Marcel Proust | France | Guermantes

Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement d?Esther (le tradition voulait qu?on eût donné à Assuérus les traits d?un roi de France et à Esther ceux d?une dame de Guermantes dont il était amoureux) auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage: un peu de rose flottait aux lèvres d?Esther au delà du dessin de leur contour, le jaune de sa robe s?étalait si onctueusement, si grassement, qu?elle en prenait une sorte de consistance et s?enlevait vivement sur l?atmosphère refoulée; et la verdure des arbres restée vive dans les parties basses du panneau de soie et de laine, mais ayant «passé» dans le haut, faisait se détacher en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les hautes branches jaunissantes, dorées et comme à demi effacées par la brusque et oblique illumination d?un soleil invisible. Tout cela et plus encore les objets précieux venus à l?église de personnages qui étaient pour moi presque des personnages de légende (la croix d?or travaillée disait-on par saint Éloi et donnée par Dagobert, le tombeau des fils de Louis le Germanique, en porphyre et en cuivre émaillé) à cause de quoi je m?avançais dans l?église, quand nous gagnions nos chaises, comme dans une vallée visitée des fées, où le paysan s?émerveille de voir dans un rocher, dans un arbre, dans une mare, la trace palpable de leur passage surnaturel, tout cela faisait d?elle pour moi quelque chose d?entièrement différent du reste de la ville: un édifice occupant, si l?on peut dire, un espace à quatre dimensions?la quatrième étant celle du Temps,?déployant à travers les siècles son vaisseau qui, de travée en travée, de chapelle en chapelle, semblait vaincre et franchir non pas seulement quelques mètres, mais des époques successives d?où il sortait victorieux; dérobant le rude et farouche XIe siècle dans l?épaisseur de ses murs, d?où il n?apparaissait avec ses lourds cintres bouchés et aveuglés de grossiers moellons que par la profonde entaille que creusait près du porche l?escalier du clocher, et, même là, dissimulé par les gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui comme de plus grandes s?urs, pour le cacher aux étrangers, se placent en souriant devant un jeune frère rustre, grognon et mal vêtu; élevant dans le ciel au-dessus de la Place, sa tour qui avait contemplé saint Louis et semblait le voir encore; et s?enfonçant avec sa crypte dans une nuit mérovingienne où, nous guidant à tâtons sous la voûte obscure et puissamment nervurée comme la membrane d?une immense chauve-souris de pierre, Théodore et sa s?ur nous éclairaient d?une bougie le tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel une profonde valve,?comme la trace d?un fossile,?avait été creusée, disait-on, «par une lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque, s?était détachée d?elle-même des chaînes d?or où elle était suspendue à la place de l?actuelle abside, et, sans que le cristal se brisât, sans que la flamme s?éteignît, s?était enfoncée dans la pierre et l?avait fait mollement céder sous elle.» (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §126

?«Je n?irai pas jusqu?à dire que c?est ce qu?il y a de plus vilain, car s?il y a à Saint-Hilaire des parties qui méritent d?être visitées, il y en a d?autres qui sont bien vieilles, dans ma pauvre basilique, la seule de tout le diocèse qu?on n?ait même pas restaurée! Mon dieu, le porche est sale et antique, mais enfin d?un caractère majestueux; passe même pour les tapisseries d?Esther dont personnellement je ne donnerais pas deux sous, mais qui sont placées par les connaisseurs tout de suite après celles de Sens. Je reconnais d?ailleurs, qu?à côté de certains détails un peu réalistes, elles en présentent d?autres qui témoignent d?un véritable esprit d?observation. Mais qu?on ne vienne pas me parler des vitraux. Cela a-t-il du bon sens de laisser des fenêtres qui ne donnent pas de jour et trompent même la vue par ces reflets d?une couleur que je ne saurais définir, dans une église où il n?y a pas deux dalles qui soient au même niveau et qu?on se refuse à me remplacer sous prétexte que ce sont les tombes des abbés de Combray et des seigneurs de Guermantes, les anciens comtes de Brabant. Les ancêtres directs du duc de Guermantes d?aujourd?hui et aussi de la Duchesse puisqu?elle est une demoiselle de Guermantes qui a épousé son cousin.» (Ma grand?mère qui à force de se désintéresser des personnes finissait par confondre tous les noms, chaque fois qu?on prononçait celui de la Duchesse de Guermantes prétendait que ce devait être une parente de Mme de Villeparisis. Tout le monde éclatait de rire; elle tâchait de se défendre en alléguant une certaine lettre de faire part: «Il me semblait me rappeler qu?il y avait du Guermantes là-dedans.» Et pour une fois j?étais avec les autres contre elle, ne pouvant admettre qu?il y eût un lien entre son amie de pension et la descendante de Geneviève de Brabant.)?«Voyez Roussainville, ce n?est plus aujourd?hui qu?une paroisse de fermiers, quoique dans l?antiquité cette localité ait dû un grand essor au commerce de chapeaux de feutre et des pendules. (Je ne suis pas certain de l?étymologie de Roussainville. Je croirais volontiers que le nom primitif était Rouville (Radulfi villa) comme Châteauroux (Castrum Radulfi) mais je vous parlerai de cela une autre fois. Hé bien! l?église a des vitraux superbes, presque tous modernes, et cette imposante Entrée de Louis-Philippe à Combray qui serait mieux à sa place à Combray même, et qui vaut, dit-on, la fameuse verrière de Chartres. Je voyais même hier le frère du docteur Percepied qui est amateur et qui la regarde comme d?un plus beau travail. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §256

?«Comptez-y, madame Octave, répondait le curé. Mais c?est justement Monseigneur qui a attaché le grelot à cette malheureuse verrière en prouvant qu?elle représente Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes, le descendant direct de Geneviève de Brabant qui était une demoiselle de Guermantes, recevant l?absolution de Saint-Hilaire.» (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §259

Je dînai avec Legrandin sur sa terrasse; il faisait clair de lune: «Il y a une jolie qualité de silence, n?est-ce pas, me dit-il; aux c?urs blessés comme l?est le mien, un romancier que vous lirez plus tard, prétend que conviennent seulement l?ombre et le silence. Et voyez-vous, mon enfant, il vient dans la vie une heure dont vous êtes bien loin encore où les yeux las ne tolèrent plus qu?une lumière, celle qu?une belle nuit comme celle-ci prépare et distille avec l?obscurité, où les oreilles ne peuvent plus écouter de musique que celle que joue le clair de lune sur la flûte du silence.» J?écoutais les paroles de M. Legrandin qui me paraissaient toujours si agréables; mais troublé par le souvenir d?une femme que j?avais aperçue dernièrement pour la première fois, et pensant, maintenant que je savais que Legrandin était lié avec plusieurs personnalités aristocratiques des environs, que peut-être il connaissait celle-ci, prenant mon courage, je lui dis: «Est-ce que vous connaissez, monsieur, la... les châtelaines de Guermantes», heureux aussi en prononçant ce nom de prendre sur lui une sorte de pouvoir, par le seul fait de le tirer de mon rêve et de lui donner une existence objective et sonore. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §310

