait qu?on tardait à ouvrir, il voulait éveiller le concierge, se mettait à la fenêtre pour appeler Odette si c?était elle, car malgré les recommandations qu?il était descendu faire plus de dix fois lui-même, on était capable de lui dire qu?il n?était pas là. C?était un domestique qui rentrait. Il remarquait le vol incessant des voitures qui passaient, auquel il n?avait jamais fait attention autrefois. Il écoutait chacune venir au loin, s?approcher, dépasser sa porte sans s?être arrêtée et porter plus loin un message qui n?était pas pour lui. Il attendait toute la nuit, bien inutilement, car les Verdurin ayant avancé leur retour, Odette était à Paris depuis midi; elle n?avait pas eu l?idée de l?en prévenir; ne sachant que faire elle avait été passer sa soirée seule au théâtre et il y avait longtemps qu?elle était rentrée se coucher et dormait.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §800 C?est qu?elle n?avait même pas pensé à lui. Et de tels moments où elle oubliait jusqu?à l?existence de Swann étaient plus utiles à Odette, servaient mieux à lui attacher Swann, que toute sa coquetterie. Car ainsi Swann vivait dans cette agitation douloureuse qui avait déjà été assez puissante pour faire éclore son amour le soir où il n?avait pas trouvé Odette chez les Verdurin et l?avait cherchée toute la soirée. Et il n?avait pas, comme j?eus à Combray dans mon enfance, des journées heureuses pendant lesquelles s?oublient les souffrances qui renaîtront le soir. Les journées, Swann les passait sans Odette; et par moments il se disait que laisser une aussi jolie femme sortir ainsi seule dans Paris était aussi imprudent que de poser un écrin plein de bijoux au milieu de la rue. Alors il s?indignait contre tous les passants comme contre autant de voleurs. Mais leur visage collectif et informe échappant à son imagination ne nourrissait pas sa jalousie. Il fatiguait la pensée de Swann, lequel, se passant la main sur les yeux, s?écriait: «A la grâce de Dieu», comme ceux qui après s?être acharnés à étreindre le problème de la réalité du monde extérieur ou de l?immortalité de l?âme accordent la détente d?un acte de foi à leur cerveau lassé. Mais toujours la pensée de l?absente était indissolublement mêlée aux actes les plus simples de la vie de Swann,?déjeuner, recevoir son courrier, sortir, se coucher,?par la tristesse même qu?il avait à les accomplir sans elle, comme ces initiales de Philibert le Beau que dans l?église de Brou, à cause du regret qu?elle avait de lui, Marguerite d?Autriche entrelaça partout aux siennes. Certains jours, au lieu de rester chez lui, il allait prendre son déjeuner dans un restaurant assez voisin dont il avait apprécié autrefois la bonne cuisine et où maintenant il n?allait plus que pour une de ces raisons, à la fois mystiques et saugrenues, qu?on appelle romanesques; c?est que ce restaurant (lequel existe encore) portait le même nom que la rue habitée par Odette: Lapérouse. Quelquefois, quand elle avait fait un court déplacement ce n?est qu?après plusieurs jours qu?elle songeait à lui faire savoir qu?elle était revenue à Paris. Et elle lui disait tout simplement, sans plus prendre comme autrefois la précaution de se couvrir à tout hasard d?un petit morceau emprunté à la vérité, qu?elle venait d?y rentrer à l?instant même par le train du matin. Ces paroles étaient mensongères; du moins pour Odette elles étaient mensongères, inconsistantes, n?ayant pas, comme si elles avaient été vraies, un point d?appui dans le souvenir de son arrivée à la gare; même elle était empêchée de se les représenter au moment où elle les prononçait, par l?image contradictoire de ce qu?elle avait fait de tout différent au moment où elle prétendait être descendue du train. Mais dans l?esprit de Swann au contraire ces paroles qui ne rencontraient aucun obstacle venaient s?incruster et prendre l?inamovibilité d?une vérité si indubitable que si un ami lui disait être venu par ce train et ne pas avoir vu Odette il était persuadé que c?était l?ami qui se trompait de jour ou d?heure puisque son dire ne se conciliait pas avec les paroles d?Odette. Celles-ci ne lui eussent paru mensongères que s?il s?était d?abord défié qu?elles le fussent. Pour qu?il crût qu?elle mentait, un soupçon préalable était une condition nécessaire. C?était d?ailleurs aussi une condition suffisante. Alors tout ce que disait Odette lui paraissait suspect. L?entendait-il citer un nom, c?était certainement celui d?un de ses amants; une fois cette supposition forgée, il passait des semaines à se désoler; il s?aboucha même une fois avec une agence de renseignements pour savoir l?adresse, l?emploi du temps de l?inconnu qui ne le laisserait respirer que quand il serait parti en voyage, et dont il finit par apprendre que c?était un oncle d?Odette mort depuis vingt ans.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §801 Pourquoi croire qu?elle goûterait là-bas avec Forcheville ou avec d?autres des plaisirs enivrants qu?elle n?avait pas connus auprès de lui et que seule sa jalousie forgeait de toutes pièces? A Bayreuth comme à Paris, s?il arrivait que Forcheville pensât à lui ce n?eût pu être que comme à quelqu?un qui comptait beaucoup dans la vie d?Odette, à qui il était obligé de céder la place, quand ils se rencontraient chez elle. Si Forcheville et elle triomphaient d?être là-bas malgré lui, c?est lui qui l?aurait voulu en cherchant inutilement à l?empêcher d?y aller, tandis que s?il avait approuvé son projet, d?ailleurs défendable, elle aurait eu l?air d?être là-bas d?après son avis, elle s?y serait sentie envoyée, logée par lui, et le plaisir qu?elle aurait éprouvé à recevoir ces gens qui l?avaient tant reçue, c?est à Swann qu?elle en aurait su gré.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §817 S?il était obligé de donner des excuses aux gens du monde pour ne pas leur faire de visites, c?était de lui en faire qu?il cherchait à s?excuser auprès d?Odette. Encore les payait-il (se demandant à la fin du mois, pour peu qu?il eût un peu abusé de sa patience et fût allé souvent la voir, si c?était assez de lui envoyer quatre mille francs), et pour chacune trouvait un prétexte, un présent à lui apporter, un renseignement dont elle avait besoin, M. de Charlus qu?elle avait rencontré allant chez elle, et qui avait exigé qu?il l?accompagnât. Et à défaut d?aucun, il priait M. de Charlus de courir chez elle, de lui dire comme spontanément, au cours de la conversation, qu?il se rappelait avoir à parler à Swann, qu?elle voulût bien lui faire demander de passer tout de suite chez elle; mais le plus souvent Swann attendait en vain et M. de Charlus lui disait le soir que son moyen n?avait pas réussi. De sorte que si elle faisait maintenant de fréquentes absences, même à Paris, quand elle y restait, elle le voyait peu, et elle qui, quand elle l?aimait, lui disait: «Je suis toujours libre» et «Qu?est-ce que l?opinion des autres peut me faire?», maintenant, chaque fois qu?il voulait la voir, elle invoquait les convenances ou prétextait des occupations. Quand il parlait d?aller à une fête de charité, à un vernissage, à une première, où elle serait, elle lui disait qu?il voulait afficher leur liaison, qu?il la traitait comme une fille. C?est au point que pour tâcher de n?