Mais à ce nom de Guermantes, je vis au milieu des yeux bleus de notre ami se ficher une petite encoche brune comme s?ils venaient d?être percés par une pointe invisible, tandis que le reste de la prunelle réagissait en sécrétant des flots d?azur. Le cerne de sa paupière noircit, s?abaissa. Et sa bouche marquée d?un pli amer se ressaissant plus vite sourit, tandis que le regard restait douloureux, comme celui d?un beau martyr dont le corps est hérissé de flèches: «Non, je ne les connais pas», dit-il, mais au lieu de donner à un renseignement aussi simple, à une réponse aussi peu surprenante le ton naturel et courant qui convenait, il le débita en appuyant sur les mots, en s?inclinant, en saluant de la tête, à la fois avec l?insistance qu?on apporte, pour être cru, à une affirmation invraisemblable,?comme si ce fait qu?il ne connût pas les Guermantes ne pouvait être l?effet que d?un hasard singulier?et aussi avec l?emphase de quelqu?un qui, ne pouvant pas taire une situation qui lui est pénible, préfère la proclamer pour donner aux autres l?idée que l?aveu qu?il fait ne lui cause aucun embarras, est facile, agréable, spontané, que la situation elle-même?l?absence de relations avec les Guermantes,?pourrait bien avoir été non pas subie, mais voulue par lui, résulter de quelque tradition de famille, principe de morale ou voeu mystique lui interdisant nommément la fréquentation des Guermantes. «Non, reprit-il, expliquant par ses paroles sa propre intonation, non, je ne les connais pas, je n?ai jamais voulu, j?ai toujours tenu à sauvegarder ma pleine indépendance; au fond je suis une tête jacobine, vous le savez. Beaucoup de gens sont venus à la rescousse, on me disait que j?avais tort de ne pas aller à Guermantes, que je me donnais l?air d?un malotru, d?un vieil ours. Mais voilà une réputation qui n?est pas pour m?effrayer, elle est si vraie! Au fond, je n?aime plus au monde que quelques églises, deux ou trois livres, à peine davantage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre jeunesse apporte jusqu?à moi l?odeur des parterres que mes vieilles prunelles ne distinguent plus.» Je ne comprenais pas bien que pour ne pas aller chez des gens qu?on ne connaît pas, il fût nécessaire de tenir à son indépendance, et en quoi cela pouvait vous donner l?air d?un sauvage ou d?un ours. Mais ce que je comprenais c?est que Legrandin n?était pas tout à fait véridique quand il disait n?aimer que les églises, le clair de lune et la jeunesse; il aimait beaucoup les gens des châteaux et se trouvait pris devant eux d?une si grande peur de leur déplaire qu?il n?osait pas leur laisser voir qu?il avait pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d?agents de change, préférant, si la vérité devait se découvrir, que ce fût en son absence, loin de lui et «par défaut»; il était snob. Sans doute il ne disait jamais rien de tout cela dans le langage que mes parents et moi-même nous aimions tant. Et si je demandais: «Connaissez-vous les Guermantes?», Legrandin le causeur répondait: «Non, je n?ai jamais voulu les connaître.» Malheureusement il ne le répondait qu?en second, car un autre Legrandin qu?il cachait soigneusement au fond de lui, qu?il ne montrait pas, parce que ce Legrandin-là savait sur le nôtre, sur son snobisme, des histoires compromettantes, un autre Legrandin avait déjà répondu par la blessure du regard, par le rictus de la bouche, par la gravité excessive du ton de la réponse, par les mille flèches dont notre Legrandin s?était trouvé en un instant lardé et alangui, comme un saint Sébastien du snobisme: «Hélas! que vous me faites mal, non je ne connais pas les Guermantes, ne réveillez pas la grande douleur de ma vie.» Et comme ce Legrandin enfant terrible, ce Legrandin maître chanteur, s?il n?avait pas le joli langage de l?autre, avait le verbe infiniment plus prompt, composé de ce qu?on appelle «réflexes», quand Legrandin le causeur voulait lui imposer silence, l?autre avait déjà parlé et notre ami avait beau se désoler de la mauvaise impression que les révélations de son alter ego avaient dû produire, il ne pouvait qu?entreprendre de la pallier. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §311

Et sans avoir pris le temps d?enlever nos affaires, nous montions vite chez ma tante Léonie pour la rassurer et lui montrer que, contrairement à ce qu?elle imaginait déjà, il ne nous était rien arrivé, mais que nous étions allés «du côté de Guermantes» et, dame, quand on faisait cette promenade-là, ma tante savait pourtant bien qu?on ne pouvait jamais être sûr de l?heure à laquelle on serait rentré. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §326

?«Là, Françoise, disait ma tante, quand je vous le disais, qu?ils seraient allés du côté de Guermantes! Mon dieu! ils doivent avoir une faim! et votre gigot qui doit être tout desséché après ce qu?il a attendu. Aussi est-ce une heure pour rentrer! comment, vous êtes allés du côté de Guermantes(Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §327

Car il y avait autour de Combray deux «côtés» pour les promenades, et si opposés qu?on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d?un côté ou de l?autre: le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu?on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu?on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes. De Méséglise-la-Vineuse, à vrai dire, je n?ai jamais connu que le «côté» et des gens étrangers qui venaient le dimanche se promener à Combray, des gens que, cette fois, ma tante elle-même et nous tous ne «connaissions point» et qu?à ce signe on tenait pour «des gens qui seront venus de Méséglise». Quant à Guermantes je devais un jour en connaître davantage, mais bien plus tard seulement; et pendant toute mon adolescence, si Méséglise était pour moi quelque chose d?inaccessible comme l?horizon, dérobé à la vue, si loin qu?on allât, par les plis d?un terrain qui ne ressemblait déjà plus à celui de Combray, Guermantes lui ne m?est apparu que comme le terme plutôt idéal que réel de son propre «côté», une sorte d?expression géographique abstraite comme la ligne de l?équateur, comme le pôle, comme l?orient. Alors, «prendre par Guermantes» pour aller à Méséglise, ou le contraire, m?eût semblé une expression aussi dénuée de sens que prendre par l?est pour aller à l?ouest. Comme mon père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus belle vue de plaine qu?il connût et du côté de Guermantes comme du type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux entités, cette cohésion, cette unité qui n?appartiennent qu?aux créations de notre esprit; la moindre parcelle de chacun d?eux me semblait précieuse et manifester leur excellence particulière, tandis qu?à côté d?eux, avant qu?on fût arrivé sur le sol sacré de l?un ou de l?autre, les chemins purement matériels au milieu desquels ils étaient posés comme l?idéal de la vue de plaine et l?idéal du paysage de rivière, ne valaient pas plus la peine d?être regardés que par le spectateur épris d?art dramatique, les petites rues qui avoisinent un théâtre. Mais surtout je mettais entre eux, bien plus que leurs distances kilométriques la distance qu?il y avait entre les deux parties de mon cerveau où je pensais à eux, une de ces distances dans l?esprit qui ne font pas qu?éloigner, qui séparent et mettent dans un autre plan. Et cette démarcation était rendue plus absolue encore parce que cette habitude que nous avions de n?aller jamais vers les deux côtés un même jour, dans une seule promenade, mais une fois du côté de Méséglise, une fois du côté de Guermantes, les enfermait pour ainsi dire loin l?un de l?autre, inconnaissables l?un à l?autre, dans les vases clos et sans communication entre eux, d?après-midi différents. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §329

S?il était assez simple d?aller du côté de Méséglise, c?était une autre affaire d?aller du côté de Guermantes, car la promenade était longue et l?on voulait être sûr du temps qu?il ferait. Quand on semblait entrer dans une série de beaux jours; quand Françoise désespérée qu?il ne tombât pas une goutte d?eau pour les «pauvres récoltes», et ne voyant que de rares nuages blancs nageant à la surface calme et bleue du ciel s?écriait en gémissant: «Ne dirait-on pas qu?on voit ni plus ni moins des chiens de mer qui jouent en montrant là-haut leurs museaux? Ah! ils pensent bien à faire pleuvoir pour les pauvres laboureurs! Et puis quand les blés seront poussés, alors la pluie se mettra à tomber tout à petit patapon, sans discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que si c?était sur la mer»; quand mon père avait reçu invariablement les mêmes réponses favorables du jardinier et du baromètre, alors on disait au dîner: «Demain s?il fait le même temps, nous irons du côté de Guermantes.» On partait tout de suite après déjeuner par la petite porte du jardin et on tombait dans la rue des Perchamps, étroite et formant un angle aigu, remplie de graminées au milieu desquelles deux ou trois guêpes passaient la journée à herboriser, aussi bizarre que son nom d?où me semblaient dériver ses particularités curieuses et sa personnalité revêche, et qu?on chercherait en vain dans le Combray d?aujourd?hui où sur son tracé ancien s?élève l?école. Mais ma rêverie (semblable à ces architectes élèves de Viollet-le-Duc, qui, croyant retrouver sous un jubé Renaissance et un autel du XVIIe siècle les traces d?un ch?ur roman, remettent tout l?édifice dans l?état où il devait être au XIIe siècle) ne laisse pas une pierre du bâtiment nouveau, reperce et «restitue» la rue des Perchamps. Elle a d?ailleurs pour ces reconstitutions, des données plus précises que n?en ont généralement les restaurateurs: quelques images conservées par ma mémoire, les dernières peut-être qui existent encore actuellement, et destinées à être bientôt anéanties, de ce qu?était le Combray du temps de mon enfance; et parce que c?est lui-même qui les a tracées en moi avant de disparaître, émouvantes,?si on peut comparer un obscur portrait à ces effigies glorieuses dont ma grand?mère aimait à me donner des reproductions?comme ces gravures anciennes de la Cène ou ce tableau de Gentile Bellini dans lesquels l?on voit en un état qui n?existe plus aujourd?hui le chef-d??uvre de Vinci et le portail de Saint-Marc. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §385

On passait, rue de l?Oiseau, devant la vieille hôtellerie de l?Oiseau flesché dans la grande cour de laquelle entrèrent quelquefois au XVIIe siècle les carrosses des duchesses de Montpensier, de Guermantes et de Montmorency quand elles avaient à venir à Combray pour quelque contestation avec leurs fermiers, pour une question d?hommage. On gagnait le mail entre les arbres duquel apparaissait le clocher de Saint-Hilaire. Et j?aurais voulu pouvoir m?asseoir là et rester toute la journée à lire en écoutant les cloches; car il faisait si beau et si tranquille que, quand sonnait l?heure, on aurait dit non qu?elle rompait le calme du jour mais qu?elle le débarrassait de ce qu?il contenait et que le clocher avec l?exactitude indolente et soigneuse d?une personne qui n?a rien d?autre à faire, venait seulement?pour exprimer et laisser tomber les quelques gouttes d?or que la chaleur y avait lentement et naturellement amassées?de presser, au moment voulu, la plénitude du silence. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §386

Le plus grand charme du côté de Guermantes, c?est qu?on y avait presque tout le temps à côté de soi le cours de la Vivonne. On la traversait une première fois, dix minutes après avoir quitté la maison, sur une passerelle dite le Pont-Vieux. Dès le lendemain de notre arrivée, le jour de Pâques, après le sermon s?il faisait beau temps, je courais jusque-là, voir dans ce désordre d?un matin de grande fête où quelques préparatifs somptueux font paraître plus sordides les ustensiles de ménage qui traînent encore, la rivière qui se promenait déjà en bleu-ciel entre les terres encore noires et nues, accompagnée seulement d?une bande de coucous arrivés trop tôt et de primevères en avance, cependant que çà et là une violette au bec bleu laissait fléchir sa tige sous le poids de la goutte d?odeur qu?elle tenait dans son cornet. Le Pont-Vieux débouchait dans un sentier de halage qui à cet endroit se tapissait l?été du feuillage bleu d?un noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille avait pris racine. A Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l?uniforme du suisse ou le surplis de l?enfant de ch?ur, ce pêcheur est la seule personne dont je n?aie jamais découvert l?identité. Il devait connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson. Nous nous engagions dans le sentier de halage qui dominait le courant d?un talus de plusieurs pieds; de l?autre côté la rive était basse, étendue en vastes prés jusqu?au village et jusqu?à la gare qui en était distante. Ils étaient semés des restes, à demi enfouis dans l?herbe, du château des anciens comtes de Combray qui au Moyen âge avait de ce côté le cours de la Vivonne comme défense contre les attaques des sires de Guermantes et des abbés de Martinville. Ce n?étaient plus que quelques fragments de tours bossuant la prairie, à peine apparents, quelques créneaux d?où jadis l?arbalétrier lançait des pierres, d?où le guetteur surveillait Novepont, Clairefontaine, Martinville-le-Sec, Bailleau-l?Exempt, toutes terres vassales de Guermantes entre lesquelles Combray était enclavé, aujourd?hui au ras de l?herbe, dominés par les enfants de l?école des frères qui venaient là apprendre leurs leçons ou jouer aux récréations;?passé presque descendu dans la terre, couché au bord de l?eau comme un promeneur qui prend le frais, mais me donnant fort à songer, me faisant ajouter dans le nom de Combray à la petite ville d?aujourd?hui une cité très différente, retenant mes pensées par son visage incompréhensible et d?autrefois qu?il cachait à demi sous les boutons d?or. Ils étaient fort nombreux à cet endroit qu?ils avaient choisi pour leurs jeux sur l?herbe, isolés, par couples, par troupes, jaunes comme un jaune d?oeuf, brillants d?autant plus, me semblait-il, que ne pouvant dériver vers aucune velléité de dégustation le plaisir que leur vue me causait, je l?accumulais dans leur surface dorée, jusqu?à ce qu?il devînt assez puissant pour produire de l?inutile beauté; et cela dès ma plus petite enfance, quand du sentier de halage je tendais les bras vers eux sans pouvoir épeler complètement leur joli nom de Princes de contes de fées français, venus peut-être il y a bien des siècles d?Asie mais apatriés pour toujours au village, contents du modeste horizon, aimant le soleil et le bord de l?eau, fidèles à la petite vue de la gare, gardant encore pourtant comme certaines de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicité populaire, un poétique éclat d?orient. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §387

Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes remonter jusqu?aux sources de la Vivonne, auxquelles j?avais souvent pensé et qui avaient pour moi une existence si abstraite, si idéale, que j?avais été aussi surpris quand on m?avait dit qu?elles se trouvaient dans le département, à une certaine distance kilométrique de Combray, que le jour où j?avais appris qu?il y avait un autre point précis de la terre où s?ouvrait, dans l?antiquité, l?entrée des Enfers. Jamais non plus nous ne pûmes pousser jusqu?au terme que j?eusse tant souhaité d?atteindre, jusqu?à Guermantes. Je savais que là résidaient des châtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu?ils étaient des personnages réels et actuellement existants, mais chaque fois que je pensais à eux, je me les représentais tantôt en tapisserie, comme était la comtesse de Guermantes, dans le «Couronnement d?Esther» de notre église, tantôt de nuances changeantes comme était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert chou au bleu prune selon que j?étais encore à prendre de l?eau bénite ou que j?arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait impalpables comme l?image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de Guermantes, que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou faisait monter au plafond,?enfin toujours enveloppés du mystère des temps mérovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la lumière orangée qui émane de cette syllabe: «antes». Mais si malgré cela ils étaient pour moi, en tant que duc et duchesse, des êtres réels, bien qu?étranges, en revanche leur personne ducale se distendait démesurément, s?immatérialisait, pour pouvoir contenir en elle ce Guermantes dont ils étaient duc et duchesse, tout ce «côté de Guermantes» ensoleillé, le cours de la Vivonne, ses nymphéas et ses grands arbres, et tant de beaux après-midi. Et je savais qu?ils ne portaient pas seulement le titre de duc et de duchesse de Guermantes, mais que depuis le XIVe siècle où, après avoir inutilement essayé de vaincre leurs anciens seigneurs ils s?étaient alliés à eux par des mariages, ils étaient comtes de Combray, les premiers des citoyens de Combray par conséquent et pourtant les seuls qui n?y habitassent pas. Comtes de Combray, possédant Combray au milieu de leur nom, de leur personne, et sans doute ayant effectivement en eux cette étrange et pieuse tristesse qui était spéciale à Combray; propriétaires de la ville, mais non d?une maison particulière, demeurant sans doute dehors, dans la rue, entre ciel et terre, comme ce Gilbert de Guermantes, dont je ne voyais aux vitraux de l?abside de Saint-Hilaire que l?envers de laque noire, si je levais la tête quand j?allais chercher du sel chez Camus. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §394