être pas partout privé de la rencontrer, Swann qui savait qu?elle connaissait et affectionnait beaucoup mon grand-oncle Adolphe dont il avait été lui-même l?ami, alla le voir un jour dans son petit appartement de la rue de Bellechasse afin de lui demander d?user de son influence sur Odette. Comme elle prenait toujours, quand elle parlait à Swann, de mon oncle, des airs poétiques, disant: «Ah! lui, ce n?est pas comme toi, c?est une si belle chose, si grande, si jolie, que son amitié pour moi. Ce n?est pas lui qui me considérerait assez peu pour vouloir se montrer avec moi dans tous les lieux publics», Swann fut embarrassé et ne savait pas à quel ton il devait se hausser pour parler d?elle à mon oncle. Il posa d?abord l?excellence a priori d?Odette, l?axiome de sa supra-humanité séraphique, la révélation de ses vertus indémontrables et dont la notion ne pouvait dériver de l?expérience. «Je veux parler avec vous. Vous, vous savez quelle femme au-dessus de toutes les femmes, quel être adorable, quel ange est Odette. Mais vous savez ce que c?est que la vie de Paris. Tout le monde ne connaît pas Odette sous le jour où nous la connaissons vous et moi. Alors il y a des gens qui trouvent que je joue un rôle un peu ridicule; elle ne peut même pas admettre que je la rencontre dehors, au théâtre. Vous, en qui elle a tant de confiance, ne pourriez-vous lui dire quelques mots pour moi, lui assurer qu?elle s?exagère le tort qu?un salut de moi lui cause?»
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §830 A partir de cette soirée, Swann comprit que le sentiment qu?Odette avait eu pour lui ne renaîtrait jamais, que ses espérances de bonheur ne se réaliseraient plus. Et les jours où par hasard elle avait encore été gentille et tendre avec lui, si elle avait eu quelque attention, il notait ces signes apparents et menteurs d?un léger retour vers lui, avec cette sollicitude attendrie et sceptique, cette joie désespérée de ceux qui, soignant un ami arrivé aux derniers jours d?une maladie incurable, relatent comme des faits précieux «hier, il a fait ses comptes lui-même et c?est lui qui a relevé une erreur d?addition que nous avions faite; il a mangé un ?uf avec plaisir, s?il le digère bien on essaiera demain d?une côtelette», quoiqu?ils les sachent dénués de signification à la veille d?une mort inévitable. Sans doute Swann était certain que s?il avait vécu maintenant loin d?Odette, elle aurait fini par lui devenir indifférente, de sorte qu?il aurait été content qu?elle quittât Paris pour toujours; il aurait eu le courage de rester; mais il n?avait pas celui de partir.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §951 Il en avait eu souvent la pensée. Maintenant qu?il s?était remis à son étude sur Ver Meer il aurait eu besoin de retourner au moins quelques jours à la Haye, à Dresde, à Brunswick. Il était persuadé qu?une «Toilette de Diane» qui avait été achetée par le Mauritshuis à la vente Goldschmidt comme un Nicolas Maes était en réalité de Ver Meer. Et il aurait voulu pouvoir étudier le tableau sur place pour étayer sa conviction. Mais quitter Paris pendant qu?Odette y était et même quand elle était absente?car dans des lieux nouveaux où les sensations ne sont pas amorties par l?habitude, on retrempe, on ranime une douleur?c?était pour lui un projet si cruel, qu?il ne se sentait capable d?y penser sans cesse que parce qu?il se savait résolu à ne l?exécuter jamais. Mais il arrivait qu?en dormant, l?intention du voyage renaissait en lui,?sans qu?il se rappelât que ce voyage était impossible?et elle s?y réalisait. Un jour il rêva qu?il partait pour un an; penché à la portière du wagon vers un jeune homme qui sur le quai lui disait adieu en pleurant, Swann cherchait à le convaincre de partir avec lui. Le train s?ébranlant, l?anxiété le réveilla, il se rappela qu?il ne partait pas, qu?il verrait Odette ce soir-là, le lendemain et presque chaque jour. Alors encore tout ému de son rêve, il bénit les circonstances particulières qui le rendaient indépendant, grâce auxquelles il pouvait rester près d?Odette, et aussi réussir à ce qu?elle lui permît de la voir quelquefois; et, récapitulant tous ces avantages: sa situation,?sa fortune, dont elle avait souvent trop besoin pour ne pas reculer devant une rupture (ayant même, disait-on, une arrière-pensée de se faire épouser par lui),?cette amitié de M. de Charlus, qui à vrai dire ne lui avait jamais fait obtenir grand?chose d?Odette, mais lui donnait la douceur de sentir qu?elle entendait parler de lui d?une manière flatteuse par cet ami commun pour qui elle avait une si grande estime?et jusqu?à son intelligence enfin, qu?il employait tout entière à combiner chaque jour une intrigue nouvelle qui rendît sa présence sinon agréable, du moins nécessaire à Odette?il songea à ce qu?il serait devenu si tout cela lui avait manqué, il songea que s?il avait été, comme tant d?autres, pauvre, humble, dénué, obligé d?accepter toute besogne, ou lié à des parents, à une épouse, il aurait pu être obligé de quitter Odette, que ce rêve dont l?effroi était encore si proche aurait pu être vrai, et il se dit: «On ne connaît pas son bonheur. On n?est jamais aussi malheureux qu?on croit.» Mais il compta que cette existence durait déjà depuis plusieurs années, que tout ce qu?il pouvait espérer c?est qu?elle durât toujours, qu?il sacrifierait ses travaux, ses plaisirs, ses amis, finalement toute sa vie à l?attente quotidienne d?un rendez-vous qui ne pouvait rien lui apporter d?heureux, et il se demanda s?il ne se trompait pas, si ce qui avait favorisé sa liaison et en avait empêché la rupture n?avait pas desservi sa destinée, si l?événement désirable, ce n?aurait pas été celui dont il se réjouissait tant qu?il n?eût eu lieu qu?en rêve: son départ; il se dit qu?on ne connaît pas son malheur, qu?on n?est jamais si heureux qu?on croit.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §952 Ne pouvant se séparer d?elle sans retour, du moins, s?il l?avait vue sans séparations, sa douleur aurait fini par s?apaiser et peut-être son amour par s?éteindre. Et du moment qu?elle ne voulait pas quitter Paris à jamais, il eût souhaité qu?elle ne le quittât jamais. Du moins comme il savait que la seule grande absence qu?elle faisait était tous les ans celle d?août et septembre, il avait le loisir plusieurs mois d?avance d?en dissoudre l?idée amère dans tout le Temps à venir qu?il portait en lui par anticipation et qui, composé de jours homogènes aux jours actuels, circulait transparent et froid en son esprit où il entretenait la tristesse, mais sans lui causer de trop vives souffrances. Mais cet avenir intérieur, ce fleuve, incolore, et libre, voici qu?une seule parole d?Odette venait l?atteindre jusqu?en Swann et, comme un morceau de glace, l?immobilisait, durcissait sa fluidité, le faisait geler tout entier; et Swann s?était senti soudain rempli d?une masse énorme et infrangible qui pesait sur les parois intérieures de son être jusqu?à le faire éclater: c?est qu?Odette lui avait dit, avec un regard souriant et sournois qui l?observait: «Forcheville va faire un beau voyage, à la Pentecôte. Il va en Égypte», et Swann avait aussitôt compris que cela signifiait: «Je vais aller en Égypte à la Pentecôte avec Forcheville.» Et en effet, si quelques jours après, Swann lui disait: «Voyons, à propos de ce voyage que tu m?as dit que tu ferais avec Forcheville», elle répondait étourdiment: «Oui, mon petit, nous partons le 19, on t?enverra une vue des Pyramides.» Alors il voulait apprendre si elle était la maîtresse de Forcheville, le lui demander à elle-même. Il savait que, superstitieuse comme elle était, il y avait certains parjures qu?elle ne ferait pas et puis la crainte, qui l?avait retenu jusqu?ici, d?irriter Odette en l?interrogeant, de se faire détester d?elle, n?existait plus maintenant qu?il avait perdu tout espoir d?en être jamais aimé.