Puis il arriva que sur le côté de Guermantes je passai parfois devant de petits enclos humides où montaient des grappes de fleurs sombres. Je m?arrêtais, croyant acquérir une notion précieuse, car il me semblait avoir sous les yeux un fragment de cette région fluviatile, que je désirais tant connaître depuis que je l?avais vue décrite par un de mes écrivains préférés. Et ce fut avec elle, avec son sol imaginaire traversé de cours d?eau bouillonnants, que Guermantes, changeant d?aspect dans ma pensée, s?identifia, quand j?eus entendu le docteur Percepied nous parler des fleurs et des belles eaux vives qu?il y avait dans le parc du château. Je rêvais que Mme de Guermantes m?y faisait venir, éprise pour moi d?un soudain caprice; tout le jour elle y pêchait la truite avec moi. Et le soir me tenant par la main, en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles violettes et rouges et m?apprenait leurs noms. Elle me faisait lui dire le sujet des poèmes que j?avais l?intention de composer. Et ces rêves m?avertissaient que puisque je voulais un jour être un écrivain, il était temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me le demandais, tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une signification philosophique infinie, mon esprit s?arrêtait de fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention, je sentais que je n?avais pas de génie ou peut-être une maladie cérébrale l?empêchait de naître. Parfois je comptais sur mon père pour arranger cela. Il était si puissant, si en faveur auprès des gens en place qu?il arrivait à nous faire transgresser les lois que Françoise m?avait appris à considérer comme plus inéluctables que celles de la vie et de la mort, à faire retarder d?un an pour notre maison, seule de tout le quartier, les travaux de «ravalement», à obtenir du ministre pour le fils de Mme Sazerat qui voulait aller aux eaux, l?autorisation qu?il passât le baccalauréat deux mois d?avance, dans la série des candidats dont le nom commençait par un A au lieu d?attendre le tour des S. Si j?étais tombé gravement malade, si j?avais été capturé par des brigands, persuadé que mon père avait trop d?intelligences avec les puissances suprêmes, de trop irrésistibles lettres de recommandation auprès du bon Dieu, pour que ma maladie ou ma captivité pussent être autre chose que de vains simulacres sans danger pour moi, j?aurais attendu avec calme l?heure inévitable du retour à la bonne réalité, l?heure de la délivrance ou de la guérison; peut-être cette absence de génie, ce trou noir qui se creusait dans mon esprit quand je cherchais le sujet de mes écrits futurs, n?était-il aussi qu?une illusion sans consistance, et cesserait-elle par l?intervention de mon père qui avait dû convenir avec le Gouvernement et avec la Providence que je serais le premier écrivain de l?époque. Mais d?autres fois tandis que mes parents s?impatientaient de me voir rester en arrière et ne pas les suivre, ma vie actuelle au lieu de me sembler une création artificielle de mon père et qu?il pouvait modifier à son gré, m?apparaissait au contraire comme comprise dans une réalité qui n?était pas faite pour moi, contre laquelle il n?y avait pas de recours, au c?ur de laquelle je n?avais pas d?allié, qui ne cachait rien au delà d?elle-même. Il me semblait alors que j?existais de la même façon que les autres hommes, que je vieillirais, que je mourrais comme eux, et que parmi eux j?étais seulement du nombre de ceux qui n?ont pas de dispositions pour écrire. Aussi, découragé, je renonçais à jamais à la littérature, malgré les encouragements que m?avait donnés Bloch. Ce sentiment intime, immédiat, que j?avais du néant de ma pensée, prévalait contre toutes les paroles flatteuses qu?on pouvait me prodiguer, comme chez un méchant dont chacun vante les bonnes actions, les remords de sa conscience. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §395

Un jour ma mère me dit: «Puisque tu parles toujours de Mme de Guermantes, comme le docteur Percepied l?a très bien soignée il y a quatre ans, elle doit venir à Combray pour assister au mariage de sa fille. Tu pourras l?apercevoir à la cérémonie.» C?était du reste par le docteur Percepied que j?avais le plus entendu parler de Mme de Guermantes, et il nous avait même montré le numéro d?une revue illustrée où elle était représentée dans le costume qu?elle portait à un bal travesti chez la princesse de Léon. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §396

Tout d?un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge, comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine perceptibles, des parcelles d?analogie avec le portrait qu?on m?avait montré, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en elle, si j?essayais de les énoncer, se formulaient précisément dans les mêmes termes: un grand nez, des yeux bleus, dont s?était servi le docteur Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de Guermantes, je me dis: cette dame ressemble à Mme de Guermantes; or la chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais, sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je me rappelais être à ce qu?on m?avait dit réservée à la famille de Guermantes quand quelqu?un de ses membres venait pour une cérémonie à Combray; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu?une seule femme ressemblant au portrait de Mme de Guermantes, qui fût ce jour-là, jour où elle devait justement venir, dans cette chapelle: c?était elle! Ma déception était grande. Elle provenait de ce que je n?avais jamais pris garde quand je pensais à Mme de Guermantes, que je me la représentais avec les couleurs d?une tapisserie ou d?un vitrail, dans un autre siècle, d?une autre matière que le reste des personnes vivantes. Jamais je ne m?étais avisé qu?elle pouvait avoir une figure rouge, une cravate mauve comme Mme Sazerat, et l?ovale de ses joues me fit tellement souvenir de personnes que j?avais vues à la maison que le soupçon m?effleura, pour se dissiper d?ailleurs aussitôt après, que cette dame en son principe générateur, en toutes ses molécules, n?était peut-être pas substantiellement la duchesse de Guermantes, mais que son corps, ignorant du nom qu?on lui appliquait, appartenait à un certain type féminin, qui comprenait aussi des femmes de médecins et de commerçants. «C?est cela, ce n?est que cela, Mme de Guermantes!» disait la mine attentive et étonnée avec laquelle je contemplais cette image qui naturellement n?avait aucun rapport avec celles qui sous le même nom de Mme de Guermantes étaient apparues tant de fois dans mes songes, puisque, elle, elle n?avait pas été comme les autres arbitrairement formée par moi, mais qu?elle m?avait sauté aux yeux pour la première fois il y a un moment seulement, dans l?église; qui n?était pas de la même nature, n?était pas colorable à volonté comme elles qui se laissaient imbiber de la teinte orangée d?une syllabe, mais était si réelle que tout, jusqu?à ce petit bouton qui s?enflammait au coin du nez, certifiait son assujettissement aux lois de la vie, comme dans une apothéose de théâtre, un plissement de la robe de la fée, un tremblement de son petit doigt, dénoncent la présence matérielle d?une actrice vivante, là où nous étions incertains si nous n?avions pas devant les yeux une simple projection lumineuse. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §397

Mais en même temps, sur cette image que le nez proéminent, les yeux perçants, épinglaient dans ma vision (peut-être parce que c?était eux qui l?avaient d?abord atteinte, qui y avaient fait la première encoche, au moment où je n?avais pas encore le temps de songer que la femme qui apparaissait devant moi pouvait être Mme de Guermantes), sur cette image toute récente, inchangeable, j?essayais d?appliquer l?idée: «C?est Mme de Guermantes» sans parvenir qu?à la faire man?uvrer en face de l?image, comme deux disques séparés par un intervalle. Mais cette Mme de Guermantes à laquelle j?avais si souvent rêvé, maintenant que je voyais qu?elle existait effectivement en dehors de moi, en prit plus de puissance encore sur mon imagination qui, un moment paralysée au contact d?une réalité si différente de ce qu?elle attendait, se mit à réagir et à me dire: «Glorieux dès avant Charlemagne, les Guermantes avaient le droit de vie et de mort sur leurs vassaux; la duchesse de Guermantes descend de Geneviève de Brabant. Elle ne connaît, ni ne consentirait à connaître aucune des personnes qui sont ici.» (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §398

Et?ô merveilleuse indépendance des regards humains, retenus au visage par une corde si lâche, si longue, si extensible qu?ils peuvent se promener seuls loin de lui?pendant que Mme de Guermantes était assise dans la chapelle au-dessus des tombes de ses morts, ses regards flânaient çà et là, montaient je long des piliers, s?arrêtaient même sur moi comme un rayon de soleil errant dans la nef, mais un rayon de soleil qui, au moment où je reçus sa caresse, me sembla conscient. Quant à Mme de Guermantes elle-même, comme elle restait immobile, assise comme une mère qui semble ne pas voir les audaces espiègles et les entreprises indiscrètes de ses enfants qui jouent et interpellent des personnes qu?elle ne connaît pas, il me fût impossible de savoir si elle approuvait ou blâmait dans le dés?uvrement de son âme, le vagabondage de ses regards. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §399

Je trouvais important qu?elle ne partît pas avant que j?eusse pu la regarder suffisamment, car je me rappelais que depuis des années je considérais sa vue comme éminemment désirable, et je ne détachais pas mes yeux d?elle, comme si chacun de mes regards eût pu matériellement emporter et mettre en réserve en moi le souvenir du nez proéminent, des joues rouges, de toutes ces particularités qui me semblaient autant de renseignements précieux, authentiques et singuliers sur son visage. Maintenant que me le faisaient trouver beau toutes les pensées que j?y rapportais?et peut-être surtout, forme de l?instinct de conservation des meilleures parties de nous-mêmes, ce désir qu?on a toujours de ne pas avoir été déçu,?la replaçant (puisque c?était une seule personne qu?elle et cette duchesse de Guermantes que j?avais évoquée jusque-là) hors du reste de l?humanité dans laquelle la vue pure et simple de son corps me l?avait fait un instant confondre, je m?irritais en entendant dire autour de moi: «Elle est mieux que Mme Sazerat, que Mlle Vinteuil», comme si elle leur eût été comparable. Et mes regards s?arrêtant à ses cheveux blonds, à ses yeux bleus, à l?attache de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rappeler d?autres visages, je m?écriais devant ce croquis volontairement incomplet: «Qu?elle est belle! Quelle noblesse! Comme c?est bien une fière Guermantes, la descendante de Geneviève de Brabant, que j?ai devant moi!» Et l?attention avec laquelle j?éclairais son visage l?isolait tellement, qu?aujourd?hui si je repense à cette cérémonie, il m?est impossible de revoir une seule des personnes qui y assistaient sauf elle et le suisse qui répondit affirmativement quand je lui demandai si cette dame était bien Mme de Guermantes. Mais elle, je la revois, surtout au moment du défilé dans la sacristie qu?éclairait le soleil intermittent et chaud d?un jour de vent et d?orage, et dans laquelle Mme de Guermantes se trouvait au milieu de tous ces gens de Combray dont elle ne savait même pas les noms, mais dont l?infériorité proclamait trop sa suprématie pour qu?elle ne ressentît pas pour eux une sincère bienveillance et auxquels du reste elle espérait imposer davantage encore à force de bonne grâce et de simplicité. Aussi, ne pouvant émettre ces regards volontaires, chargés d?une signification précise, qu?on adresse à quelqu?un qu?on connaît, mais seulement laisser ses pensées distraites s?échapper incessamment devant elle en un flot de lumière bleue qu?elle ne pouvait contenir, elle ne voulait pas qu?il pût gêner, paraître dédaigner ces petites gens qu?il rencontrait au passage, qu?il atteignait à tous moments. Je revois encore, au-dessus de sa cravate mauve, soyeuse et gonflée, le doux étonnement de ses yeux auxquels elle avait ajouté sans oser le destiner à personne mais pour que tous pussent en prendre leur part un sourire un peu timide de suzeraine qui a l?air de s?excuser auprès de ses vassaux et de les aimer. Ce sourire tomba sur moi qui ne la quittais pas des yeux. Alors me rappelant ce regard qu?elle avait laissé s?arrêter sur moi, pendant la messe, bleu comme un rayon de soleil qui aurait traversé le vitrail de Gilbert le Mauvais, je me dis: «Mais sans doute elle fait attention à moi.» Je crus que je lui plaisais, qu?elle penserait encore à moi quand elle aurait quitté l?église, qu?à cause de moi elle serait peut-être triste le soir à Guermantes. Et aussitôt je l?aimai, car s?il peut quelquefois suffire pour que nous aimions une femme qu?elle nous regarde avec mépris comme j?avais cru qu?avait fait Mlle Swann et que nous pensions qu?elle ne pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi il peut suffire qu?elle nous regarde avec bonté comme faisait Mme de Guermantes et que nous pensions qu?elle pourra nous appartenir. Ses yeux bleuissaient comme une pervenche impossible à cueillir et que pourtant elle m?eût dédiée; et le soleil menacé par un nuage, mais dardant encore de toute sa force sur la place et dans la sacristie, donnait une carnation de géranium aux tapis rouges qu?on y avait étendus par terre pour la solennité et sur lesquels s?avançait en souriant Mme de Guermantes, et ajoutait à leur lainage un velouté rose, un épiderme de lumière, cette sorte de tendresse, de sérieuse douceur dans la pompe et dans la joie qui caractérisent certaines pages de Lohengrin, certaines peintures de Carpaccio, et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au son de la trompette l?épithète de délicieux. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §400

Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus affligeant encore qu?auparavant de n?avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre. Les regrets que j?en éprouvais, tandis que je restais seul à rêver un peu à l?écart, me faisaient tant souffrir, que pour ne plus les ressentir, de lui-même par une sorte d?inhibition devant la douleur, mon esprit s?arrêtait entièrement de penser aux vers, aux romans, à un avenir poétique sur lequel mon manque de talent m?interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires et ne s?y rattachant en rien, tout d?un coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l?odeur d?un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu?ils me donnaient, et aussi parce qu?ils avaient l?air de cacher au delà de ce que je voyais, quelque chose qu?ils invitaient à venir prendre et que malgré mes efforts je n?arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela se trouvait en eux, je restais là, immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d?aller avec ma pensée au delà de l?image ou de l?odeur. Et s?il me fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, je cherchais à les retrouver, en fermant les yeux; je m?attachais à me rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que je pusse comprendre pourquoi, m?avaient semblé pleines, prêtes à s?entr?ouvrir, à me livrer ce dont elles n?étaient qu?un couvercle. Certes ce n?était pas des impressions de ce genre qui pouvaient me rendre l?espérance que j?avais perdue de pouvoir être un jour écrivain et poète, car elles étaient toujours liées à un objet particulier dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonné, l?illusion d?une sorte de fécondité et par là me distrayaient de l?ennui, du sentiment de mon impuissance que j?avais éprouvés chaque fois que j?avais cherché un sujet philosophique pour une grande ?uvre littéraire. Mais le devoir de conscience était si ardu que m?imposaient ces impressions de forme, de parfum ou de couleur?de tâcher d?apercevoir ce qui se cachait derrière elles, que je ne tardais pas à me chercher à moi-même des excuses qui me permissent de me dérober à ces efforts et de m?épargner cette fatigue. Par bonheur mes parents m?appelaient, je sentais que je n?avais pas présentement la tranquillité nécessaire pour poursuivre utilement ma recherche, et qu?il valait mieux n?y plus penser jusqu?à ce que je fusse rentré, et ne pas me fatiguer d?avance sans résultat. Alors je ne m?occupais plus de cette chose inconnue qui s?enveloppait d?une forme ou d?un parfum, bien tranquille puisque je la ramenais à la maison, protégée par le revêtement d?images sous lesquelles je la trouverais vivante, comme les poissons que les jours où on m?avait laissé aller à la pêche, je rapportais dans mon panier couverts par une couche d?herbe qui préservait leur fraîcheur. Une fois à la maison je songeais à autre chose et ainsi s?entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre les fleurs que j?avais cueillies dans mes promenades ou les objets qu?on m?avait donnés), une pierre où jouait un reflet, un toit, un son de cloche, une odeur de feuilles, bien des images différentes sous lesquelles il y a longtemps qu?est morte la réalité pressentie que je n?ai pas eu assez de volonté pour arriver à découvrir. Une fois pourtant,?où notre promenade s?étant prolongée fort au delà de sa durée habituelle, nous avions été bien heureux de rencontrer à mi-chemin du retour, comme l?après-midi finissait, le docteur Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus et fait monter avec lui,?j?eus une impression de ce genre et ne l?abandonnai pas sans un peu l?approfondir. On m?avait fait monter près du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait encore avant de rentrer à Combray à s?arrêter à Martinville-le-Sec chez un malade à la porte duquel il avait été convenu que nous l?attendrions. Au tournant d?un chemin j?éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient l?air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé d?eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d?eux. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §401