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §954 Une fois elle lui parla d?une visite que Forcheville lui avait faite le jour de la Fête de Paris-Murcie. «Comment, tu le connaissais déjà? Ah! oui, c?est vrai, dit-il en se reprenant pour ne pas paraître l?avoir ignoré.» Et tout d?un coup il se mit à trembler à la pensée que le jour de cette fête de Paris-Murcie où il avait reçu d?elle la lettre qu?il avait si précieusement gardée, elle déjeunait peut-être avec Forcheville à la Maison d?Or. Elle lui jura que non. «Pourtant la Maison d?Or me rappelle je ne sais quoi que j?ai su ne pas être vrai, lui dit-il pour l?effrayer.»?«Oui, que je n?y étais pas allée le soir où je t?ai dit que j?en sortais quand tu m?avais cherchée chez Prévost», lui répondit-elle (croyant à son air qu?il le savait), avec une décision où il y avait, beaucoup plus que du cynisme, de la timidité, une peur de contrarier Swann et que par amour-propre elle voulait cacher, puis le désir de lui montrer qu?elle pouvait être franche. Aussi frappa-t-elle avec une netteté et une vigueur de bourreau et qui étaient exemptes de cruauté car Odette n?avait pas conscience du mal qu?elle faisait à Swann; et même elle se mit à rire, peut-être il est vrai, surtout pour ne pas avoir l?air humilié, confus. «C?est vrai que je n?avais pas été à la Maison Dorée, que je sortais de chez Forcheville. J?avais vraiment été chez Prévost, ça c?était pas de la blague, il m?y avait rencontrée et m?avait demandé d?entrer regarder ses gravures. Mais il était venu quelqu?un pour le voir. Je t?ai dit que je venais de la Maison d?Or parce que j?avais peur que cela ne t?ennuie. Tu vois, c?était plutôt gentil de ma part. Mettons que j?aie eu tort, au moins je te le dis carrément. Quel intérêt aurais-je à ne pas te dire aussi bien que j?avais déjeuné avec lui le jour de la Fête Paris-Murcie, si c?était vrai? D?autant plus qu?à ce moment-là on ne se connaissait pas encore beaucoup tous les deux, dis, chéri.» Il lui sourit avec la lâcheté soudaine de l?être sans forces qu?avaient fait de lui ces accablantes paroles. Ainsi, même dans les mois auxquels il n?avait jamais plus osé repenser parce qu?ils avaient été trop heureux, dans ces mois où elle l?avait aimé, elle lui mentait déjà! Aussi bien que ce moment (le premier soir qu?ils avaient «fait catleya») où elle lui avait dit sortir de la Maison Dorée, combien devait-il y en avoir eu d?autres, recéleurs eux aussi d?un mensonge que Swann n?avait pas soupçonné. Il se rappela qu?elle lui avait dit un jour: «Je n?aurais qu?à dire à Mme Verdurin que ma robe n?a pas été prête, que mon cab est venu en retard. Il y a toujours moyen de s?arranger.» A lui aussi probablement, bien des fois où elle lui avait glissé de ces mots qui expliquent un retard, justifient un changement d?heure dans un rendezvous, ils avaient dû cacher sans qu?il s?en fût douté alors, quelque chose qu?elle avait à faire avec un autre à qui elle avait dit: «Je n?aurai qu?à dire à Swann que ma robe n?a pas été prête, que mon cab est arrivé en retard, il y a toujours moyen de s?arranger.» Et sous tous les souvenirs les plus doux de Swann, sous les paroles les plus simples que lui avait dites autrefois Odette, qu?il avait crues comme paroles d?évangile, sous les actions quotidiennes qu?elle lui avait racontées, sous les lieux les plus accoutumés, la maison de sa couturière, l?avenue du Bois, l?Hippodrome, il sentait (dissimulée à la faveur de cet excédent de temps qui dans les journées les plus détaillées laisse encore du jeu, de la place, et peut servir de cachette à certaines actions), il sentait s?insinuer la présence possible et souterraine de mensonges qui lui rendaient ignoble tout ce qui lui était resté le plus cher, ses meilleurs soirs, la rue La Pérouse elle-même, qu?Odette avait toujours dû quitter à d?autres heures que celles qu?elle lui avait dites, faisant circuler partout un peu de la ténébreuse horreur qu?il avait ressentie en entendant l?aveu relatif à la Maison Dorée, et, comme les bêtes immondes dans la Désolation de Ninive, ébranlant pierre à pierre tout son passé. Si maintenant il se détournait chaque fois que sa mémoire lui disait le nom cruel de la Maison Dorée, ce n?était plus comme tout récemment encore à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce qu?il lui rappelait un bonheur qu?il avait perdu depuis longtemps, mais un malheur qu?il venait seulement d?apprendre. Puis il en fut du nom de la Maison Dorée comme de celui de l?Ile du Bois, il cessa peu à peu de faire souffrir Swann. Car ce que nous croyons notre amour, notre jalousie, n?est pas une même passion continue, indivisible. Ils se composent d?une infinité d?amours successifs, de jalousies différentes et qui sont éphémères, mais par leur multitude ininterrompue donnent l?impression de la continuité, l?illusion de l?unité. La vie de l?amour de Swann, la fidélité de sa jalousie, étaient faites de la mort, de l?infidélité, d?innombrables désirs, d?innombrables doutes, qui avaient tous Odette pour objet. S?il était resté longtemps sans la voir, ceux qui mouraient n?auraient pas été remplacés par d?autres. Mais la présence d?Odette continuait d?ensemencer le c?ur de Swann de tendresse et de soupçons alternés.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §986 Le peintre ayant été malade, le docteur Cottard lui conseilla un voyage en mer; plusieurs fidèles parlèrent de partir avec lui; les Verdurin ne purent se résoudre à rester seuls, louèrent un yacht, puis s?en rendirent acquéreurs et ainsi Odette fit de fréquentes croisières. Chaque fois qu?elle était partie depuis un peu de temps, Swann sentait qu?il commençait à se détacher d?elle, mais comme si cette distance morale était proportionnée à la distance matérielle, dès qu?il savait Odette de retour, il ne pouvait pas rester sans la voir. Une fois, partis pour un mois seulement, croyaient-ils, soit qu?ils eussent été tentés en route, soit que M. Verdurin eût sournoisement arrangé les choses d?avance pour faire plaisir à sa femme et n?eût averti les fidèles qu?au fur et à mesure, d?Alger ils allèrent à Tunis, puis en Italie, puis en Grèce, à Constantinople, en Asie Mineure. Le voyage durait depuis près d?un an. Swann se sentait absolument tranquille, presque heureux. Bien que M. Verdurin eût cherché à persuader au pianiste et au docteur Cottard que la tante de l?un et les malades de l?autre n?avaient aucun besoin d?eux, et, qu?en tous cas, il était imprudent de laisser Mme Cottard rentrer à Paris que Mme Verdurin assurait être en révolution, il fut obligé de leur rendre leur liberté à Constantinople. Et le peintre partit avec eux. Un jour, peu après le retour de ces trois voyageurs, Swann voyant passer un omnibus pour le Luxembourg où il avait à faire, avait sauté dedans, et s?y était trouvé assis en face de Mme Cottard qui faisait sa tournée de visites «de jours» en grande tenue, plumet au chapeau, robe de soie, manchon, en-tout-cas, porte-cartes et gants blancs nettoyés. Revêtue de ces insignes, quand il faisait sec, elle allait à pied d?une maison à l?autre, dans un même quartier, mais pour passer ensuite dans un quartier différent usait de l?omnibus avec correspondance. Pendant les premiers instants, avant que la gentillesse native de la femme eût pu percer l?empesé de la petite bourgeoise, et ne sachant trop d?ailleurs si elle devait parler des Verdurin à Swann, elle tint tout naturellement, de sa voix lente, gauche et douce que par moments l?omnibus couvrait complètement de son tonnerre, des propos choisis parmi ceux qu?elle entendait et répétait dans les vingt-cinq maisons dont elle montait les étages dans une journée:
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §989 ?«Je ne vous demande pas, monsieur, si un homme dans le mouvement comme vous, a vu, aux Mirlitons, le portrait de Machard qui fait courir tout Paris. Eh bien! qu?en dites-vous? Etes-vous dans le camp de ceux qui approuvent ou dans le camp de ceux qui blâment? Dans tous les salons on ne parle que du portrait de Machard, on n?est pas chic, on n?est pas pur, on n?est pas dans le train, si on ne donne pas son opinion sur le portrait de Machard.»
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §990 Jadis ayant souvent pensé avec terreur qu?un jour il cesserait d?être épris d?Odette, il s?était promis d?être vigilant, et dès qu?il sentirait que son amour commencerait à le quitter, de s?accrocher à lui, de le retenir. Mais voici qu?à l?affaiblissement de son amour correspondait simultanément un affaiblissement du désir de rester amoureux. Car on ne peut pas changer, c?est-à-dire devenir une autre personne, tout en continuant à obéir aux sentiments de celle qu?on n?est plus. Parfois le nom aperçu dans un journal, d?un des hommes qu?il supposait avoir pu être les amants d?Odette, lui redonnait de la jalousie. Mais elle était bien légère et comme elle lui prouvait qu?il n?était pas encore complètement sorti de ce temps où il avait tant souffert?mais aussi où il avait connu une manière de sentir si voluptueuse,?et que les hasards de la route lui permettraient peut-être d?en apercevoir encore furtivement et de loin les beautés, cette jalousie lui procurait plutôt une excitation agréable comme au morne Parisien qui quitte Venise pour retrouver la France, un dernier moustique prouve que l?Italie et l?été ne sont pas encore bien loin. Mais le plus souvent le temps si particulier de sa vie d?où il sortait, quand il faisait effort sinon pour y rester, du moins pour en avoir une vision claire pendant qu?il le pouvait encore, il s?apercevait qu?il ne le pouvait déjà plus; il aurait voulu apercevoir comme un paysage qui allait disparaître cet amour qu?il venait de quitter; mais il est si difficile d?être double et de se donner le spectacle véridique d?un sentiment qu?on a cessé de posséder, que bientôt l?obscurité se faisant dans son cerveau, il ne voyait plus rien, renonçait à regarder, retirait son lorgnon, en essuyait les verres; et il se disait qu?il valait mieux se reposer un peu, qu?il serait encore temps tout à l?heure, et se rencognait, avec l?incuriosité, dans l?engourdissement, du voyageur ensommeillé qui rabat son chapeau sur ses yeux pour dormir dans le wagon qu?il sent l?entraîner de plus en plus vite, loin du pays, où il a si longtemps vécu et qu?il s?était promis de ne pas laisser fuir sans lui donner un dernier adieu. Même, comme ce voyageur s?il se réveille seulement en France, quand Swann ramassa par hasard près de lui la preuve que Forcheville avait été l?amant d?Odette, il s?aperçut qu?il n?en ressentait aucune douleur, que l?amour était loin maintenant et regretta de n?avoir pas été averti du moment où il le quittait pour toujours. Et de même qu?avant d?embrasser Odette pour la première fois il avait cherché à imprimer dans sa mémoire le visage qu?elle avait eu si longtemps pour lui et qu?allait transformer le souvenir de ce baiser, de même il eût voulu, en pensée au moins, avoir pu faire ses adieux, pendant qu?elle existait encore, à cette Odette lui inspirant de l?amour, de la jalousie, à cette Odette lui causant des souffrances et que maintenant il ne reverrait jamais. Il se trompait. Il devait la revoir une fois encore, quelques semaines plus tard. Ce fut en dormant, dans le crépuscule d?un rêve. Il se promenait avec Mme Verdurin, le docteur Cottard, un jeune homme en fez qu?il ne pouvait identifier, le peintre, Odette, Napoléon III et mon grand-père, sur un chemin qui suivait la mer et la surplombait à pic tantôt de très haut, tantôt de quelques mètres seulement, de sorte qu?on montait et redescendait constamment; ceux des promeneurs qui redescendaient déjà n?étaient plus visibles à ceux qui montaient encore, le peu de jour qui restât faiblissait et il semblait alors qu?une nuit noire allait s?étendre immédiatement. Par moment les vagues sautaient jusqu?au bord et Swann sentait sur sa joue des éclaboussures glacées. Odette lui disait de les essuyer, il ne pouvait pas et en était confus vis-à-vis d?elle, ainsi que d?être en chemise de nuit. Il espérait qu?à cause de l?obscurité on ne s?en rendait pas compté, mais cependant Mme Verdurin le fixa d?un regard étonné durant un long moment pendant lequel il vit sa figure se déformer, son nez s?allonger et qu?elle avait de grandes moustaches. Il se détourna pour regarder Odette, ses joues étaient pâles, avec des petits points rouges, ses traits tirés, cernés, mais elle le regardait avec des yeux pleins de tendresse prêts à se détacher comme des larmes pour tomber sur lui et il se sentait l?aimer tellement qu?il aurait voulu l?emmener tout de suite. Tout d?un coup Odette tourna son poignet, regarda une petite montre et dit: «Il faut que je m?en aille», elle prenait congé de tout le monde, de la même façon, sans prendre à part à Swann, sans lui dire où elle le reverrait le soir ou un autre jour. Il n?osa pas le lui demander, il aurait voulu la suivre et était obligé, sans se retourner vers elle, de répondre en souriant à une question de Mme Verdurin, mais son c?ur battait horriblement, il éprouvait de la haine pour Odette, il aurait voulu crever ses yeux qu?il aimait tant tout à l?heure, écraser ses joues sans fraîcheur. Il continuait à monter avec Mme Verdurin, c?est-à-dire à s?éloigner à chaque pas d?Odette, qui descendait en sens inverse. Au bout d?une seconde il y eut beaucoup d?heures qu?elle était partie. Le peintre fit remarquer à Swann que Napoléon III s?était éclipsé un instant après elle. «C?était certainement entendu entre eux, ajouta-t-il, ils ont dû se rejoindre en bas de la côte mais n?ont pas voulu dire adieu ensemble à cause des convenances. Elle est sa maîtresse.» Le jeune homme inconnu se mit à pleurer. Swann essaya de le consoler. «Après tout elle a raison, lui dit-il en lui essuyant les yeux et en lui ôtant son fez pour qu?il fût plus à son aise. Je le lui ai conseillé dix fois. Pourquoi en être triste? C?était bien l?homme qui pouvait la comprendre.» Ainsi Swann se parlait-il à lui-même, car le jeune homme qu?il n?avait pu identifier d?abord était aussi lui; comme certains romanciers, il avait distribué sa personnalité à deux personnages, celui qui faisait le rêve, et un qu?il voyait devant lui coiffé d?un fez.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1003 Mais ces paroles en pénétrant dans les ondes du sommeil où Swann était plongé, n?étaient arrivées jusqu?à sa conscience qu?en subissant cette déviation qui fait qu?au fond de l?eau un rayon paraît un soleil, de même qu?un moment auparavant le bruit de la sonnette prenant au fond de ces abîmes une sonorité de tocsin avait enfanté l?épisode de l?incendie. Cependant le décor qu?il avait sous les yeux vola en poussière, il ouvrit les yeux, entendit une dernière fois le bruit d?une des vagues de la mer qui s?éloignait. Il toucha sa joue. Elle était sèche. Et pourtant il se rappelait la sensation de l?eau froide et le goût du sel. Il se leva, s?habilla. Il avait fait venir le coiffeur de bonne heure parce qu?il avait écrit la veille à mon grand-père qu?il irait dans l?après-midi à Combray, ayant appris que Mme de Cambremer?Mlle Legrandin?devait y passer quelques jours. Associant dans son souvenir au charme de ce jeune visage celui d?une campagne où il n?était pas allé depuis si longtemps, ils lui offraient ensemble un attrait qui l?avait décidé à quitter enfin Paris pour quelques jours. Comme les différents hasards qui nous mettent en présence de certaines personnes ne coïncident pas avec le temps où nous les aimons, mais, le dépassant, peuvent se produire avant qu?il commence et se répéter après qu?il a fini, les premières apparitions que fait dans notre vie un être destiné plus tard à nous plaire, prennent rétrospectivement à nos yeux une valeur d?avertissement, de présage. C?est de cette façon que Swann s?était souvent reporté à l?image d?Odette rencontrée au théâtre, ce premier soir où il ne songeait pas à la revoir jamais,?et qu?il se rappelait maintenant la soirée de Mme de Saint-Euverte où il avait présenté le général de Froberville à Mme de Cambremer. Les intérêts de notre vie sont si multiples qu?il n?est pas rare que dans une même circonstance les jalons d?un bonheur qui n?existe pas encore soient posés à côté de l?aggravation d?un chagrin dont nous souffrons. Et sans doute cela aurait pu arriver à Swann ailleurs que chez Mme de Saint-Euverte. Qui sait même, dans le cas où, ce soir-là, il se fût trouvé ailleurs, si d?autres bonheurs, d?autres chagrins ne lui seraient pas arrivés, et qui ensuite lui eussent paru avoir été inévitables? Mais ce qui lui semblait l?avoir été, c?était ce qui avait eu lieu, et il n?était pas loin de voir quelque chose de providentiel dans ce qu?il se fût décidé à aller à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce que son esprit désireux d?admirer la richesse d?invention de la vie et incapable de se poser longtemps une question difficile, comme de savoir ce qui eût été le plus à souhaiter, considérait dans les souffrances qu?il avait éprouvées ce soir-là et les plaisirs encore insoupçonnés qui germaient déjà,?et entre lesquels la balance était trop difficile à établir?, une sorte d?enchaînement nécessaire.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1006 J?aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d?une heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon c?ur palpitât lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les annonces de voyages circulaires, l?heure de départ: elle me semblait inciser à un point précis de l?après-midi une savoureuse entaille, une marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu?on verrait, au lieu de Paris, dans l?une de ces villes par où le train passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir; car il s?arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questambert, à Pontorson, à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Benodet, à Pont-Aven, à Quimperlé, et s?avançait magnifiquement surchargé de noms qu?il m?offrait et entre lesquels je ne savais lequel j?aurais préféré, par impossibilité d?en sacrifier aucun. Mais sans même l?attendre, j?aurais pu en m?habillant à la hâte partir le soir même, si mes parents me l?avaient permis, et arriver à Balbec quand le petit jour se lèverait sur la mer furieuse, contre les écumes envolées de laquelle j?irais me réfugier dans l?église de style persan. Mais à l?approche des vacances de Pâques, quand mes parents m?eurent promis de me les faire passer une fois dans le nord de l?Italie, voilà qu?à ces rêves de tempête dont j?avais été rempli tout entier, ne souhaitant voir que des vagues accourant de partout, toujours plus haut, sur la côte la plus sauvage, près d?églises escarpées et rugueuses comme des falaises et dans les tours desquelles crieraient les oiseaux de mer, voilà que tout à coup les effaçant, leur ôtant tout charme, les excluant parce qu?ils lui étaient opposés et n?auraient pu que l?affaiblir, se substituaient en moi le rêve contraire du printemps le plus diapré, non pas le printemps de Combray qui piquait encore aigrement avec toutes les aiguilles du givre, mais celui qui couvrait déjà de lys et d?anémones les champs de Fiésole et éblouissait Florence de fonds d?or pareils à ceux de l?Angelico. Dès lors, seuls les rayons, les parfums, les couleurs me semblaient avoir du prix; car l?alternance des images avait amené en moi un changement de front du désir, et,?aussi brusque que ceux qu?il y a parfois en musique, un complet changement de ton dans ma sensibilité. Puis il arriva qu?une simple variation atmosphérique suffit à provoquer en moi cette modulation sans qu?il y eût besoin d?attendre le retour d?une saison. Car souvent dans l?une, on trouve égaré un jour d?une autre, qui nous y fait vivre, en évoque aussitôt, en fait désirer les plaisirs particuliers et interrompt les rêves que nous étions en train de faire, en plaçant, plus tôt ou plus tard qu?à son tour, ce feuillet détaché d?un autre chapitre, dans le calendrier interpolé du Bonheur. Mais bientôt comme ces phénomènes naturels dont notre confort ou notre santé ne peuvent tirer qu?un bénéfice accidentel et assez mince jusqu?au jour où la science s?empare d?eux, et les produisant à volonté, remet en nos mains la possibilité de leur apparition, soustraite à la tutelle et dispensée de l?agrément du hasard, de même la production de ces rêves d?Atlantique et d?Italie cessa d?être soumise uniquement aux changements des saisons et du temps. Je n?eus besoin pour les faire renaître que de prononcer ces noms: Balbec, Venise, Florence, dans l?intérieur desquels avait fini par s?accumuler le désir que m?avaient inspiré les lieux qu?ils désignaient. Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand; même par un jour de tempête le nom de Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1015 Ces images étaient fausses pour une autre raison encore; c?est qu?elles étaient forcément très simplifiées; sans doute ce à quoi aspirait mon imagination et que mes sens ne percevaient qu?incomplètement et sans plaisir dans le présent, je l?avais enfermé dans le refuge des noms; sans doute, parce que j?y avais accumulé du rêve, ils aimantaient maintenant mes désirs; mais les noms ne sont pas très vastes; c?est tout au plus si je pouvais y faire entrer deux ou trois des «curiosités» principales de la ville et elles s?y juxtaposaient sans intermédiaires; dans le nom de Balbec, comme dans le verre grossissant de ces porte-plume qu?on achète aux bains de mer, j?apercevais des vagues soulevées autour d?une église de style persan. Peut-être même la simplification de ces images fut-elle une des causes de l?empire qu?elles prirent sur moi. Quand mon père eut décidé, une année, que nous irions passer les vacances de Pâques à Florence et à Venise, n?ayant pas la place de faire entrer dans le nom de Florence les éléments qui composent d?habitude les villes, je fus contraint à faire sortir une cité surnaturelle de la fécondation, par certains parfums printaniers, de ce que je croyais être, en son essence, le génie de Giotto. Tout au plus?et parce qu?on ne peut pas faire tenir dans un nom beaucoup plus de durée que d?espace?comme certains tableaux de Giotto eux-mêmes qui montrent à deux moments différents de l?action un même personnage, ici couché dans son lit, là s?apprêtant à monter à cheval, le nom de Florence était-il divisé en deux compartiments. Dans l?un, sous un dais architectural, je contemplais une fresque à laquelle était partiellement superposé un rideau de soleil matinal, poudreux, oblique et progressif; dans l?autre (car ne pensant pas aux noms comme à un idéal inaccessible mais comme à une ambiance réelle dans laquelle j?irais me plonger, la vie non vécue encore, la vie intacte et pure que j?y enfermais donnait aux plaisirs les plus matériels, aux scènes les plus simples, cet attrait qu?ils ont dans les ?uvres des primitifs), je traversais rapidement,?pour trouver plus vite le déjeuner qui m?attendait avec des fruits et du vin de Chianti?le Ponte-Vecchio encombré de jonquilles, de narcisses et d?anémones. Voilà (bien que je fusse à Paris) ce que je voyais et non ce qui était autour de moi. Même à un simple point de vue réaliste, les pays que nous désirons tiennent à chaque moment beaucoup plus de place dans notre vie véritable, que le pays où nous nous trouvons effectivement. Sans doute si alors j?avais fait moi-même plus attention à ce qu?il y avait dans ma pensée quand je prononçais les mots «aller à Florence, à Parme, à Pise, à Venise», je me serais rendu compte que ce que je voyais n?était nullement une ville, mais quelque chose d?aussi différent de tout ce que je connaissais, d?aussi délicieux, que pourrait être pour une humanité dont la vie se serait toujours écoulée dans des fins d?après-midi d?hiver, cette merveille inconnue: une matinée de printemps. Ces images irréelles, fixes, toujours pareilles, remplissant mes nuits et mes jours, différencièrent cette époque de ma vie de celles qui l?avaient précédée (et qui auraient pu se confondre avec elle aux yeux d?un observateur qui ne voit les choses que du dehors, c?est-à-dire qui ne voit rien), comme dans un opéra un motif mélodique introduit une nouveauté qu?on ne pourrait pas soupçonner si on ne faisait que lire le livret, moins encore si on restait en dehors du théâtre à compter seulement les quarts d?heure qui s?écoulent. Et encore, même à ce point de vue de simple quantité, dans notre vie les jours ne sont pas égaux. Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses, comme était la mienne, disposent, comme les voitures automobiles, de «vitesses» différentes. Il y a des jours montueux et malaisés qu?on met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant. Pendant ce mois?où je ressassai comme une mélodie, sans pouvoir m?en rassasier, ces images de Florence, de Venise et de Pise desquelles le désir qu?elles excitaient en moi gardait quelque chose d?aussi profondément individuel que si ç?avait été un amour, un amour pour une personne?je ne cessai pas de croire qu?elles correspondaient à une réalité indépendante de moi, et elles me firent connaître une aussi belle espérance que pouvait en nourrir un chrétien des premiers âges à la veille d?entrer dans le paradis. Aussi sans que je me souciasse de la contradiction qu?il y avait à vouloir regarder et toucher avec les organes des sens, ce qui avait été élaboré par la rêverie et non perçu par eux?et d?autant plus tentant pour eux, plus différent de ce qu?ils connaissaient?c?est ce qui me rappelait la réalité de ces images, qui enflammait le plus mon désir, parce que c?était comme une promesse qu?il serait contenté. Et, bien que mon exaltation eût pour motif un désir de jouissances artistiques, les guides l?entretenaient encore plus que les livres d?esthétiques et, plus que les guides, l?indicateur des chemins de fer. Ce qui m?émouvait c?était de penser que cette Florence que je voyais proche mais inaccessible dans mon imagination, si le trajet qui la séparait de moi, en moi-même, n?était pas viable, je pourrais l?atteindre par un biais, par un détour, en prenant la «voie de terre». Certes, quand je me répétais, donnant ainsi tant de valeur à ce que j?allais voir, que Venise était «l?école de Giorgione, la demeure du Titien, le plus complet musée de l?architecture domestique au moyen âge», je me sentais heureux. Je l?étais pourtant davantage quand, sorti pour une course, marchant vite à cause du temps qui, après quelques jours de printemps précoce était redevenu un temps d?hiver (comme celui que nous trouvions d?habitude à Combray, la Semaine Sainte),?voyant sur les boulevards les marronniers qui, plongés dans un air glacial et liquide comme de l?eau, n?en commençaient pas moins, invités exacts, déjà en tenue, et qui ne se sont pas laissé décourager, à arrondir et à ciseler en leurs blocs congelés, l?irrésistible verdure dont la puissance abortive du froid contrariait mais ne parvenait pas à réfréner la progressive poussée?, je pensais que déjà le Ponte-Vecchio était jonché à foison de jacinthes et d?anémones et que le soleil du printemps teignait déjà les flots du Grand Canal d?un si sombre azur et de si nobles émeraudes qu?en venant se briser aux pieds des peintures du Titien, ils pouvaient rivaliser de riche coloris avec elles. Je ne pus plus contenir ma joie quand mon père, tout en consultant le baromètre et en déplorant le froid, commença à chercher quels seraient les meilleurs trains, et quand je compris qu?en pénétrant après le déjeuner dans le laboratoire charbonneux, dans la chambre magique qui se chargeait d?opérer la transmutation tout autour d?elle, on pouvait s?éveiller le lendemain dans la cité de marbre et d?or «rehaussée de jaspe et pavée d?émeraudes». Ainsi elle et la Cité des lys n?étaient pas seulement des tableaux fictifs qu?on mettait à volonté devant son imagination, mais existaient à une certaine distance de Paris qu?il fallait absolument franchir si l?on voulait les voir, à une certaine place déterminée de la terre, et à aucune autre, en un mot étaient bien réelles. Elles le devinrent encore plus pour moi, quand mon père en disant: «En somme, vous pourriez rester à Venise du 20 avril au 29 et arriver à Florence dès le matin de Pâques», les fit sortir toutes deux non plus seulement de l?Espace abstrait, mais de ce Temps imaginaire où nous situons non pas un seul voyage à la fois, mais d?autres, simultanés et sans trop d?émotion puisqu?ils ne sont que possibles,?ce Temps qui se refabrique si bien qu?on peut encore le passer dans une v (Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1018 J?emmenais Françoise au-devant de Gilberte jusqu?à l?Arc-de-Triomphe, nous ne la rencontrions pas, et je revenais vers la pelouse persuadé qu?elle ne viendrait plus, quand, devant les chevaux de bois, la fillette à la voix brève se jetait sur moi: «Vite, vite, il y a déjà un quart d?heure que Gilberte est arrivée. Elle va repartir bientôt. On vous attend pour faire une partie de barres.» Pendant que je montais l?avenue des Champs-Élysées, Gilberte était venue par la rue Boissy-d?Anglas, Mademoiselle ayant profité du beau temps pour faire des courses pour elle; et M. Swann allait venir chercher sa fille. Aussi c?était ma faute; je n?aurais pas dû m?éloigner de la pelouse; car on ne savait jamais sûrement par quel côté Gilberte viendrait, si ce serait plus ou moins tard, et cette attente finissait par me rendre plus émouvants, non seulement les Champs-Élysées entiers et toute la durée de l?après-midi, comme une immense étendue d?espace et de temps sur chacun des points et à chacun des moments de laquelle il était possible qu?apparût l?image de Gilberte, mais encore cette image, elle-même, parce que derrière cette image je sentais se cacher la raison pour laquelle elle m?était décochée en plein c?ur, à quatre heures au lieu de deux heures et demie, surmontée d?un chapeau de visite à la place d?un béret de jeu, devant les «Ambassadeurs» et non entre les deux guignols, je devinais quelqu?une de ces occupations où je ne pouvais suivre Gilberte et qui la forçaient à sortir ou à rester à la maison, j?étais en contact avec le mystère de sa vie inconnue. C?était ce mystère aussi qui me troublait quand, courant sur l?ordre de la fillette à la voix brève pour commencer tout de suite notre partie de barres, j?apercevais Gilberte, si vive et brusque avec nous, faisant une révérence à la dame aux Débats (qui lui disait: «Quel beau soleil, on dirait du feu»), lui parlant avec un sourire timide, d?un air compassé qui m?évoquait la jeune fille différente que Gilberte devait être chez ses parents, avec les amis de ses parents, en visite, dans toute son autre existence qui m?échappait. Mais de cette existence personne ne me donnait l?impression comme M. Swann qui venait un peu après pour retrouver sa fille. C?est que lui et Mme Swann,?parce que leur fille habitait chez eux, parce que ses études, ses jeux, ses amitiés dépendaient d?eux?contenaient pour moi, comme Gilberte, peut-être même plus que Gilberte, comme il convenait à des lieux tout-puissants sur elle en qui il aurait eu sa source, un inconnu inaccessible, un charme douloureux. Tout ce qui les concernait était de ma part l?objet d?une préoccupation si constante que les jours où, comme ceux-là, M. Swann (que j?avais vu si souvent autrefois sans qu?il excitât ma curiosité, quand il était lié avec mes parents) venait chercher Gilberte aux Champs-Élysées, une fois calmés les battements de c?ur qu?avait excités en moi l?apparition de son chapeau gris et de son manteau à pèlerine, son aspect m?impressionnait encore comme celui d?un personnage historique sur lequel nous venons de lire une série d?ouvrages et dont les moindres particularités nous passionnent. Ses relations avec le comte de Paris qui, quand j?en entendais parler à Combray, me semblaient indifférentes, prenaient maintenant pour moi quelque chose de merveilleux, comme si personne d?autre n?eût jamais connu les Orléans; elles le faisaient se détacher vivement sur le fond vulgaire des promeneurs de différentes classes qui encombraient cette allée des Champs-Elysées, et au milieu desquels j?admirais qu?il consentît à figurer sans réclamer d?eux d?égards spéciaux, qu?aucun d?ailleurs ne songeait à lui rendre, tant était profond l?incognito dont il était enveloppé.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1036 ?Demain, comptez-y, mon bel ami, mais je ne viendrai pas! j?ai un grand goûter; après-demain non plus, je vais chez une amie pour voir de ses fenêtres l?arrivée du roi Théodose, ce sera superbe, et le lendemain encore à Michel Strogoff et puis après, cela va être bientôt Noël et les vacances du jour de l?An. Peut-être on va m?emmener dans le midi. Ce que ce serait chic! quoique cela me fera manquer un arbre de Noël; en tous cas si je reste à Paris, je ne viendrai pas ici car j?irai faire des visites avec maman. Adieu, voilà papa qui m?appelle.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1041 En attendant je relisais une page que ne m?avait pas écrite Gilberte, mais qui du moins me venait d?elle, cette page de Bergotte sur la beauté des vieux mythes dont s?est inspiré Racine, et que, à côté de la bille d?agathe, je gardais toujours auprès de moi. J?étais attendri par la bonté de mon amie qui me l?avait fait rechercher; et comme chacun a besoin de trouver des raisons à sa passion, jusqu?à être heureux de reconnaître dans l?être qu?il aime des qualités que la littérature ou la conversation lui ont appris être de celles qui sont dignes d?exciter l?amour, jusqu?à les assimiler par imitation et en faire des raisons nouvelles de son amour, ces qualités fussent-elles les plus oppressées à celles que cet amour eût recherchées tant qu?il était spontané?comme Swann autrefois le caractère esthétique de la beauté d?Odette,?moi, qui avais d?abord aimé Gilberte, dès Combray, à cause de tout l?inconnu de sa vie, dans lequel j?aurais voulu me précipiter, m?incarner, en délaissant la mienne qui ne m?était plus rien, je pensais maintenant comme à un inestimable avantage, que de cette mienne vie trop connue, dédaignée, Gilberte pourrait devenir un jour l?humble servante, la commode et confortable collaboratrice, qui le soir m?aidant dans mes travaux, collationnerait pour moi des brochures. Quant à Bergotte, ce vieillard infiniment sage et presque divin à cause de qui j?avais d?abord aimé Gilberte, avant même de l?avoir vue, maintenant c?était surtout à cause de Gilberte que je l?aimais. Avec autant de plaisir que les pages qu?il avait écrites sur Racine, je regardais le papier fermé de grands cachets de cire blancs et noué d?un flot de rubans mauves dans lequel elle me les avait apportées. Je baisais la bille d?agate qui était la meilleure part du c?ur de mon amie, la part qui n?était pas frivole, mais fidèle, et qui bien que parée du charme mystérieux de la vie de Gilberte demeurait près de moi, habitait ma chambre, couchait dans mon lit. Mais la beauté de cette pierre, et la beauté aussi de ces pages de Bergotte, que j?étais heureux d?associer à l?idée de mon amour pour Gilberte comme si dans les moments où celui-ci ne m?apparaissait plus que comme un néant, elles lui donnaient une sorte de consistance, je m?apercevais qu?elles étaient antérieures à cet amour, qu?elles ne lui ressemblaient pas, que leurs éléments avaient été fixés par le talent ou par les lois minéralogiques avant que Gilberte ne me connût, que rien dans le livre ni dans la pierre n?eût été autre si Gilberte ne m?avait pas aimé et que rien par conséquent ne m?autorisait à lire en eux un message de bonheur. Et tandis que mon amour attendant sans cesse du lendemain l?aveu de celui de Gilberte, annulait, défaisait chaque soir le travail mal fait de la journée, dans l?ombre de moi-même une ouvrière inconnue ne laissait pas au rebut les fils arrachés et les disposait, sans souci de me plaire et de travailler à mon bonheur, dans un ordre différent qu?elle donnait à tous ses ouvrages. Ne portant aucun intérêt particulier à mon amour, ne commençant pas par décider que j?étais aimé, elle recueillait les actions de Gilberte qui m?avaient semblé inexplicables et ses fautes que j?avais excusées. Alors les unes et les autres prenaient un sens. Il semblait dire, cet ordre nouveau, qu?en voyant Gilberte, au lieu qu?elle vînt aux Champs-Élysées, aller à une matinée, faire des courses avec son institutrice et se préparer à une absence pour les vacances du jour de l?an, j?avais tort de penser, me dire: «c?est qu?elle est frivole ou docile.» Car elle eût cessé d?être l?un ou l?autre si elle m?avait aimé, et si elle avait été forcée d?obéir c?eût été avec le même désespoir que j?avais les jours où je ne la voyais pas. Il disait encore, cet ordre nouveau, que je devais pourtant savoir ce que c?était qu?aimer puisque j?aimais Gilberte; il me faisait remarquer le souci perpétuel que j?avais de me faire valoir à ses yeux, à cause duquel j?essayais de persuader à ma mère d?acheter à Françoise un caoutchouc et un chapeau avec un plumet bleu, ou plutôt de ne plus m?envoyer aux Champs-Élysées avec cette bonne dont je rougissais (à quoi ma mère répondait que j?étais injuste pour Françoise, que c?était une brave femme qui nous était dévouée), et aussi ce besoin unique de voir Gilberte qui faisait que des mois d?avance je ne pensais qu?à tâcher d?apprendre à quelle époque elle quitterait Paris et où elle irait, trouvant le pays le plus agréable un lieu d?exil si elle ne devait pas y être, et ne désirant que rester toujours à Paris tant que je pourrais la voir aux Champs-Élysées; et il n?avait pas de peine à me montrer que ce souci-là, ni ce besoin, je ne les trouverais sous les actions de Gilberte. Elle au contraire appréciait son institutrice, sans s?inquiéter de ce que j?en pensais. Elle trouvait naturel de ne pas venir aux Champs-Élysées, si c?était pour aller faire des emplettes avec Mademoiselle, agréable si c?était pour sortir avec sa mère. Et à supposer même qu?elle m?eût permis d?aller passer les vacances au même endroit qu?elle, du moins pour choisir cet endroit elle s?occupait du désir de ses parents, de mille amusements dont on lui avait parlé et nullement que ce fût celui où ma famille avait l?intention de m?envoyer. Quand elle m?assurait parfois qu?elle m?aimait moins qu?un de ses amis, moins qu?elle ne m?aimait la veille parce que je lui avais fait perdre sa partie par une négligence, je lui demandais pardon, je lui demandais ce qu?il fallait faire pour qu?elle recommençât à m?aimer autant, pour qu?elle m?aimât plus que les autres; je voulais qu?elle me dît que c?était déjà fait, je l?en suppliais comme si elle avait pu modifier son affection pour moi à son gré, au mien, pour me faire plaisir, rien que par les mots qu?elle dirait, selon ma bonne ou ma mauvaise conduite. Ne savais-je donc pas que ce que j?éprouvais, moi, pour elle, ne dépendait ni de ses actions, ni de ma volonté?
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1046 J?avais toujours à portée de ma main un plan de Paris qui, parce qu?on pouvait y distinguer la rue où habitaient M. et Mme Swann, me semblait contenir un trésor. Et par plaisir, par une sorte de fidélité chevaleresque aussi, à propos de n?importe quoi, je disais le nom de cette rue, si bien que mon père me demandait, n?étant pas comme ma mère et ma grand?mère au courant de mon amour:
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1049 ?Eh bien oui! il venait à Combray, et puis à Paris il a autre chose à faire et moi aussi. Mais je t?assure que nous n?avions pas du tout l?air de deux personnes brouillées. Nous sommes restés un moment ensemble parce qu?on ne lui apportait pas son paquet. Il m?a demandé de tes nouvelles, il m?a dit que tu jouais avec sa fille, ajouta ma mère, m?émerveillant du prodige que j?existasse dans l?esprit de Swann, bien plus, que ce fût d?une façon assez complète, pour que, quand je tremblais d?amour devant lui aux Champs-Élysées, il sût mon nom, qui était ma mère, et pût amalgamer autour de ma qualité de camarade de sa fille quelques renseignements sur mes grands-parents, leur famille, l?endroit que nous habitions, certaines particularités de notre vie d?autrefois, peut-être même inconnues de moi. Mais ma mère ne paraissait pas avoir trouvé un charme particulier à ce rayon des Trois Quartiers où elle avait représenté pour Swann, au moment où il l?avait vue, une personne définie avec qui il avait des souvenirs communs qui avaient motivé chez lui le mouvement de s?approcher d?elle, le geste de la saluer.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1061 Ni elle d?ailleurs ni mon père ne semblaient non plus trouver à parler des grands-parents de Swann, du titre d?agent de change honoraire, un plaisir qui passât tous les autres. Mon imagination avait isolé et consacré dans le Paris social une certaine famille comme elle avait fait dans le Paris de pierre pour une certaine maison dont elle avait sculpté la porte cochère et rendu précieuses les fenêtres. Mais ces ornements, j?étais seul à les voir. De même que mon père et ma mère trouvaient la maison qu?habitait Swann pareille aux autres maisons construites en même temps dans le quartier du Bois, de même la famille de Swann leur semblait du même genre que beaucoup d?autres familles d?agents de change. Ils la jugeaient plus ou moins favorablement selon le degré où elle avait participé à des mérites communs au reste de l?univers et ne lui trouvaient rien d?unique. Ce qu?au contraire ils y appréciaient, ils le rencontraient à un degré égal, ou plus élevé, ailleurs. Aussi après avoir trouvé la maison bien située, ils parlaient d?une autre qui l?était mieux, mais qui n?avait rien à voir avec Gilberte, ou de financiers d?un cran supérieur à son grand-père; et s?ils avaient eu l?air un moment d?être du même avis que moi, c?était par un malentendu qui ne tardait pas à se dissiper. C?est que, pour percevoir dans tout ce qui entourait Gilberte, une qualité inconnue analogue dans le monde des émotions à ce que peut être dans celui des couleurs l?infra-rouge, mes parents étaient dépourvus de ce sens supplémentaire et momentané dont m?avait doté l?amour.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1062 Cette complexité du bois de Boulogne qui en fait un lieu factice et, dans le sens zoologique ou mythologique du mot, un Jardin, je l?ai retrouvée cette année comme je le traversais pour aller à Trianon, un des premiers matins de ce mois de novembre où, à Paris, dans les maisons, la proximité et la privation du spectacle de l?automne qui s?achève si vite sans qu?on y assiste, donnent une nostalgie, une véritable fièvre des feuilles mortes qui peut aller jusqu?à empêcher de dormir. Dans ma chambre fermée, elles s?interposaient depuis un mois, évoquées par mon désir de les voir, entre ma pensée et n?importe quel objet auquel je m?appliquais, et tourbillonnaient comme ces taches jaunes qui parfois, quoi que nous regardions, dansent devant nos yeux. Et ce matin-là, n?entendant plus la pluie tomber comme les jours précédents, voyant le beau temps sourire aux coins des rideaux fermés comme aux coins d?une bouche close qui laisse échapper le secret de son bonheur, j?avais senti que ces feuilles jaunes, je pourrais les regarder traversées par la lumière, dans leur suprême beauté; et ne pouvant pas davantage me tenir d?aller voir des arbres qu?autrefois, quand le vent soufflait trop fort dans ma cheminée, de partir pour le bord de la mer, j?étais sorti pour aller à Trianon, en passant par le bois de Boulogne. C?était l?heure et c?était la saison où le Bois semble peut-être le plus multiple, non seulement parce qu?il est plus subdivisé, mais encore parce qu?il l?est autrement. Même dans les parties découvertes où l?on embrasse un grand espace, çà et là, en face des sombres masses lointaines des arbres qui n?avaient pas de feuilles ou qui avaient encore leurs feuilles de l?été, un double rang de marronniers orangés semblait, comme dans un tableau à peine commencé, avoir seul encore été peint par le décorateur qui n?aurait pas mis de couleur sur le reste, et tendait son allée en pleine lumière pour la promenade épisodique de personnages qui ne seraient ajoutés que plus tard.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1074 |
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