Pendant toute la journée, dans ces promenades, j?avais pu rêver au plaisir que ce serait d?être l?ami de la duchesse de Guermantes, de pêcher la truite, de me promener en barque sur la Vivonne, et, avide de bonheur, ne demander en ces moments-là rien d?autre à la vie que de se composer toujours d?une suite d?heureux après-midi. Mais quand sur le chemin du retour j?avais aperçu sur la gauche une ferme, assez distante de deux autres qui étaient au contraire très rapprochées, et à partir de laquelle pour entrer dans Combray il n?y avait plus qu?à prendre une allée de chênes bordée d?un côté de prés appartenant chacun à un petit clos et plantés à intervalles égaux de pommiers qui y portaient, quand ils étaient éclairés par le soleil couchant, le dessin japonais de leurs ombres, brusquement mon c?ur se mettait à battre, je savais qu?avant une demi-heure nous serions rentrés, et que, comme c?était de règle les jours où nous étions allés du côté de Guermantes et où le dîner était servi plus tard, on m?enverrait me coucher sitôt ma soupe prise, de sorte que ma mère, retenue à table comme s?il y avait du monde à dîner, ne monterait pas me dire bonsoir dans mon lit. La zone de tristesse où je venais d?entrer était aussi distincte de la zone, où je m?élançais avec joie il y avait un moment encore que dans certains ciels une bande rose est séparée comme par une ligne d?une bande verte ou d?une bande noire. On voit un oiseau voler dans le rose, il va en atteindre la fin, il touche presque au noir, puis il y est entré. Les désirs qui tout à l?heure m?entouraient, d?aller à Guermantes, de voyager, d?être heureux, j?étais maintenant tellement en dehors d?eux que leur accomplissement ne m?eût fait aucun plaisir. Comme j?aurais donné tout cela pour pouvoir pleurer toute la nuit dans les bras de maman! Je frissonnais, je ne détachais pas mes yeux angoissés du visage de ma mère, qui n?apparaîtrait pas ce soir dans la chambre où je me voyais déjà par la pensée, j?aurais voulu mourir. Et cet état durerait jusqu?au lendemain, quand les rayons du matin, appuyant, comme le jardinier, leurs barreaux au mur revêtu de capucines qui grimpaient jusqu?à ma fenêtre, je sauterais à bas du lit pour descendre vite au jardin, sans plus me rappeler que le soir ramènerait jamais l?heure de quitter ma mère. Et de la sorte c?est du côté de Guermantes que j?ai appris à distinguer ces états qui se succèdent en moi, pendant certaines périodes, et vont jusqu?à se partager chaque journée, l?un revenant chasser l?autre, avec la ponctualité de la fièvre; contigus, mais si extérieurs l?un à l?autre, si dépourvus de moyens de communication entre eux, que je ne puis plus comprendre, plus même me représenter dans l?un, ce que j?ai désiré, ou redouté, ou accompli dans l?autre. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §406

Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils pour moi liés à bien des petits événements de celle de toutes les diverses vies que nous menons parallèlement, qui est la plus pleine de péripéties, la plus riche en épisodes, je veux dire la vie intellectuelle. Sans doute elle progresse en nous insensiblement et les vérités qui en ont changé pour nous le sens et l?aspect, qui nous ont ouvert de nouveaux chemins, nous en préparions depuis longtemps la découverte; mais c?était sans le savoir; et elles ne datent pour nous que du jour, de la minute où elles nous sont devenues visibles. Les fleurs qui jouaient alors sur l?herbe, l?eau qui passait au soleil, tout le paysage qui environna leur apparition continue à accompagner leur souvenir de son visage inconscient ou distrait; et certes quand ils étaient longuement contemplés par cet humble passant, par cet enfant qui rêvait,?comme l?est un roi, par un mémorialiste perdu dans la foule,?ce coin de nature, ce bout de jardin n?eussent pu penser que ce serait grâce à lui qu?ils seraient appelés à survivre en leurs particularités les plus éphémères; et pourtant ce parfum d?aubépine qui butine le long de la haie où les églantiers le remplaceront bientôt, un bruit de pas sans écho sur le gravier d?une allée, une bulle formée contre une plante aquatique par l?eau de la rivière et qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à leur faire traverser tant d?années successives, tandis qu?alentour les chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les foulèrent et le souvenir de ceux qui les foulèrent. Parfois ce morceau de paysage amené ainsi jusqu?à aujourd?hui se détache si isolé de tout, qu?il flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps?peut-être tout simplement de quel rêve?il vient. Mais c?est surtout comme à des gisements profonds de mon sol mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je m?appuie encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de Guermantes. C?est parce que je croyais aux choses, aux êtres, tandis que je les parcourais, que les choses, les êtres qu?ils m?ont fait connaître, sont les seuls que je prenne encore au sérieux et qui me donnent encore de la joie. Soit que la foi qui crée soit tarie en moi, soit que la réalité ne se forme que dans la mémoire, les fleurs qu?on me montre aujourd?hui pour la première fois ne me semblent pas de vraies fleurs. Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d?or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j?aimerais vivre, où j?exige avant tout qu?on puisse aller à la pêche, se promener en canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au milieu des blés, ainsi qu?était Saint-André-des-Champs, une église monumentale, rustique et dorée comme une meule; et les bluets, les aubépines, les pommiers qu?il m?arrive quand je voyage de rencontrer encore dans les champs, parce qu?ils sont situés à la même profondeur, au niveau de mon passé, sont immédiatement en communication avec mon c?ur. Et pourtant, parce qu?il y a quelque chose d?individuel dans les lieux, quand me saisit le désir de revoir le côté de Guermantes, on ne le satisferait pas en me menant au bord d?une rivière où il y aurait d?aussi beaux, de plus beaux nymphéas que dans la Vivonne, pas plus que le soir en rentrant,?à l?heure où s?éveillait en moi cette angoisse qui plus tard émigre dans l?amour, et peut devenir à jamais inséparable de lui?, je n?aurais souhaité que vînt me dire bonsoir une mère plus belle et plus intelligente que la mienne. Non; de même que ce qu?il me fallait pour que je pusse m?endormir heureux, avec cette paix sans trouble qu?aucune maîtresse n?a pu me donner depuis puisqu?on doute d?elles encore au moment où on croit en elles, et qu?on ne possède jamais leur c?ur comme je recevais dans un baiser celui de ma mère, tout entier, sans la réserve d?une arrère-pensée, sans le reliquat d?une intention qui ne fut pas pour moi,?c?est que ce fût elle, c?est qu?elle inclinât vers moi ce visage où il y avait au-dessous de l??il quelque chose qui était, paraît-il, un défaut, et que j?aimais à l?égal du reste, de même ce que je veux revoir, c?est le côté de Guermantes que j?ai connu, avec la ferme qui est peu éloignée des deux suivantes serrées l?une contre l?autre, à l?entrée de l?allée des chênes; ce sont ces prairies où, quand le soleil les rend réfléchissantes comme une mare, se dessinent les feuilles des pommiers, c?est ce paysage dont parfois, la nuit dans mes rêves, l?individualité m?étreint avec une puissance presque fantastique et que je ne peux plus retrouver au réveil. Sans doute pour avoir à jamais indissolublement uni en moi des impressions différentes rien que parce qu?ils me les avaient fait éprouver en même temps, le côté de Méséglise ou le côté de Guermantes m?ont exposé, pour l?avenir, à bien des déceptions et même à bien des fautes. Car souvent j?ai voulu revoir une personne sans discerner que c?était simplement parce qu?elle me rappelait une haie d?aubépines, et j?ai été induit à croire, à faire croire à un regain d?affection, par un simple désir de voyage. Mais par là même aussi, et en restant présents en celles de mes impressions d?aujourd?hui auxquelles ils peuvent se relier, ils leur donnent des assises, de la profondeur, une dimension de plus qu?aux autres. Ils leur ajoutent aussi un charme, une signification qui n?est que pour moi. Quand par les soirs d?été le ciel harmonieux gronde comme une bête fauve et que chacun boude l?orage, c?est au côté de Méséglise que je dois de rester seul en extase à respirer, à travers le bruit de la pluie qui tombe, l?odeur d?invisibles et persistants lilas. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §407

En dehors de la jeune femme du docteur, ils étaient réduits presque uniquement cette année-là (bien que Mme Verdurin fût elle-même vertueuse et d?une respectable famille bourgeoise excessivement riche et entièrement obscure avec laquelle elle avait peu à peu cessé volontairement toute relation) à une personne presque du demi-monde, Mme de Crécy, que Mme Verdurin appelait par son petit nom, Odette, et déclarait être «un amour» et à la tante du pianiste, laquelle devait avoir tiré le cordon; personnes ignorantes du monde et à la naïveté de qui il avait été si facile de faire accroire que la princesse de Sagan et la duchesse de Guermantes étaient obligées de payer des malheureux pour avoir du monde à leurs dîners, que si on leur avait offert de les faire inviter chez ces deux grandes dames, l?ancienne concierge et la cocotte eussent dédaigneusement refusé. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §418

Swann s?était avancé, sur l?insistance de Mme de Saint-Euverte et pour entendre un air d?Orphée qu?exécutait un flûtiste, s?était mis dans un coin où il avait malheureusement comme seule perspective deux dames déjà mûres assises l?une à côté de l?autre, la marquise de Cambremer et la vicomtesse de Franquetot, lesquelles, parce qu?elles étaient cousines, passaient leur temps dans les soirées, portant leurs sacs et suivies de leurs filles, à se chercher comme dans une gare et n?étaient tranquilles que quand elles avaient marqué, par leur éventail ou leur mouchoir, deux places voisines: Mme de Cambremer, comme elle avait très peu de relations, étant d?autant plus heureuse d?avoir une compagne, Mme de Franquetot, qui était au contraire très lancée, trouvait quelque chose d?élégant, d?original, à montrer à toutes ses belles connaissances qu?elle leur préférait une dame obscure avec qui elle avait en commun des souvenirs de jeunesse. Plein d?une mélancolique ironie, Swann les regardait écouter l?intermède de piano («Saint François parlant aux oiseaux», de Liszt) qui avait succédé à l?air de flûte, et suivre le jeu vertigineux du virtuose. Mme de Franquetot anxieusement, les yeux éperdus comme si les touches sur lesquelles il courait avec agilité avaient été une suite de trapèzes d?où il pouvait tomber d?une hauteur de quatre-vingts mètres, et non sans lancer à sa voisine des regards d?étonnement, de dénégation qui signifiaient: «Ce n?est pas croyable, je n?aurais jamais pensé qu?un homme pût faire cela», Mme de Cambremer, en femme qui a reçu une forte éducation musicale, battant la mesure avec sa tête transformée en balancier de métronome dont l?amplitude et la rapidité d?oscillations d?une épaule à l?autre étaient devenues telles (avec cette espèce d?égarement et d?abandon du regard qu?ont les douleurs qui ne se connaissent plus ni ne cherchent à se maîtriser et disent: «Que voulez-vous!») qu?à tout moment elle accrochait avec ses solitaires les pattes de son corsage et était obligée de redresser les raisins noirs qu?elle avait dans les cheveux, sans cesser pour cela d?accélérer le mouvement. De l?autre côté de Mme de Franquetot, mais un peu en avant, était la marquise de Gallardon, occupée à sa pensée favorite, l?alliance qu?elle avait avec les Guermantes et d?où elle tirait pour le monde et pour elle-même beaucoup de gloire avec quelque honte, les plus brillants d?entre eux la tenant un peu à l?écart, peut-être parce qu?elle était ennuyeuse, ou parce qu?elle était méchante, ou parce qu?elle était d?une branche inférieure, ou peut-être sans aucune raison. Quand elle se trouvait auprès de quelqu?un qu?elle ne connaissait pas, comme en ce moment auprès de Mme de Franquetot, elle souffrait que la conscience qu?elle avait de sa parenté avec les Guermantes ne pût se manifester extérieurement en caractères visibles comme ceux qui, dans les mosaïques des églises byzantines, placés les uns au-dessous des autres, inscrivent en une colonne verticale, à côté d?un Saint Personnage les mots qu?il est censé prononcer. Elle songeait en ce moment qu?elle n?avait jamais reçu une invitation ni une visite de sa jeune cousine la princesse des Laumes, depuis six ans que celle-ci était mariée. Cette pensée la remplissait de colère, mais aussi de fierté; car à force de dire aux personnes qui s?étonnaient de ne pas la voir chez Mme des Laumes, que c?est parce qu?elle aurait été exposée à y rencontrer la princesse Mathilde?ce que sa famille ultra-légitimiste ne lui aurait jamais pardonné, elle avait fini par croire que c?était en effet la raison pour laquelle elle n?allait pas chez sa jeune cousine. Elle se rappelait pourtant qu?elle avait demandé plusieurs fois à Mme des Laumes comment elle pourrait faire pour la rencontrer, mais ne se le rappelait que confusément et d?ailleurs neutralisait et au delà ce souvenir un peu humiliant en murmurant: «Ce n?est tout de même pas à moi à faire les premiers pas, j?ai vingt ans de plus qu?elle.» Grâce à la vertu de ces paroles intérieures, elle rejetait fièrement en arrière ses épaules détachées de son buste et sur lesquelles sa tête posée presque horizontalement faisait penser à la tête «rapportée» d?un orgueilleux faisan qu?on sert sur une table avec toutes ses plumes. Ce n?est pas qu?elle ne fût par nature courtaude, hommasse et boulotte; mais les camouflets l?avaient redressée comme ces arbres qui, nés dans une mauvaise position au bord d?un précipice, sont forcés de croître en arrière pour garder leur équilibre. Obligée, pour se consoler de ne pas être tout à fait l?égale des autres Guermantes, de se dire sans cesse que c?était par intransigeance de principes et fierté qu?elle les voyait peu, cette pensée avait fini par modeler son corps et par lui enfanter une sorte de prestance qui passait aux yeux des bourgeoises pour un signe de race et troublait quelquefois d?un désir fugitif le regard fatigué des hommes de cercle. Si on avait fait subir à la conversation de Mme de Gallardon ces analyses qui en relevant la fréquence plus ou moins grande de chaque terme permettent de découvrir la clef d?un langage chiffré, on se fût rendu compte qu?aucune expression, même la plus usuelle, n?y revenait aussi souvent que «chez mes cousins de Guermantes», «chez ma tante de Guermantes», «la santé d?Elzéar de Guermantes», «la baignoire de ma cousine de Guermantes». Quand on lui parlait d?un personnage illustre, elle répondait que, sans le connaître personnellement, elle l?avait rencontré mille fois chez sa tante de Guermantes, mais elle répondait cela d?un ton si glacial et d?une voix si sourde qu?il était clair que si elle ne le connaissait pas personnellement c?était en vertu de tous les principes indéracinables et entêtés auxquels ses épaules touchaient en arrière, comme à ces échelles sur lesquelles les professeurs de gymnastique vous font étendre pour vous développer le thorax. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §862

La princesse n?aimait pas à dire aux gens qu?elle ne voulait pas aller chez eux. Tous les jours elle écrivait son regret d?avoir été privée?par une visite inopinée de sa belle-mère, par une invitation de son beau-frère, par l?Opéra, par une partie de campagne?d?une soirée à laquelle elle n?aurait jamais songé à se rendre. Elle donnait ainsi à beaucoup de gens la joie de croire qu?elle était de leurs relations, qu?elle eût été volontiers chez eux, qu?elle n?avait été empêchée de le faire que par les contretemps princiers qu?ils étaient flattés de voir entrer en concurrence avec leur soirée. Puis, faisant partie de cette spirituelle coterie des Guermantes où survivait quelque chose de l?esprit alerte, dépouillé de lieux communs et de sentiments convenus, qui descend de Mérimée,?et a trouvé sa dernière expression dans le théâtre de Meilhac et Halévy,?elle l?adaptait même aux rapports sociaux, le transposait jusque dans sa politesse qui s?efforçait d?être positive, précise, de se rapprocher de l?humble vérité. Elle ne développait pas longuement à une maîtresse de maison l?expression du désir qu?elle avait d?aller à sa soirée; elle trouvait plus aimable de lui exposer quelques petits faits d?où dépendrait qu?il lui fût ou non possible de s?y rendre. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §871

Et quittant sa cousine mortifiée, elle éclata de nouveau d?un rire qui scandalisa les personnes qui écoutaient la musique, mais attira l?attention de Mme de Saint-Euverte, restée par politesse près du piano et qui aperçut seulement alors la princesse. Mme de Saint-Euverte était d?autant plus ravie de voir Mme des Laumes qu?elle la croyait encore à Guermantes en train de soigner son beau-père malade. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §882

?Je ne vois aucun mal à ce que ce soit ancien, répondit sèchement la princesse, mais en tous cas ce n?est-ce pas euphonique, ajouta-t-elle en détachant le mot euphonique comme s?il était entre guillemets, petite affectation de dépit qui était particulière à la coterie Guermantes. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §895

?Elle se met trop en avant, je trouve que chez une si jeune femme, ce n?est pas agréable, car je ne crois pas qu?elle soit ma contemporaine, répondit Mme des Laumes (cette expression étant commune aux Gallardon et aux Guermantes). (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §897

?Ah! Mais qu?ils aient des choses intéressantes au point de vue de l?histoire, je ne vous dis pas. Mais ça ne peut pas être beau... puisque c?est horrible! Moi j?ai aussi des choses comme ça que Basin a héritées des Montesquiou. Seulement elles sont dans les greniers de Guermantes où personne ne les voit. Enfin, du reste, ce n?est pas la question, je me précipiterais chez eux avec Basin, j?irais les voir même au milieu de leurs sphinx et de leur cuivre si je les connaissais, mais... je ne les connais pas! Moi, on m?a toujours dit quand j?étais petite que ce n?était pas poli d?aller chez les gens qu?on ne connaissait pas, dit-elle en prenant un ton puéril. Alors, je fais ce qu?on m?a appris. Voyez-vous ces braves gens s?ils voyaient entrer une personne qu?ils ne connaissent pas? Ils me recevraient peut-être très mal! dit la princesse. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §904

?Ah! princesse, vous n?êtes pas Guermantes pour des prunes. Le possédez-vous assez, l?esprit des Guermantes! (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §908

?Mais on dit toujours l?esprit des Guermantes, je n?ai jamais pu comprendre pourquoi. Vous en connaissez donc d?autres qui en aient, ajouta-t-elle dans un éclat de rire écumant et joyeux, les traits de son visage concentrés, accouplés dans le réseau de son animation, les yeux étincelants, enflammés d?un ensoleillement radieux de gaîté que seuls avaient le pouvoir de faire rayonner ainsi les propos, fussent-ils tenus par la princesse elle-même, qui étaient une louange de son esprit ou de sa beauté. Tenez, voilà Swann qui a l?air de saluer votre Cambremer; là... il est à côté de la mère Saint-Euverte, vous ne voyez pas! Demandez-lui de vous présenter. Mais dépêchez-vous, il cherche à s?en aller! (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §909

Swann aimait beaucoup la princesse des Laumes, puis sa vue lui rappelait Guermantes, terre voisine de Combray, tout ce pays qu?il aimait tant et où il ne retournait plus pour ne pas s?éloigner d?Odette. Usant des formes mi-artistes, mi-galantes, par lesquelles il savait plaire à la princesse et qu?il retrouvait tout naturellement quand il se retrempait un instant dans son ancien milieu,?et voulant d?autre part pour lui-même exprimer la nostalgie qu?il avait de la campagne: (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §912

?Ah! dit-il à la cantonade, pour être entendu à la fois de Mme de Saint-Euverte à qui il parlait et de Mme des Laumes pour qui il parlait, voici la charmante princesse! Voyez, elle est venue tout exprès de Guermantes pour entendre le Saint-François d?Assise de Liszt et elle n?a eu le temps, comme une jolie mésange, que d?aller piquer pour les mettre sur sa tête quelques petits fruits de prunier des oiseaux et d?aubépine; il y a même encore de petites gouttes de rosée, un peu de la gelée blanche qui doit faire gémir la duchesse. C?est très joli, ma chère princesse. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §913

?Comment la princesse est venue exprès de Guermantes? Mais c?est trop! Je ne savais pas, je suis confuse, s?écrie naïvement Mme de Saint-Euverte qui était peu habituée au tour d?esprit de Swann. Et examinant la coiffure de la princesse: Mais c?est vrai, cela imite... comment dirais-je, pas les châtaignes, non, oh! c?est une idée ravissante, mais comment la princesse pouvait-elle connaître mon programme. Les musiciens ne me l?ont même pas communiqué à moi. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §914

Et sans doute cela n?était pas vrai. Mais Swann et la princesse avaient une même manière de juger les petites choses qui avait pour effet?à moins que ce ne fût pour cause?une grande analogie dans la façon de s?exprimer et jusque dans la prononciation. Cette ressemblance ne frappait pas parce que rien n?était plus différent que leurs deux voix. Mais si on parvenait par la pensée à ôter aux propos de Swann la sonorité qui les enveloppait, les moustaches d?entre lesquelles ils sortaient, on se rendait compte que c?étaient les mêmes phrases, les mêmes inflexions, le tour de la coterie Guermantes. Pour les choses importantes, Swann et la princesse n?avaient les mêmes idées sur rien. Mais depuis que Swann était si triste, ressentant toujours cette espèce de frisson qui précède le moment où l?on va pleurer, il avait le même besoin de parler du chagrin qu?un assassin a de parler de son crime. En entendant la princesse lui dire que la vie était une chose affreuse, il éprouva la même douceur que si elle lui avait parlé d?Odette. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §926

?Mais je crois bien, pourquoi ne viendriez-vous pas à Guermantes, ma belle-mère serait folle de joie. Cela passe pour très laid, mais je vous dirai que ce pays ne me déplaît pas, j?ai horreur des pays «pittoresques». (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §928