Marcel Proust | France | Combray

Peut-être l?immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d?autres, par l?immobilité de notre pensée en face d?elles. Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit s?agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j?étais, tout tournait autour de moi dans l?obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait, d?après la forme de sa fatigue, à repérer la position de ses membres pour en induire la direction du mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres où il avait dormi, tandis qu?autour de lui les murs invisibles, changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en rapprochant les circonstances, lui,?mon corps,?se rappelait pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des fenêtres, l?existence d?un couloir, avec la pensée que j?avais en m?y endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant à deviner son orientation, s?imaginait, par exemple, allongé face au mur dans un grand lit à baldaquin et aussitôt je me disais: «Tiens, j?ai fini par m?endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir», j?étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années; et mon corps, le côté sur lequel je reposais, gardiens fidèles d?un passé que mon esprit n?aurait jamais dû oublier, me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme d?urne, suspendue au plafond par des chaînettes, al cheminée en marbre de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes grands-parents, en des jours lointains qu?en ce moment je me figurais actuels sans me les représenter exactement et que je reverrais mieux tout à l?heure quand je serais tout à fait éveillé. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §34

Puis renaissait le souvenir d?une nouvelle attitude; le mur filait dans une autre direction: j?étais dans ma chambre chez Mme de Saint-Loup, à la campagne; mon Dieu! Il est au moins dix heures, on doit avoir fini de dîner! J?aurai trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup, avant d?endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c?était les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C?est un autre genre de vie qu?on mène à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu?à la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au soleil; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m?habiller pour le dîner, de loin je l?aperçois, quand nous rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §35

Certes, j?étais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi, m?avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait mis approximativement à leur place dans l?obscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais j?avais beau savoir que je n?étais pas dans les demeures dont l?ignorance du réveil m?avait en un instant sinon présenté l?image distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais pas à me rendormir tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie d?autrefois, à Combray chez ma grand?tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les personnes que j?y avais connues, ce que j?avais vu d?elles, ce qu?on m?en avait raconté. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §37

A Combray, tous les jours dès la fin de l?après-midi, longtemps avant le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin de ma mère et de ma grand?mère, ma chambre à coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on me trouvait l?air trop malheureux, de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l?heure du dîner, on coiffait ma lampe; et, à l?instar des premiers architectes et maîtres verriers de l?âge gothique, elle substituait à l?opacité des murs d?impalpables irisations, de surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané. Mais ma tristesse n?en était qu?accrue, parce que rien que le changement d?éclairage détruisait l?habitude que j?avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher, elle m?était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais plus et j?y étais inquiet, comme dans une chambre d?hôtel ou de «chalet», où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de chemin de fer. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §38

Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m?embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l?entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m?aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j?aimais tant, j?en arrivais à souhaiter qu?il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n?était pas encore venue. Quelquefois quand, après m?avoir embrassé, elle ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire «embrasse-moi une fois encore», mais je savais qu?aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu?elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m?embrasser, en m?apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher de m?en faire perdre le besoin, l?habitude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu?elle m?avait apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l?avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m?endormir. Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis qu?il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à l?improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant «sans sonner», mais le double tintement timide, ovale et doré de la clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait: «Une visite, qui cela peut-il être?» mais on savait bien que cela ne pouvait être que M. Swann; ma grand?tante parlant à haute voix, pour prêcher d?exemple, sur un ton qu?elle s?efforçait de rendre naturel, disait de ne pas chuchoter ainsi; que rien n?est plus désobligeant pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu?on est en train de dire des choses qu?elle ne doit pas entendre; et on envoyait en éclaireur ma grand?mère, toujours heureuse d?avoir un prétexte pour faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop aplatis. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §43

Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand?mère allait nous apporter de l?ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un grand nombre possible d?assaillants, et bientôt après mon grand-père disait: «Je reconnais la voix de Swann.» On ne le reconnaissait en effet qu?à la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts, sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au jardin pour ne pas attirer les moustiques et j?allais, sans en avoir l?air, dire qu?on apportât les sirops; ma grand?mère attachait beaucoup d?importance, trouvant cela plus aimable, à ce qu?ils n?eussent pas l?air de figurer d?une façon exceptionnelle, et pour les visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui, était très lié avec mon grand-père qui avait été un des meilleurs amis de son père, homme excellent mais singulier, chez qui, paraît-il, un rien suffisait parfois pour interrompre les élans du c?ur, changer le cours de la pensée. J?entendais plusieurs fois par an mon grand-père raconter à table des anecdotes toujours les mêmes sur l?attitude qu?avait eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu?il avait veillée jour et nuit. Mon grand-père qui ne l?avait pas vu depuis longtemps était accouru auprès de lui dans la propriété que les Swann possédaient aux environs de Combray, et avait réussi, pour qu?il n?assistât pas à la mise en bière, à lui faire quitter un moment, tout en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le parc où il y avait un peu de soleil. Tout d?un coup, M. Swann prenant mon grand-père par le bras, s?était écrié: «Ah! mon vieil ami, quel bonheur de se promener ensemble par ce beau temps. Vous ne trouvez pas ça joli tous ces arbres, ces aubépines et mon étang dont vous ne m?avez jamais félicité? Vous avez l?air comme un bonnet de nuit. Sentez-vous ce petit vent? Ah! on a beau dire, la vie a du bon tout de même, mon cher Amédée!» Brusquement le souvenir de sa femme morte lui revint, et trouvant sans doute trop compliqué de chercher comment il avait pu à un pareil moment se laisser aller à un mouvement de joie, il se contenta, par un geste qui lui était familier chaque fois qu?une question ardue se présentait à son esprit, de passer la main sur son front, d?essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux années qu?il lui survécut, il disait à mon grand-père: «C?est drôle, je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser beaucoup à la fois.» «Souvent, mais peu à la fois, comme le pauvre père Swann», était devenu une des phrases favorites de mon grand-père qui la prononçait à propos des choses les plus différentes. Il m?aurait paru que ce père de Swann était un monstre, si mon grand-père que je considérais comme meilleur juge et dont la sentence faisant jurisprudence pour moi, m?a souvent servi dans la suite à absoudre des fautes que j?aurais été enclin à condamner, ne s?était récrié: «Mais comment? c?était un c?ur d?or!» (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §44

Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant mon mariage, M. Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand?tante et mes grands-parents ne soupçonnèrent pas qu?il ne vivait plus du tout dans la société qu?avait fréquentée sa famille et que sous l?espèce d?incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils hébergeaient,?avec la parfaite innocence d?honnêtes hôteliers qui ont chez eux, sans le savoir, un célèbre brigand,?un des membres les plus élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg Saint-Germain. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §45

L?ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de son caractère, mais aussi à ce que les bourgeois d?alors se faisaient de la société une idée un peu hindoue et la considéraient comme composée de castes fermées où chacun, dès sa naissance, se trouvait placé dans le rang qu?occupaient ses parents, et d?où rien, à moins des hasards d?une carrière exceptionnelle ou d?un mariage inespéré, ne pouvait vous tirer pour vous faire pénétrer dans une caste supérieure. M. Swann, le père, était agent de change; le «fils Swann» se trouvait faire partie pour toute sa vie d?une caste où les fortunes, comme dans une catégorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. On savait quelles avaient été les fréquentations de son père, on savait donc quelles étaient les siennes, avec quelles personnes il était «en situation» de frayer. S?il en connaissait d?autres, c?étaient relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa famille, comme étaient mes parents, fermaient d?autant plus bienveillamment les yeux qu?il continuait, depuis qu?il était orphelin, à venir très fidèlement nous voir; mais il y avait fort à parier que ces gens inconnus de nous qu?il voyait, étaient de ceux qu?il n?aurait pas osé saluer si, étant avec nous, il les avait rencontrés. Si l?on avait voulu à toute force appliquer à Swann un coefficient social qui lui fût personnel, entre les autres fils d?agents de situation égale à celle de ses parents, ce coefficient eût été pour lui un peu inférieur parce que, très simple de façon et ayant toujours eu une «toquade» d?objets anciens et de peinture, il demeurait maintenant dans un vieil hôtel où il entassait ses collections et que ma grand?mère rêvait de visiter, mais qui était situé quai d?Orléans, quartier que ma grand?tante trouvait infamant d?habiter. «Etes-vous seulement connaisseur? je vous demande cela dans votre intérêt, parce que vous devez vous faire repasser des croûtes par les marchands», lui disait ma grand?tante; elle ne lui supposait en effet aucune compétence et n?avait pas haute idée même au point de vue intellectuel d?un homme qui dans la conversation évitait les sujets sérieux et montrait une précision fort prosaïque non seulement quand il nous donnait, en entrant dans les moindres détails, des recettes de cuisine, mais même quand les s?urs de ma grand?mère parlaient de sujets artistiques. Provoqué par elles à donner son avis, à exprimer son admiration pour un tableau, il gardait un silence presque désobligeant et se rattrapait en revanche s?il pouvait fournir sur le musée où il se trouvait, sur la date où il avait été peint, un renseignement matériel. Mais d?habitude il se contentait de chercher à nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions, avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisinière, avec notre cocher. Certes ces récits faisaient rire ma grand?tante, mais sans qu?elle distinguât bien si c?était à cause du rôle ridicule que s?y donnait toujours Swann ou de l?esprit qu?il mettait à les conter: «On peut dire que vous êtes un vrai type, monsieur Swann!» Comme elle était la seule personne un peu vulgaire de notre famille, elle avait soin de faire remarquer aux étrangers, quand on parlait de Swann, qu?il aurait pu, s?il avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou avenue de l?Opéra, qu?il était le fils de M. Swann qui avait dû lui laisser quatre ou cinq millions, mais que c?était sa fantaisie. Fantaisie qu?elle jugeait du reste devoir être si divertissante pour les autres, qu?à Paris, quand M. Swann venait le 1er janvier lui apporter son sac de marrons glacés, elle ne manquait pas, s?il y avait du monde, de lui dire: «Eh bien! M. Swann, vous habitez toujours près de l?Entrepôt des vins, pour être sûr de ne pas manquer le train quand vous prenez le chemin de Lyon?» Et elle regardait du coin de l??il, par-dessus son lorgnon, les autres visiteurs. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §46

Mais si l?on avait dit à ma grand?mère que ce Swann qui, en tant que fils Swann était parfaitement «qualifié» pour être reçu par toute la «belle bourgeoisie», par les notaires ou les avoués les plus estimés de Paris (privilège qu?il semblait laisser tomber en peu en quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute différente; qu?en sortant de chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu?il rentrait se coucher, il rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait dans tel salon que jamais l??il d?aucun agent ou associé d?agent ne contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu?aurait pu l?être pour une dame plus lettrée la pensée d?être personnellement liée avec Aristée dont elle aurait compris qu?il allait, après avoir causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un empire soustrait aux yeux des mortels et où Virgile nous le montre reçu à bras ouverts; ou, pour s?en tenir à une image qui avait plus de chance de lui venir à l?esprit, car elle l?avait vue peinte sur nos assiettes à petits fours de Combray?d?avoir eu à dîner Ali-Baba, lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante de trésors insoupçonnés. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §47

On ne se gênait guère pour l?envoyer quérir dès qu?on avait besoin d?une recette de sauce gribiche ou de salade à l?ananas pour des grands dîners où on ne l?invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige suffisant pour qu?on pût le servir à des étrangers qui venaient pour la première fois. Si la conversation tombait sur les princes de la Maison de France: «des gens que nous ne connaîtrons jamais ni vous ni moi et nous nous en passons, n?est-ce pas», disait ma grand?tante à Swann qui avait peut-être dans sa poche une lettre de Twickenham; elle lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs où la s?ur de ma grand?mère chantait, ayant pour manier cet être ailleurs si recherché, la naïve brusquerie d?un enfant qui joue avec un bibelot de collection sans plus de précautions qu?avec un objet bon marché. Sans doute le Swann que connurent à la même époque tant de clubmen était bien différent de celui que créait ma grand?tante, quand le soir, dans le petit jardin de Combray, après qu?avaient retenti les deux coups hésitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce qu?elle savait sur la famille Swann, l?obscur et incertain personnage qui se détachait, suivi de ma grand?mère, sur un fond de ténèbres, et qu?on reconnaissait à la voix. Mais même au point de vue des plus insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n?a qu?à aller prendre connaissance comme d?un cahier des charges ou d?un testament; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres. Même l?acte si simple que nous appelons «voir une personne que nous connaissons» est en partie un acte intellectuel. Nous remplissons l?apparence physique de l?être que nous voyons, de toutes les notions que nous avons sur lui et dans l?aspect total que nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n?était qu?une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous retrouvons, que nous écoutons. Sans doute, dans le Swann qu?ils s?étaient constitué, mes parents avaient omis par ignorance de faire entrer une foule de particularités de sa vie mondaine que étaient cause que d?autres personnes, quand elles étaient en sa présence, voyaient les élégances régner dans son visage et s?arrêter à son nez busqué comme à leur frontière naturelle; mais aussi ils avaient pu entasser dans ce visage désaffecté de son prestige, vacant et spacieux, au fond de ces yeux dépréciés, le vague et doux résidu,?mi-mémoire, mi-oubli,?des heures oisives passées ensemble après nos dîners hebdomadaires, autour de la table de jeu ou au jardin, durant notre vie de bon voisinage campagnard. L?enveloppe corporelle de notre ami en avait été si bien bourrée, ainsi que de quelques souvenirs relatifs à ses parents, que ce Swann-là était devenu un être complet et vivant, et que j?ai l?impression de quitter une personne pour aller vers une autre qui en est distincte, quand, dans ma mémoire, du Swann que j?ai connu plus tard avec exactitude je passe à ce premier Swann,?à ce premier Swann dans lequel je retrouve les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui d?ailleurs ressemble moins à l?autre qu?aux personnes que j?ai connues à la même époque, comme s?il en était de notre vie ainsi que d?un musée où tous les portraits d?un même temps ont un air de famille, une même tonalité?à ce premier Swann rempli de loisir, parfumé par l?odeur du grand marronnier, des paniers de framboises et d?un brin d?estragon. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §50

Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du dîner et que pour ne pas contrarier mon père, maman ne me laisserait pas l?embrasser à plusieurs reprises devant le monde, comme si ç?avait été dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à manger, pendant qu?on commencerait à dîner et que je sentirais approcher l?heure, de faire d?avance de ce baiser qui serait si court et furtif, tout ce que j?en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la place de la joue que j?embrasserais, de préparer ma pensée pour pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute la minute que m?accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres, comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose, prépare sa palette, et a fait d?avance de souvenir, d?après ses notes, tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la présence du modèle. Mais voici qu?avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut la férocité inconsciente de dire: «Le petit a l?air fatigué, il devrait monter se coucher. On dîne tard du reste ce soir.» Et mon père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand?mère et que ma mère la foi des traités, dit: «Oui, allons, vas te coucher.» Je voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche du dîner. «Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte!» Et il me fallut partir sans viatique; il me fallut monter chaque marche de l?escalier, comme dit l?expression populaire, à «contre-c?ur», montant contre mon c?ur qui voulait retourner près de ma mère parce qu?elle ne lui avait pas, en m?embrassant, donné licence de me suivre. Cet escalier détesté où je m?engageais toujours si tristement, exhalait une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir et la rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que sous cette forme olfactive mon intelligence n?en pouvait plus prendre sa part. Quand nous dormons et qu?une rage de dents n?est encore perçue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforçons deux cents fois de suite de tirer de l?eau ou que comme un vers de Molière que nous nous répétons sans arrêter, c?est un grand soulagement de nous réveiller et que notre intelligence puisse débarrasser l?idée de rage de dents, de tout déguisement héroïque ou cadencé. C?est l?inverse de ce soulagement que j?éprouvais quand mon chagrin de monter dans ma chambre entrait en moi d?une façon infiniment plus rapide, presque instantanée, à la fois insidieuse et brusque, par l?inhalation,?beaucoup plus toxique que la pénétration morale,?de l?odeur de vernis particulière à cet escalier. Une fois dans ma chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de m?ensevelir dans le lit de fer qu?on avait ajouté dans la chambre parce que j?avais trop chaud l?été sous les courtines de reps du grand lit, j?eus un mouvement de révolte, je voulus essayer d?une ruse de condamné. J?écrivis à ma mère en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui dire dans ma lettre. Mon effroi était que Françoise, la cuisinière de ma tante qui était chargée de s?occuper de moi quand j?étais à Combray, refusât de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire une commission à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait aussi impossible que pour le portier d?un théâtre de remettre une lettre à un acteur pendant qu?il est en scène. Elle possédait à l?égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l?apparence de ces lois antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un animal le nerf de la cuisse). Ce code, si l?on en jugeait par l?entêtement soudain qu?elle mettait à ne pas vouloir faire certaines commissions que nous lui donnions, semblait avoir prévu des complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien dans l?entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village n?avait pu les lui suggérer; et l?on était obligé de se dire qu?il y avait en elle un passé français très ancien, noble et mal compris, comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent qu?il y eut jadis une vie de cour, et où les ouvriers d?une usine de produits chimiques travaillent au milieu de délicates sculptures qui représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymon. Dans le cas particulier, l?article du code à cause duquel il était peu probable que sauf le cas d?incendie Françoise allât déranger maman en présence de M. Swann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait simplement le respect qu?elle professait non seulement pour les parents,?comme pour les morts, les prêtres et les rois,?mais encore pour l?étranger à qui on donne l?hospitalité, respect qui m?aurait peut-être touché dans un livre mais qui m?irritait toujours dans sa bouche, à cause du ton grave et attendri qu?elle prenait pour en parler, et davantage ce soir où le caractère sacré qu?elle conférait au dîner avait pour effet qu?elle refuserait d?en troubler la cérémonie. Mais pour mettre une chance de mon côté, je n?hésitai pas à mentir et à lui dire que ce n?était pas du tout moi qui avais voulu écrire à maman, mais que c?était maman qui, en me quittant, m?avait recommandé de ne pas oublier de lui envoyer une réponse relativement à un objet qu?elle m?avait prié de chercher; et elle serait certainement très fâchée si on ne lui remettait pas ce mot. Je pense que Françoise ne me crut pas, car, comme les hommes primitifs dont les sens étaient plus puissants que les nôtres, elle discernait immédiatement, à des signes insaisissables pour nous, toute vérité que nous voulions lui cacher; elle regarda pendant cinq minutes l?enveloppe comme si l?examen du papier et l?aspect de l?écriture allaient la renseigner sur la nature du contenu ou lui apprendre à quel article de son code elle devait se référer. Puis elle sortit d?un air résigné qui semblait signifier: «C?est-il pas malheureux pour des parents d?avoir un enfant pareil!» Elle revint au bout d?un moment me dire qu?on n?en était encore qu?à la glace, qu?il était impossible au maître d?hôtel de remettre la lettre en ce moment devant tout le monde, mais que, quand on serait aux rince-bouche, on trouverait le moyen de la faire passer à maman. Aussitôt mon anxiété tomba; maintenant ce n?était plus comme tout à l?heure pour jusqu?à demain que j?avais quitté ma mère, puisque mon petit mot allait, la fâchant sans doute (et doublement parce que ce manège me rendrait ridicule aux yeux de Swann), me faire du moins entrer invisible et ravi dans la même pièce qu?elle, allait lui parler de moi à l?oreille; puisque cette salle à manger interdite, hostile, où, il y avait un instant encore, la glace elle-même?le «granité»?et les rince-bouche me semblaient recéler des plaisirs malfaisants et mortellement tristes parce que maman les goûtait loin de moi, s?ouvrait à moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu?à mon c?ur enivré l?attention de maman tandis qu?elle lirait mes lignes. Maintenant je n?étais plus séparé d?elle; les barrières étaient tombées, un fil délicieux nous réunissait. Et puis, ce n?était pas tout: maman allait sans doute ve (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §57

J?entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann; et quand le grelot de la porte m?eut averti qu?il venait de partir, j?allai à la fenêtre. Maman demandait à mon père s?il avait trouvé la langouste bonne et si M. Swann avait repris de la glace au café et à la pistache. «Je l?ai trouvée bien quelconque, dit ma mère; je crois que la prochaine fois il faudra essayer d?un autre parfum.» «Je ne peux pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand?tante, il est d?un vieux!» Ma grand?tante avait tellement l?habitude de voir toujours en Swann un même adolescent, qu?elle s?étonnait de le trouver tout à coup moins jeune que l?âge qu?elle continuait à lui donner. Et mes parents du reste commençaient à lui trouver cette vieillesse anormale, excessive, honteuse et méritée des célibataires, de tous ceux pour qui il semble que le grand jour qui n?a pas de lendemain soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide et que les moments s?y additionnent depuis le matin sans se diviser ensuite entre des enfants. «Je crois qu?il a beaucoup de soucis avec sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain monsieur de Charlus. C?est la fable de la ville.» Ma mère fit remarquer qu?il avait pourtant l?air bien moins triste depuis quelque temps. «Il fait aussi moins souvent ce geste qu?il a tout à fait comme son père de s?essuyer les yeux et de se passer la main sur le front. Moi je crois qu?au fond il n?aime plus cette femme.» «Mais naturellement il ne l?aime plus, répondit mon grand-père. J?ai reçu de lui il y a déjà longtemps une lettre à ce sujet, à laquelle je me suis empressé de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute sur ses sentiments au moins d?amour, pour sa femme. Hé bien! vous voyez, vous ne l?avez pas remercié pour l?Asti», ajouta mon grand-père en se tournant vers ses deux belles-s?urs. «Comment, nous ne l?avons pas remercié? je crois, entre nous, que je lui ai même tourné cela assez délicatement», repondit ma tante Flora. «Oui, tu as très bien arrangé cela: je t?ai admirée», dit ma tante Céline. «Mais toi tu as été très bien aussi.» «Oui j?étais assez fière de ma phrase sur les voisins aimables.» «Comment, c?est cela que vous appelez remercier! s?écria mon grand-père. J?ai bien entendu cela, mais du diable si j?ai cru que c?était pour Swann. Vous pouvez être sûres qu?il n?a rien compris.» «Mais voyons, Swann n?est pas bête, je suis certaine qu?il a apprécié. Je ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le prix du vin!» Mon père et ma mère restèrent seuls, et s?assirent un instant; puis mon père dit: «Hé bien! si tu veux, nous allons monter nous coucher.» «Si tu veux, mon ami, bien que je n?aie pas l?ombre de sommeil; ce n?est pas cette glace au café si anodine qui a pu pourtant me tenir si éveillée; mais j?aperçois de la lumière dans l?office et puisque la pauvre Françoise m?a attendue, je vais lui demander de dégrafer mon corsage pendant que tu vas te déshabiller.» Et ma mère ouvrit la porte treillagée du vestibule qui donnait sur l?escalier. Bientôt, je l?entendis qui montait fermer sa fenêtre. J?allai sans bruit dans le couloir; mon c?ur battait si fort que j?avais de la peine à avancer, mais du moins il ne battait plus d?anxiété, mais d?épouvante et de joie. Je vis dans la cage de l?escalier la lumière projetée par la bougie de maman. Puis je la vis elle-même; je m?élançai. A la première seconde, elle me regarda avec étonnement, ne comprenant pas ce qui était arrivé. Puis sa figure prit une expression de colère, elle ne me disait même pas un mot, et en effet pour bien moins que cela on ne m?adressait plus la parole pendant plusieurs jours. Si maman m?avait dit un mot, ç?aurait été admettre qu?on pouvait me reparler et d?ailleurs cela peut-être m?eût paru plus terrible encore, comme un signe que devant la gravité du châtiment qui allait se préparer, le silence, la brouille, eussent été puérils. Une parole c?eût été le calme avec lequel on répond à un domestique quand on vient de décider de le renvoyer; le baiser qu?on donne à un fils qu?on envoie s?engager alors qu?on le lui aurait refusé si on devait se contenter d?être fâché deux jours avec lui. Mais elle entendit mon père qui montait du cabinet de toilette où il était allé se déshabiller et pour éviter la scène qu?il me ferait, elle me dit d?une voix entrecoupée par la colère: «Sauve-toi, sauve-toi, qu?au moins ton père ne t?ait vu ainsi attendant comme un fou!» Mais je lui répétais: «Viens me dire bonsoir», terrifié en voyant que le reflet de la bougie de mon père s?élevait déjà sur le mur, mais aussi usant de son approche comme d?un moyen de chantage et espérant que maman, pour éviter que mon père me trouvât encore là si elle continuait à refuser, allait me dire: «Rentre dans ta chambre, je vais venir.» Il était trop tard, mon père était devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces mots que personne n?entendit: «Je suis perdu!» (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §62

C?est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me ressouvenais de Combray, je n?en revis jamais que cette sorte de pan lumineux, découpé au milieu d?indistinctes ténèbres, pareil à ceux que l?embrasement d?un feu de bengale ou quelque projection électrique éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties restent plongées dans la nuit: à la base assez large, le petit salon, la salle à manger, l?amorce de l?allée obscure par où arriverait M. Swann, l?auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je m?acheminais vers la première marche de l?escalier, si cruel à monter, qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide irrégulière; et, au faîte, ma chambre à coucher avec le petit couloir à porte vitrée pour l?entrée de maman; en un mot, toujours vu à la même heure, isolé de tout ce qu?il pouvait y avoir autour, se détachant seul sur l?obscurité, le décor strictement nécessaire (comme celui qu?on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les représentations en province), au drame de mon déshabillage; comme si Combray n?avait consisté qu?en deux étages reliés par un mince escalier, et comme s?il n?y avait jamais été que sept heures du soir. A vrai dire, j?aurais pu répondre à qui m?eût interrogé que Combray comprenait encore autre chose et existait à d?autres heures. Mais comme ce que je m?en serais rappelé m?eût été fourni seulement par la mémoire volontaire, la mémoire de l?intelligence, et comme les renseignements qu?elle donne sur le passé ne conservent rien de lui, je n?aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela était en réalité mort pour moi. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §70

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n?était pas le théâtre et la drame de mon coucher, n?existait plus pour moi, quand un jour d?hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j?avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d?abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaent avoir été moulés dans la valve rainurée d?une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d?un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j?avais laissé s?amollir un morceau de madeleine. Mais à l?instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d?extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m?avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m?avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu?opère l?amour, en me remplissant d?une essence précieuse: ou plutôt cette essence n?était pas en moi, elle était moi. J?avais cessé de me sentire médiocre, contingent, mortel. D?où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais q?elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu?elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D?où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l?appréhender? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m?apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m?arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n?est pas en lui, mais en moi. Il l?y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l?heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C?est à lui de trouver la vérité. Mais comment? Grave incertitude, toutes les fois que l?esprit se sent dépassé par lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher? pas seulement: créer. Il est en face de quelque chose qui n?est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §75

Et tout d?un coup le souvenir m?est apparu. Ce goût celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l?heure de la messe), quand j?allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m?offrait après l?avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m?avait rien rappelé avant que je n?y eusse goûté; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leu image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d?autres plus récents; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s?était désagrégé; les formes,?et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot?s?étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d?expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d?un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l?odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l?édifice immense du souvenir. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §79

Et dès que j?eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s?appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu?on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j?avais revu jusque-là); et avec la maison, la ville, la Place où on m?envoyait avant déjeuner, les rues où j?allais faire des courses depuis le matin jusqu?au soir et par tous les temps, les chemins qu?on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s?amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d?eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s?étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l?église et tout Combray et ses environs, tout cela que prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §80

Combray de loin, à dix lieues à la ronde, vu du chemin de fer quand nous y arrivions la dernière semaine avant Pâques, ce n?était qu?une église résumant la ville, la représentant, parlant d?elle et pour elle aux lointains, et, quand on approchait, tenant serrés autour de sa haute mante sombre, en plein champ, contre le vent, comme une pastoure ses brebis, les dos laineux et gris des maisons rassemblées qu?un reste de remparts du moyen âge cernait çà et là d?un trait aussi parfaitement circulaire qu?une petite ville dans un tableau de primitif. A l?habiter, Combray était un peu triste, comme ses rues dont les maisons construites en pierres noirâtres du pays, précédées de degrés extérieurs, coiffées de pignons qui rabattaient l?ombre devant elles, étaient assez obscures pour qu?il fallût dès que le jour commençait à tomber relever les rideaux dans les «salles«; des rues aux graves noms de saints (desquels plusieurs seigneurs de Combray): rue Saint-Hilaire, rue Saint-Jacques où était la maison de ma tante, rue Sainte-Hildegarde, où donnait la grille, et rue du Saint-Esprit sur laquelle s?ouvrait la petite porte latérale de son jardin; et ces rues de Combray existent dans une partie de ma mémoire si reculée, peinte de couleurs si différentes de celles qui maintenant revêtent pour moi le monde, qu?en vérité elles me paraissent toutes, et l?église qui les dominait sur la Place, plus irréelles encore que les projections de la lanterne magique; et qu?à certains moments, il me semble que pouvoir encore traverser la rue Saint-Hilaire, pouvoir louer une chambre rue de l?Oiseau?à la vieille hôtellerie de l?Oiseau flesché, des soupiraux de laquelle montait une odeur de cuisine que s?élève encore par moments en moi aussi intermittente et aussi chaude,?serait une entrée en contact avec l?Au-delà plus merveilleusement surnaturelle que de faire la connaissance de Golo et de causer avec Geneviève de Brabant. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §84

La cousine de mon grand-père,?ma grand?tante,?chez qui nous habitions, était la mère de cette tante Lèonie qui, depuis la mort de son mari, mon oncle Octave, n?avait plus voulu quitter, d?abord Combray, puis à Combray sa maison, puis sa chambre, puis son lit et ne «descendait» plus, toujours couchée dans un état incertain de chagrin, de débilité physique, de maladie, d?idée fixe et de dévotion. Son appartement particulier donnait sur la rue Saint-Jacques qui aboutissait beaucoup plus loin au Grand-Pré (par opposition au Petit-Pré, verdoyant au milieu de la ville, entre trois rues), et qui, unie, grisâtre, avec les trois hautes marches de grès presque devant chaque porte, semblait comme un défilé pratiqué par un tailleur d?images gothiques à même la pierre où il eût sculpté une crèche ou un calvaire. Ma tante n?habitait plus effectivement que deux chambres contiguës, restant l?après-midi dans l?une pendant qu?on aérait l?autre. C?étaient de ces chambres de province qui,?de même qu?en certains pays des parties entières de l?air ou de la mer sont illuminées ou parfumées par des myriades de protozoaires que nous ne voyons pas,?nous enchantent des mille odeurs qu?y dégagent les vertus, la sagesse, les habitudes, toute une vie secrète, invisible, surabondante et morale que l?atmosphère y tient en suspens; odeurs naturelles encore, certes, et couleur du temps comme celles de la campagne voisine, me déjà casanières, humaines et renfermées, gelée exquise industrieuse et limpide de tous les fruits de l?année qui ont quitté le verger pour l?armoire; saisonnières, mais mobilières et domestiques, corrigeant le piquant de la gelée blanche par la douceur du pain chaud, oisives et ponctuelles comme une horloge de village, flâneuses et rangées, insoucieuses et prévoyantes, lingères, matinales, dévotes, heureuses d?une paix qui n?apporte qu?un surcroît d?anxiété et d?un prosaïsme que set de grand réservoir de poésie à celui qui la traverse sans y avoir vécu. L?air y était saturé de la fine fleur d?un silence si nourricier, si succulent que je ne m?y avançais qu?avec une sorte de gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la semaine de Pâques où je le goûtais mieux parce que je venais seulement d?arriver à Combray: avant que j?entrasse souhaiter le bonjour à ma tante on me faisait attendre un instant, dans la première pièce où le soleil, d?hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu, déjà allumé entre les deux briques et qui badigeonnait toute la chambre d?une odeur de suie, en faisait comme un de ces grands «devants de four» de campagne, ou de ces manteaux de cheminée de châteaux, sous lesquels on souhaite que se déclarent dehors la pluie, la neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de l?hivernage; je faisais quelques pas de prie-Dieu aux fauteuils en velours frappé, toujours revêtus d?un appui-tête au crochet; et le feu cuisant comme une pâte les appétissantes odeurs dont l?air de la chambre était tout grumeleux et qu?avait déjà fait travailler et «lever» la fraîcheur humide et ensoleillée du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les boursouflait, en faisant un invisible et palpable gâteau provincial, un immense «chausson» où, à peine goûtés les aromes plus croustillants, plus fins, plus réputés, mais plus secs aussi du placard, de la commode, du papier à ramages, je revenais toujours avec une convoitise inavouée m?engluer dans l?odeur médiane, poisseuse, fade, indigeste et fruitée de couvre-lit à fleurs. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §85

D?un côté de son lit était une grande commode jaune en bois de citronnier et une table qui tenait à la fois de l?officine et du maître-autel, où, au-dessus d?une statuette de la Vierge et d?une bouteille de Vichy-Célestins, on trouvait des livres de messe et des ordonnances de médicaments, tous ce qu?il fallait pour suivre de son lit les offices et son régime, pour ne manquer l?heure ni de la pepsine, ni des Vêpres. De l?autre côté, son lit longeait la fenêtre, elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se désennuyer, à la façon des princes persans, la chronique quotidienne mais immémoriale de Combray, qu?elle commentait en-suite avec Françoise. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §88

Françoise, en effet, qui était depuis des années a son service et ne se doutait pas alors qu?elle entrerait un jour tout à fait au nôtre délaissait un peu ma tante pendant les mois où nous étions là. Il y avait eu dans mon enfance, avant que nous allions à Combray, quand ma tante Léonie passait encore l?hiver à Paris chez sa mère, un temps où je connaissais si peu Françoise que, le 1er janvier, avant d?entrer chez ma grand?tante, ma mère me mettait dans la main une pièce de cinq francs et me disait: «Surtout ne te trompe pas de personne. Attends pour donner que tu m?entendes dire: «Bonjour Françoise»; en même temps je te toucherai légèrement le bras. A peine arrivions-nous dans l?obscure antichambre de ma tante que nous apercevions dans l?ombre, sous les tuyaux d?un bonnet éblouissant, raide et fragile comme s?il avait été de sucre filé, les remous concentriques d?un sourire de reconnaissance anticipé. C?était Françoise, immobile et debout dans l?encadrement de la petite porte du corridor comme une statue de sainte dans sa niche. Quand on était un peu habitué à ces ténèbres de chapelle, on distinguait sur son visage l?amour désintéressé de l?humanité, le respect attendri pour les hautes classes qu?exaltait dans les meilleures régions de son c?ur l?espoir des étrennes. Maman me pinçait le bras avec violence et disait d?une voix forte: «Bonjour Françoise.» A ce signal mes doigts s?ouvraient et je lâchais la pièce qui trouvait pour la recevoir une main confuse, mais tendue. Mais depuis que nous allions à Combray je ne connaissais personne mieux que Françoise; nous étions ses préférés, elle avait pour nous, au moins pendant les premières années, avec autant de considération que pour ma tante, un goût plus vif, parce que nous ajoutions, au prestige de faire partie de la famille (elle avait pour les liens invisibles que noue entre les membres d?une famille la circulation d?un même sang, autant de respect qu?un tragique grec), le charme de n?être pas ses maîtres habituels. Aussi, avec quelle joie elle nous recevait, nous plaignant de n?avoir pas encore plus beau temps, le jour de notre arrivée, la veille de Pâques, où souvent il faisait un vent glacial, quand maman lui demandait des nouvelles de sa fille et de ses neveux, si son petit-fils était gentil, ce qu?on comptait faire de lui, s?il ressemblerait à sa grand?mère. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §90

Elle avait deviné que Françoise n?aimait pas son gendre et qu?il lui gâtait le plaisir qu?elle avait à être avec sa fille, avec qui elle ne causait pas aussi librement quand il était là. Aussi, quand Françoise allait les voir, à quelques lieues de Combray, maman lui disait en souriant: «N?est-ce pas Françoise, si Julien a été obligé de s?absenter et si vous avez Margeurite à vous toute seule pour toute la journée, vous serez désolée, mais vous vous ferez une raison?» Et Françoise disait en riant: «Madame sait tout; madame est pire que les rayons X (elle disait x avec une difficulté affectée et un sourire pour se railler elle-même, ignorante, d?employer ce terme savant), qu?on a fait venir pour Mme Octave et qui voient ce que vous avez dans le c?ur», et disparaissait, confuse qu?on s?occupât d?elle, peut-être pour qu?on ne la vît pas pleurer; maman était la première personne qui lui donnât cette douce émotion de sentir que sa vie, ses bonheurs, ses chagrins de paysanne pouvaient présenter de l?intérêt, être un motif de joie ou de tristesse pour une autre qu?elle-même. Ma tante se résignait à se priver un peu d?elle pendant notre séjour, sachant combien ma mère appréciait le service de cette bonne si intelligente et active, qui était aussi belle dès cinq heures du matin dans sa cuisine, sous son bonnet dont le tuyautage éclatant et fixe avait l?air d?être en biscuit, que pour aller à la grand?messe; qui faisait tout bien, travaillant comme un cheval, qu?elle fût bien portante ou non, mais sans bruit, sans avoir l?air de rien faire, la seule des bonnes de ma tante qui, quand maman demandait de l?eau chaude ou du café noir, les apportait vraiment bouillants; elle était un de ces serviteurs qui, dans une maison, sont à la fois ceux qui déplaisent le plus au premier abord à un étranger, peut-être parce qu?ils ne prennent pas la peine de faire sa conquête et n?ont pas pour lui de prévenance, sachant très bien qu?ils n?ont aucun besoin de lui, qu?on cesserait de le recevoir plutôt que de les renvoyer; et qui sont en revanche ceux à qui tiennent le plus les maîtres qui ont éprouvé leur capacités réelles, et ne se soucient pas de cet agrément superficiel, de ce bavardage servile qui fait favorablement impression à un visiteur, mais qui recouvre souvent une inéducable nullité. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §92

Mais ma tante savait bien que ce n?était pas pour rien qu?elle avait sonné Françoise, car, à Combray, une personne «qu?on ne connaissait point» était un être aussi peu croyable qu?un dieu de la mythologie, et de fait on ne se souvenait pas que, chaque fois que s?était produite, dans la rue de Saint-Esprit ou sur la place, une de ces apparitions stupéfiantes, des recherches bien conduites n?eussent pas fini par réduire le personnage fabuleux aux proportions d?une «personne qu?on connaissait», soit personnellement, soit abstraitement, dans son état civil, en tant qu?ayant tel degré de parenté avec des gens de Combray. C?était le fils de Mme Sauton qui rentrait du service, la nièce de l?abbé Perdreau qui sortait de couvent, le frère du curé, percepteur à Châteaudun qui venait de prendre sa retraite ou qui était venu passer les fêtes. On avait eu en les apercevant l?émotion de croire qu?il y avait à Combray des gens qu?on ne connaissait point simplement parce qu?on ne les avait pas reconnus ou identifiés tout de suite. Et pourtant, longtemps à l?avance, Mme Sauton et le curé avaient prévenu qu?ils attendaient leurs «voyageurs». Quand le soir, je montais, en rentrant, raconter notre promenade à ma tante, si j?avais l?imprudence de lui dire que nous avions rencontré près du Pont-Vieux, un homme que mon grand-père ne connaissait pas: «Un homme que grand-père ne connaissait point, s?écriait elle. Ah! je te crois bien!» Néanmoins un peu émue de cette nouvelle, elle voulait en avoir le c?ur net, mon grand-père était mandé. «Qui donc est-ce que vous avez rencontré près du Pont-Vieux, mon oncle? un homme que vous ne connaissiez point?»?«Mais si, répondait mon grand-père, c?était Prosper le frère du jardinier de Mme Bouilleb?uf.»?«Ah! bien», disait ma tante, tranquillisée et un peu rouge; haussant les épaules avec un sourire ironique, elle ajoutait: «Aussi il me disait que vous aviez rencontré un homme que vous ne connaissiez point!» Et on me recommandait d?être plus circonspect une autre fois et de ne plus agiter ainsi ma tante par des paroles irréfléchies. On connaissait tellement bien tout le monde, à Combray, bêtes et gens, que si ma tante avait vu par hasard passer un chien «qu?elle ne connaissait point», elle ne cessait d?y penser et de consacrer à ce fait incompréhensible ses talents d?induction et ses heures de liberté. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §116

Pendant que ma tante devisait ainsi avec Françoise, j?accompagnais mes parents à la messe. Que je l?aimais, que je la revois bien, notre Église! Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, grêlé comme une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même que le bénitier où il nous conduisait) comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant à l?église et de leurs doigts timides prenant de l?eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive, infléchir la pierre et l?entailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours. Ses pierres tombales, sous lesquelles la noble poussière des abbés de Combray, enterrés là, faisait au ch?ur comme un pavage spirituel, n?étaient plus elles-mêmes de la matière inerte et dure, car le temps les avait rendues douces et fait couler comme du miel hors des limites de leur propre équarrissure qu?ici elles avaient dépassées d?un flot blond, entraînant à la dérive une majuscule gothique en fleurs, noyant les violettes blanches du marbre; et en deçà desquelles, ailleurs, elles s?étaient résorbées, contractant encore l?elliptique inscription latine, introduisant un caprice de plus dans la disposition de ces caractères abrégés, rapprochant deux lettres d?un mot dont les autres avaient été démesurément distendues. Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil se montrait peu, de sorte que fît-il gris dehors, on était sûr qu?il ferait beau dans l?église; l?un était rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil à un Roi de jeu de cartes, qui vivait là-haut, sous un dais architectural, entre ciel et terre; (et dans le reflet oblique et bleu duquel, parfois les jours de semaine, à midi, quand il n?y a pas d?office,?à l?un de ces rares moments où l?église aérée, vacante, plus humaine, luxueuse, avec du soleil sur son riche mobilier, avait l?air presque habitable comme le hall de pierre sculptée et de verre peint, d?un hôtel de style moyen âge,?on voyait s?agenouiller un instant Mme Sazerat, posant sur le prie-Dieu voisin un paquet tout ficelé de petits fours qu?elle venait de prendre chez le pâtissier d?en face et qu?elle allait rapporter pour le déjeuner); dans un autre une montagne de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, semblait avoir givré à même la verrière qu?elle boursouflait de son trouble grésil comme une vitre à laquelle il serait resté des flocons, mais des flocons éclairés par quelque aurore (par la même sans doute qui empourprait le rétable de l?autel de tons si frais qu?ils semblaient plutôt posés là momentanément par une lueur du dehors prête à s?évanouir que par des couleurs attachées à jamais à la pierre); et tous étaient si anciens qu?on voyait çà et là leur vieillesse argentée étinceler de la poussière des siècles et monter brillante et usée jusqu?à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. Il y en avait un qui était un haut compartiment divisé en une centaine de petits vitraux rectangulaires où dominait le bleu, comme un grand jeu de cartes pareil à ceux qui devaient distraire le roi Charles VI; mais soit qu?un rayon eût brillé, soit que mon regard en bougeant eût promené à travers la verrière tour à tour éteinte et rallumée, un mouvant et précieux incendie, l?instant d?après elle avait pris l?éclat changeant d?une traîne de paon, puis elle tremblait et ondulait en une pluie flamboyante et fantastique qui dégouttait du haut de la voûte sombre et rocheuse, le long des parois humides, comme si c?était dans la nef de quelque grotte irisée de sinueux stalactites que je suivais mes parents, qui portaient leur paroissien; un instant après les petits vitraux en losange avaient pris la transparence profonde, l?infrangible dureté de saphirs qui eussent été juxtaposés sur quelque immense pectoral, mais derrière lesquels on sentait, plus aimé que toutes ces richesses, un sourire momentané de soleil; il était aussi reconnaissable dans le flot bleu et doux dont il baignait les pierreries que sur le pavé de la place ou la paille du marché; et, même à nos premiers dimanches quand nous étions arrivés avant Pâques, il me consolait que la terre fût encore nue et noire, en faisant épanouir, comme en un printemps historique et qui datait des successeurs de saint Louis, ce tapis éblouissant et doré de myosotis en verre. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §125

L?abside de l?église de Combray, pwut-on vraiment en parler? Elle était si grossière, si dénuée de beauté artistique et même d?élan religieux. Du dehors, comme le croisement des rues sur lequel elle donnait était en contre-bas, sa grossière muraille s?exhaussait d?un soubassement en moellons nullement polis, hérissés de cailloux, et qui n?avait rien de particulièrement ecclésiastique, les verrières semblaient percées à une hauteur excessive, et le tout avait plus l?air d?un mur de prison que d?église. Et certes, plus tard, quand je me rappelais toutes les glorieuses absides que j?ai vues, il ne me serait jamais venu à la pensée de rapprocher d?elles l?abside de Combray. Seulement, un jour, au détour d?une petite rue provinciale, j?aperçus, en face du croisement de trois ruelles, une muraille fruste et surélevée, avec des verrières percées en haut et offrant le même aspect asymétrique que l?abside de Combray. Alors je ne me suis pas demandé comme à Chartres ou à Reims avec quelle puissance y était exprimé le sentiment religieux, mais je me suis involontairement écrié: «L?Église!» (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §127

L?église! Familière; mitoyenne, rue Saint-Hilaire, où était sa porte nord, de ses deux voisines, la pharmacie de M. Rapin et la maison de Mme Loiseau, qu?elle touchait sans aucune séparation; simple citoyenne de Combray qui aurait pu avoir son numéro dans la rue si les rues de Combray avaient eu des numéros, et où il semble que le facteur aurait dû s?arrêter le matin quand il faisait sa distribution, avant d?entrer chez Mme Loiseau et en sortant de chez M. Rapin, il y avait pourtant entre elle et tout ce qui n?était pas elle une démarcation que mon esprit n?a jamais pu arriver à franchir. Mme Loiseau avait beau avoir à sa fenêtre des fuchsias, qui prenaient la mauvaise habitude de laisser leurs branches courir toujours partout tête baissée, et dont les fleurs n?avaient rien de plus pressé, quand elles étaient assez grandes, que d?aller rafraîchir leurs joues violettes et congestionnées contre la sombre façade de l?église, les fuchsias ne devenaient pas sacrés pour cela pour moi; entre les fleurs et la pierre noircie sur laquelle elles s?appuyaient, si mes yeux ne percevaient pas d?intervalle, mon esprit réservait un abîme. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §128

On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant sa figure inoubliable à l?horizon où Combray n?apparaissait pas encore; quand du train qui, la semaine de Pâques, nous amenait de Paris, mon père l?apercevait qui filait tour à tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait: «Allons, prenez les couvertures, on est arrivé.» Et dans une des plus grandes promenades que nous faisions de Combray, il y avait un endroit où la route resserrée débouchait tout à coup sur un immense plateau fermé à l?horizon par des forêts déchiquetées que dépassait seul la fine pointe du clocher de Saint-Hilaire, mais si mince, si rose, qu?elle semblait seulement rayée sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner à se paysage, à ce tableau rien que de nature, cette petite marque d?art, cette unique indication humaine. Quand on se rapprochait et qu?on pouvait apercevoir le reste de la tour carrée et à demi détruite qui, moins haute, subsistait à côté de lui, on était frappé surtout de ton rougeâtre et sombre des pierres; et, par un matin brumeux d?automne, on aurait dit, s?élevant au-dessus du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque de la couleur de la vigne vierge. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §129

Souvent sur la place, quand nous rentrions, ma grand?mère me faisait arrêter pour le regarder. Des fenêtres de sa tour, placées deux par deux les unes au-dessus des autres, avec cette juste et originale proportion dans les distances qui ne donne pas de la beauté et de la dignité qu?aux visages humains, il lâchait, laissait tomber à intervalles réguliers des volées de corbeaux qui, pendant un moment, tournoyaient en criant, comme si les vieilles pierres qui les laissaient s?ébattre sans paraître les voir, devenues tout d?un coup inhabitables et dégageant un principe d?agitation infinie, les avait frappés et repoussés. Puis, après avoir rayé en tous sens le velours violet de l?air du soir, brusquement calmés ils revenaient s?absorber dans la tour, de néfaste redevenue propice, quelques-uns posés çà et là, ne semblant pas bouger, mais happant peut-être quelque insecte, sur la pointe d?un clocheton, comme une mouette arrêtée avec l?immobilité d?un pêcheur à la crête d?une vague. Sans trop savoir pourquoi, ma grand?mère trouvait au clocher de Saint-Hilaire cette absence de vulgarité, de prétention, de mesquinerie, qui lui faisait aimer et croire riches d?une influence bienfaisante, la nature, quand la main de l?homme ne l?avait ps, comme faisait le jardinier de ma grand?tante, rapetissée, et les ?uvres de génie. Et sans doute, toute partie de l?église qu?on apercevait la distinguait de tout autre édifice par une sorte de pensée qui lui était infuse, mais c?était dans son clocher qu?elle semblait prendre conscience d?elle-même, affirmer une existence individuelle et responsable. C?était lui qui parlait pour elle. Je crois surtout que, confusément, ma grand?mère trouvait au clocher de Combray ce qui pour elle avait le plus de prix au monde, l?air naturel et l?air distingué. Ignorante en architecture, elle disait: «Mes enfants, moquez-vous de moi si vous voulez, il n?est peut-être pas beau dans les règles, mais sa vieille figure bizarre me plaît. Je suis sûre que s?il jouait du piano, il ne jouerait pas sec.» Et en le regardant, en suivant des yeux la douce tension, l?inclinaison fervente de ses pentes de pierre qui se rapprochaient en s?élevant comme des mains jointes qui prient, elle s?unissait si bien à l?effusion de la flèche, que son regard semblait s?élancer avec elle; et en même temps elle souriait amicalement aux vieilles pierres usées dont le couchant n?éclairait plus que le faîte et qui, à partir du moment où elles entraient dans cette zone ensoleillée, adoucies par la lumière, paraissaient tout d?un coup montées bien plus haut, lointaines, comme un chant repris «en voix de tête» une octave au-dessus. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §130

Même dans les courses qu?on avait à faire derrière l?église, là où on ne la voyait pas, tout semblait ordonné par rapport au clocher surgi ici ou là entre les maisons, peut-être plus émouvant encore quand il apparaissait ainsi sans l?église. Et certes, il y en a bien d?autres qui sont plus beaux vus de cette façon, et j?ai dans mon souvenir des vignettes de clochers dépassant les toits, qui ont un autre caractère d?art que celles que composaient les tristes rues de Combray. Je n?oublierai jamais, dans une curieuse ville de Normandie voisine de Balbec, deux charmants hôtels du XVIIIe siècle, qui me sont à beaucoup d?égards chers et vénérables et entre lesquels, quand on la regarde du beau jardin qui descend des perrons vers la rivière, la flèche gothique d?une église qu?ils cachent s?élance, ayant l?air de terminer, de surmonter leurs façades, mais d?une matière si différente, si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu?on voit bien qu?elle n?en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis, entre lesquels elle est prise sur la plage, la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d?émail. Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je sais un fenêtre où on voit après un premier, un second et même un troisième plan fait des toits amoncelés de plusieurs rues, une cloche violette, parfois rougeâtre, parfois aussi, dans les plus nobles «épreuves» qu?en tire l?atmosphère, d?un noir décanté de cendres, laquelle n?est autre que le dôme Saint-Augustin et qui donne à cette vue de Paris le caractère de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais comme dans aucune de ces petites gravures, avec quelque goût que ma mémoire ait pu les exécuter elle ne put mettre ce que j?avais perdu depuis longtemps, le sentiment qui nous fait non pas considérer une chose comme un spectacle, mais y croire comme en un être sans équivalent, aucune d?elles ne tient sous sa dépendance toute une partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects du clocher de Combray dans les rues qui sont derrière l?église. Qu?on le vît à cinq heures, quand on allait chercher les lettres à la poste, à quelques maisons de soi, à gauche, surélevant brusquement d?une cime isolée la ligne de faîte des toits; que si, au contraire, on voulait entrer demander des nouvelles de Mme Sazerat, on suivît des yeux cette ligne redevenue basse après la descente de son autre versant en sachant qu?il faudrait tourner à la deuxième rue après le clocher; soit qu?encore, poussant plus loin, si on allait à la gare, on le vît obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution; ou que, des bords de la Vivonne, l?abside musculeusement ramassée et remontée par la perspective semblât jaillir de l?effort que le clocher faisait pour lancer sa flèche au c?ur du ciel: c?était toujours à lui qu?il fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons d?un pinacle inattendu, levé avant moi comme le doigt de Dieu dont le corps eût été caché dans la foule des humains sans que je le confondisse pour cela avec elle. Et aujourd?hui encore si, dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m?a «mis dans mon chemin» me montre au loin, comme un point de repère, tel beffroi d?hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d?une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue, le passant, s?il se retourne pour s?assurer que je ne m?égare pas, peut, à son étonnement, m?apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le clocher, pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l?oubli qui s?assèchent et se rebâtissent; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l?heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue...mais...c?est dans mon c?ur... (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §133

En rentrant de la messe, nous rencontrions souvent M. Legrandin qui, retenu à Paris par sa profession d?ingénieur, ne pouvait, en dehors des grandes vacances, venir à sa propriété de Combray que du samedi soir au lundi matin. C?était un de ces hommes qui, en dehors d?une carrière scientifique où ils ont d?ailleurs brillamment réussi, possèdent une culture toute différente, littéraire, artistique, que leur spécialisation professionelle n?utilise pas et dont profite leur conversation. Plus lettrés que bien des littérateurs (nous ne savions pas à cette époque que M. Legrandin eût une certaine réputation comme écrivain et nous fûmes très étonnés de voir qu?un musicien célèbre avait composé une mélodie sur des vers de lui), doués de plus de «facilité» que bien des peintres, ils s?imaginent que la vie qu?ils mènent n?est pas celle qui leur aurait convenu et apportent à leurs occupations positives soit une insouciance mêlée de fantaisie, soit une application soutenue et hautaine, méprisante, amère et consciencieuse. Grand, avec une belle tournure, un visage pensif et fin aux longues moustaches blondes, au regard bleu et désenchanté, d?une politesse raffinée, causeur comme nous n?en avions jamais entendu, il était aux yeux de ma famille qui le citait toujours en exemple, le type de l?homme d?élite, prenant la vie de la façon la plus noble et la plus délicate. Ma grand?mère lui reprochait seulement de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de ne pas avoir dans son langage le naturel qu?il y avait dans ses cravates lavallière toujours flottantes, dans son veston droit presque d?écolier. Elle s?étonnait aussi des tirades enflammées qu?il entamait souvent contre l?aristocratie, la vie mondaine, le snobisme, «certainement le péché auquel pense saint Paul quand il parle du péché pour lequel il n?y a pas de rémission.» (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §134

Eulalie était une fille boiteuse, active et sourde qui s?était «retirée» après la mort de Mme de la Bretonnerie où elle avait été en place depuis son enfance et qui avait pris à côté de l?église une chambre, d?où elle descendait tout le temps soit aux offices, soit, en dehors des offices, dire une petite prière ou donner un coup de main à Théodore; le reste du temps elle allait voir des personnes malades comme ma tante Léonie à qui elle racontait ce qui s?était passé à la messe ou aux vêpres. Elle ne dédaignait pas d?ajouter quelque casuel à la petite rente que lui servait la famille de ses anciens maîtres en allant de temps en temps visiter le linge du curé ou de quelque autre personnalité marquante du monde clérical de Combray. Elle portait au-dessus d?une mante de drap noir un petit béguin blanc, presque de religieuse, et une maladie de peau donnait à une partie de ses joues et à son nez recourbé, les tons rose vif de la balsamine. Ses visites étaient la grande distraction de ma tante Léonie qui ne recevait plus guère personne d?autre, en dehors de M. le Curé. Ma tante avait peu à peu évincé tous les autres visiteurs parce qu?ils avaient le tort à ses yeux de rentrer tous dans l?une ou l?autre des deux catégories de gens qu?elle détestait. Les uns, les pires et dont elle s?était débarrassée les premiers, étaient ceux qui lui conseillaient de ne pas «s?écouter» et professaient, fût-ce négativement et en ne la manifestant que par certains silences de désapprobation ou par certains sourires de doute, la doctrine subversive qu?une petite promenade au soleil et un bon bifteck saignant (quand elle gardait quatorze heures sur l?estomac deux méchantes gorgées d?eau de Vichy!) lui feraient plus de bien que son lit et ses médecines. L?autre catégorie se composait des personnes qui avaient l?air de croire qu?elle était plus gravement malade qu?elle ne pensait, était aussi gravement malade qu?elle le disait. Aussi, ceux qu?elle avait laissé monter après quelques hésitations et sur les officieuses instances de Françoise et qui, au cours de leur visite, avaient montré combien ils étaient indignes de la faveur qu?on leur faisait en risquant timidement un: «Ne croyez-vous pas que si vous vous secouiez un peu par un beau temps», ou qui, au contraire, quand elle leur avait dit: «Je suis bien bas, bien bas, c?est la fin, mes pauvres amis», lui avaient répondu: «Ah! quand on n?a pas la santé! Mais vous pouvez durer encore comme ça», ceux-là, les uns comme les autres, étaient sûrs de ne plus jamais être reçus. Et si Françoise s?amusait de l?air épouvanté de ma tante quand de son lit elle avait aperçu dans la rue du Saint-Esprit une de ces personnes qui avait l?air de venir chez elle ou quand elle avait entendu un coup de sonnette, elle riait encore bien plus, et comme d?un bon tour, des ruses toujours victorieuses de ma tante pour arriver à les faire congédier et de leur mine déconfite en s?en retournant sans l?avoir vue, et, au fond admirait sa maîtresse qu?elle jugeait supérieure à tous ces gens puisque?elle ne voulait pas les recevoir. En somme, ma tante exigeait à la fois qu?on l?approuvât dans son régime, qu?on la plaignît pour ses souffrances et qu?on la rassurât sur son avenir. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §140

Et comme Eulalie savait avec cela comme personne distraire ma tante sans la fatiguer, ses visites qui avaient lieu régulièrement tous les dimanches sauf empêchement inopiné, étaient pour ma tante un plaisir dont la perspective l?entretenait ces jours-là dans un état agréable d?abord, mais bien vite douloureux comme une faim excessive, pour peu qu?Eulalie fût en retard. Trop prolongée, cette volupté d?attendre Eulalie tournait en supplice, ma tante ne cessait de regarder l?heure, bâillait, se sentait des faiblesses. Le coup de sonnette d?Eulalie, s?il arrivait tout à la fin de la journée, quand elle ne l?espérait plus, la faisait presque se trouver mal. En réalité, le dimanche, elle ne pensait qu?à cette visite et sitôt le déjeuner fini, Françoise avait hâte que nous quittions la salle à manger pour qu?elle pût monter «occuper» ma tante. Mais (surtout à partir du moment où les beaux jours s?installaient à Combray) il y avait bien longtemps que l?heure altière de midi, descendue de la tour de Saint-Hilaire qu?elle armoriait des douze fleurons momentanés de sa couronne sonore avait retenti autour de notre table, auprès du pain bénit venu lui aussi familièrement en sortant de l?église, quand nous étions encore assis devant les assiettes des Mille et une Nuits, appesantis par la chaleur et surtout par le repas. Car, au fond permanent d??ufs, de côtelettes, de pommes de terre, de confitures, de biscuits, qu?elle ne nous annonçait même plus, Françoise ajoutait?selon les travaux des champs et des vergers, le fruit de la marée, les hasards du commerce, les politesses des voisins et son propre génie, et si bien que notre menu, comme ces quatre-feuilles qu?on sculptait au XIIIe siècle au portail des cathédrales, reflétait un peu le rythme des saisons et les épisodes de la vie?: une barbue parce que la marchande lui en avait garanti la fraîcheur, une dinde parce qu?elle en avait vu une belle au marché de Roussainville-le-Pin, des cardons à la moelle parce qu?elle ne nous en avait pas encore fait de cette manière-là, un gigot rôti parce que le grand air creuse et qu?il avait bien le temps de descendre d?ici sept heures, des épinards pour changer, des abricots parce que c?était encore une rareté, des groseilles parce que dans quinze jours il n?y en aurait plus, des framboises que M. Swann avait apportées exprès, des cerises, les premières qui vinssent du cerisier du jardin après deux ans qu?il n?en donnait plus, du fromage à la crème que j?aimais bien autrefois, un gâteau aux amandes parce que?elle l?avait commandé la veille, une brioche parce que c?était notre tour de l?offrir. Quand tout cela était fini, composée expressément pour nous, mais dédiée plus spécialement à mon père qui était amateur, une crème au chocolat, inspiration, attention personnelle de Françoise, nous était offerte, fugitive et légère comme une ?uvre de circonstance où elle avait mis tout son talent. Celui qui eût refusé d?en goûter en disant: «J?ai fini, je n?ai plus faim», se serait immédiatement ravalé au rang de ces goujats qui, même dans le présent qu?un artiste leur fait d?une de ses ?uvres, regardent au poids et à la matière alors que n?y valent que l?intention et la signature. Même en laisser une seule goutte dans le plat eût témoigné de la même impolitesse que se lever avant la fin du morceau au nez du compositeur. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §143

Autrefois, je ne m?attardais pas dans le bois consacré qui l?entourait, car, avant de monter lire, j?entrais dans le petit cabinet de repos que mon oncle Adolphe, un frère de mon grand-père, ancien militaire qui avait pris sa retraite comme commandant, occupait au rez-de-chaussée, et qui, même quand les fenêtres ouvertes laissaient entrer la chaleur, sinon les rayons du soleil qui atteignaient rarement jusque-là, dégageait inépuisablement cette odeur obscure et fraîche, à la fois forestière et ancien régime, qui fait rêver longuement les narines, quand on pénètre dans certains pavillons de chasse abandonnés. Mais depuis nombre d?années je n?entrais plus dans le cabinet de mon oncle Adolphe, ce dernier ne venant plus à Combray à cause d?une brouille qui était survenue entre lui et ma famille, par ma faute, dans les circonstances suivantes: (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §145

Aussi je n?entrais plus dans le cabinet de repos maintenant fermé, de mon oncle Adolphe, et après m?être attardé aux abords de l?arrière-cuisine, quand Françoise, apparaissant sur le parvis, me disait: «Je vais laisser ma fille de cuisine servir le café et monter l?eau chaude, il faut que je me sauve chez Mme Octave», je me décidais à rentrer et montais directement lire chez moi. La fille de cuisine était une personne morale, une institution permanente à qui des attributions invariables assuraient une sorte de continuité et d?identité, à travers la succession des formes passagères en lesquelles elle s?incarnait: car nous n?eûmes jamais la même deux ans de suite. L?année où nous mangeâmes tant d?asperges, la fille de cuisine habituellement chargée de les «plumer» était une pauvre créature maladive, dans un état de grossesse déjà assez avancé quand nous arrivâmes à Pâques, et on s?étonnait même que Françoise lui laissât faire tant de courses et de besogne, car elle commençait à porter difficilement devant elle la mystérieuse corbeille, chaque jour plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraux la forme magnifique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui revêtent certaines des figures symboliques de Giotto dont M. Swann m?avait donné des photographies. C?est lui-même qui nous l?avait fait remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de cuisine, il nous disait: «Comment va la Charité de Giotto?» D?ailleurs elle-même, la pauvre fille, engraissée par sa grossesse, jusqu?à la figure, jusqu?aux joues qui tombaient droites et carrées, ressemblait en effet assez à ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutôt, dans lesquelles les vertus sont personnifiées à l?Arena. Et je me rends compte maintenant que ces Vertus et ces Vices de Padoue lui ressemblaient encore d?une autre manière. De même que l?image de cette fille était accrue par le symbole ajouté qu?elle portait devant son ventre, sans avoir l?air d?en comprendre le sens, sans que rien dans son visage en traduisît la beauté et l?esprit, comme un simple et pesant fardeau, de même c?est sans paraître s?en douter que la puissante ménagère qui est représentée à l?Arena au-dessous du nom «Caritas» et dont la reproduction était accrochée au mur de ma salle d?études, à Combray, incarne cette vertu, c?est sans qu?aucune pensée de charité semble avoir jamais pu être exprimée par son visage énergique et vulgaire. Par une belle invention du peintre elle foule aux pieds les trésors de la terre, mais absolument comme si elle piétinait des raisins pour en extraire le jus ou plutôt comme elle aurait monté sur des sacs pour se hausser; et elle tend à Dieu son c?ur enflammé, disons mieux, elle le lui «passe», comme une cuisinière passe un tire-bouchon par le soupirail de son sous-sol à quelqu?un qui le lui demande à la fenêtre du rez-de-chaussée. L?Envie, elle, aurait eu davantage une certaine expression d?envie. Mais dans cette fresque-là encore, le symbole tient tant de place et est représenté comme si réel, le serpent qui siffle aux lèvres de l?Envie est si gros, il lui remplit si complètement sa bouche grande ouverte, que les muscles de sa figure sont distendus pour pouvoir le contenir, comme ceux d?un enfant qui gonfle un ballon avec son souffle, et que l?attention de l?Envie?et la nôtre du même coup?tout entière concentrée sur l?action de ses lèvres, n?a guère de temps à donner à d?envieuses pensées. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §170

Malgré toute l?admiration que M. Swann professait pour ces figures de Giotto, je n?eus longtemps aucun plaisir à considérer dans notre salle d?études, où on avait accroché les copies qu?il m?en avait rapportées, cette Charité sans charité, cette Envie qui avait l?air d?une planche illustrant seulement dans un livre de médecine la compression de la glotte ou de la luette par une tumeur de la langue ou par l?introduction de l?instrument de l?opérateur, une Justice, dont le visage grisâtre et mesquinement régulier était celui-là même qui, à Combray, caractérisait certaines jolies bourgeoises pieuses et sèches que je voyais à la messe et dont plusieurs étaient enrôlées d?avance dans les milices de réserve de l?Injustice. Mais plus tard j?ai compris que l?étrangeté saisissante, la beauté spéciale de ces fresques tenait à la grande place que le symbole y occupait, et que le fait qu?il fût représenté non comme un symbole puisque la pensée symbolisée n?était pas exprimée, mais comme réel, comme effectivement subi ou matériellement manié, donnait à la signification de l??uvre quelque chose de plus littéral et de plus précis, à son enseignement quelque chose de plus concret et de plus frappant. Chez la pauvre fille de cuisine, elle aussi, l?attention n?était-elle pas sans cesse ramenée à son ventre par le poids qui le tirait; et de même encore, bien souvent la pensée des agonisants est tournée vers le côté effectif, douloureux, obscur, viscéral, vers cet envers de la mort qui est précisément le côté qu?elle leur présente, qu?elle leur fait rudement sentir et qui ressemble beaucoup plus à un fardeau qui les écrase, à une difficulté de respirer, à un besoin de boire, qu?à ce que nous appelons l?idée de la mort. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §171

Et ma pensée n?était-elle pas aussi comme une autre crèche au fond de laquelle je sentais que je restais enfoncé, même pour regarder ce qui se passait au dehors? Quand je voyais un objet extérieur, la conscience que je le voyais restait entre moi et lui, le bordait d?un mince liseré spirituel qui m?empêchait de jamais toucher directement sa matière; elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse contact avec elle, comme un corps incandescent qu?on approche d?un objet mouillé ne touche pas son humidité parce qu?il se fait toujours précéder d?une zone d?évaporation. Dans l?espèce d?écran diapré d?états différents que, tandis que je lisais, déployait simultanément ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondément cachées en moi-même jusqu?à la vision tout extérieure de l?horizon que j?avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu?il y avait d?abord en moi, de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c?était ma croyance en la richesse philosophique, en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel que fût ce livre. Car, même si je l?avais acheté à Combray, en l?apercevant devant l?épicerie Borange, trop distante de la maison pour que Françoise pût s?y fournir comme chez Camus, mais mieux achalandée comme papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans la mosaïque des brochures et des livraisons qui revêtaient les deux vantaux de sa porte plus mystérieuse, plus semée de pensées qu?une porte de cathédrale, c?est que je l?avais reconnu pour m?avoir été cité comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui me paraissait à cette époque détenir le secret de la vérité et de la beauté à demi pressenties, à demi incompréhensibles, dont la connaissance était le but vague mais permanent de ma pensée. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §176

Déjà moins intérieur à mon corps que cette vie des personnages, venait ensuite, à demi projeté devant moi, le paysage où se déroulait l?action et qui exerçait sur ma pensée une bien plus grande influence que l?autre, que celui que j?avais sous les yeux quand je les levais du livre. C?est ainsi que pendant deux étés, dans la chaleur du jardin de Combray, j?ai eu, à cause du livre que je lisais alors, la nostalgie d?un pays montueux et fluviatile, où je verrais beaucoup de scieries et où, au fond de l?eau claire, des morceaux de bois pourrissaient sous des touffes de cresson: non loin montaient le long de murs bas, des grappes de fleurs violettes et rougeâtres. Et comme le rêve d?une femme qui m?aurait aimé était toujours présent à ma pensée, ces étés-là ce rêve fut imprégné de la fraîcheur des eaux courantes; et quelle que fût la femme que j?évoquais, des grappes de fleurs violettes et rougeâtres s?élevaient aussitôt de chaque côté d?elle comme des couleurs complémentaires. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §178

Ce n?était pas seulement parce qu?une image dont nous rêvons reste toujours marquée, s?embellit et bénéficie du reflet des couleurs étrangères qui par hasard l?entourent dans notre rêverie; car ces paysages des livres que je lisais n?étaient pas pour moi que des paysages plus vivement représentés à mon imagination que ceux que Combray mettait sous mes yeux, mais qui eussent été analogues. Par le choix qu?en avait fait l?auteur, par la foi avec laquelle ma pensée allait au-devant de sa parole comme d?une révélation, ils me semblaient être?impression que ne me donnait guère le pays où je me trouvais, et surtout notre jardin, produit sans prestige de la correcte fantaisie du jardinier que méprisait ma grand?mère?une part véritable de la Nature elle-même, digne d?être étudiée et approfondie. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §179

Enfin, en continuant à suivre du dedans au dehors les états simultanément juxtaposés dans ma conscience, et avant d?arriver jusqu?à l?horizon réel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs d?un autre genre, celui d?être bien assis, de sentir la bonne odeur de l?air, de ne pas être dérangé par une visite; et, quand une heure sonnait au clocher de Saint-Hilaire, de voir tomber morceau par morceau ce qui de l?après-midi était déjà consommé, jusqu?à ce que j?entendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et après lequel, le long silence qui le suivait, semblait faire commencer, dans le ciel bleu, toute la partie qui m?était encore concédée pour lire jusqu?au bon dîner qu?apprêtait Françoise et qui me réconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, à la suite de son héros. Et à chaque heure il me semblait que c?était quelques instants seulement auparavant que la précédente avait sonné; la plus récente venait s?inscrire tout près de l?autre dans le ciel et je ne pouvais croire que soixante minutes eussent tenu dans ce petit arc bleu qui était compris entre leurs deux marques d?or. Quelquefois même cette heure prématurée sonnait deux coups de plus que la dernière; il y en avait donc une que je n?avais pas entendue, quelque chose qui avait eu lieu n?avait pas eu lieu pour moi; l?intérêt de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné le change à mes oreilles hallucinées et effacé la cloche d?or sur la surface azurée du silence. Beaux après-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de Combray, soigneusement vidés par moi des incidents médiocres de mon existence personnelle que j?y avais remplacés par une vie d?aventures et d?aspirations étranges au sein d?un pays arrosé d?eaux vives, vous m?évoquez encore cette vie quand je pense à vous et vous la contenez en effet pour l?avoir peu à peu contournée et enclose?tandis que je progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour?dans le cristal successif, lentement changeant et traversé de feuillages, de vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §181

Quelquefois j?étais tiré de ma lecture, dès le milieu de l?après-midi par la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant sur son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent et criant: «Les voilà, les voilà!» pour que Françoise et moi nous accourions et ne manquions rien du spectacle. C?était les jours où, pour des man?uvres de garnison, la troupe traversait Combray, prenant généralement la rue Sainte-Hildegarde. Tandis que nos domestiques, assis en rang sur des chaises en dehors de la grille, regardaient les promeneurs dominicaux de Combray et se faisaient voir d?eux, la fille du jardinier par la fente que laissaient entre elles deux maisons lointaines de l?avenue de la Gare, avait aperçu l?éclat des casques. Les domestiques avaient rentré précipitamment leurs chaises, car quand les cuirassiers défilaient rue Sainte-Hildegarde, ils en remplissaient toute la largeur, et le galop des chevaux rasait les maisons couvrant les trottoirs submergés comme des berges qui offrent un lit trop étroit à un torrent déchaîné. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §182

Mais Françoise se hâtait de rejoindre ma tante, je retournais à mon livre, les domestiques se réinstallaient devant la porte à regarder tomber la poussière et l?émotion qu?avaient soulevées les soldats. Longtemps après que l?accalmie était venue, un flot inaccoutumé de promeneurs noircissait encore les rues de Combray. Et devant chaque maison, même celles où ce n?était pas l?habitude, les domestiques ou même les maîtres, assis et regardant, festonnaient le seuil d?un liséré capricieux et sombre comme celui des algues et des coquilles dont une forte marée laisse le crêpe et la broderie au rivage, après qu?elle s?est éloignée. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §193

Il serait malgré tout revenu à Combray. Il n?était pas pourtant l?ami que mes parents eussent souhaité pour moi; ils avaient fini par penser que les larmes que lui avait fait verser l?indisposition de ma grand?mère n?étaient pas feintes; mais ils savaient d?instinct ou par expérience que les élans de notre sensibilité ont peu d?empire sur la suite de nos actes et la conduite de notre vie, et que le respect des obligations morales, la fidélité aux amis, l?exécution d?une ?uvre, l?observance d?un régime, ont un fondement plus sûr dans des habitudes aveugles que dans ces transports momentanés, ardents et stériles. Ils auraient préféré pour moi à Bloch des compagnons qui ne me donneraient pas plus qu?il n?est convenu d?accorder à ses amis, selon les règles de la morale bourgeoise; qui ne m?enverraient pas inopinément une corbeille de fruits parce qu?ils auraient ce jour-là pensé à moi avec tendresse, mais qui, n?étant pas capables de faire pencher en ma faveur la juste balance des devoirs et des exigences de l?amitié sur un simple mouvement de leur imagination et de leur sensibilité, ne la fausseraient pas davantage à mon préjudice. Nos torts même font difficilement départir de ce qu?elles nous doivent ces natures dont ma grand?tante était le modèle, elle qui brouillée depuis des années avec une nièce à qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour cela le testament où elle lui laissait toute sa fortune, parce que c?était sa plus proche parente et que cela «se devait». (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §220

Mais j?aimais Bloch, mes parents voulaient me faire plaisir, les problèmes insolubles que je me posais à propos de la beauté dénuée de signification de la fille de Minos et de Pasiphaé me fatiguaient davantage et me rendaient plus souffrant que n?auraient fait de nouvelles conversations avec lui, bien que ma mère les jugeât pernicieuses. Et on l?aurait encore reçu à Combray si, après ce dîner, comme il venait de m?apprendre?nouvelle qui plus tard eut beaucoup d?influence sur ma vie, et la rendit plus heureuse, puis plus malheureuse?que toutes les femmes ne pensaient qu?à l?amour et qu?il n?y en a pas dont on ne pût vaincre les résistances, il ne m?avait assuré avoir entendu dire de la façon la plus certaine que ma grand?tante avait eu une jeunesse orageuse et avait été publiquement entretenue. Je ne pus me tenir de répéter ces propos à mes parents, on le mit à la porte quand il revint, et quand je l?abordai ensuite dans la rue, il fut extrêmement froid pour moi. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §221

Je n?étais pas tout à fait le seul admirateur de Bergotte; il était aussi l?écrivain préféré d?une amie de ma mère qui était très lettrée; enfin pour lire son dernier livre paru, le docteur du Boulbon faisait attendre ses malades; et ce fut de son cabinet de consultation, et d?un parc voisin de Combray, que s?envolèrent quelques-unes des premières graines de cette prédilection pour Bergotte, espèce si rare alors, aujourd?hui universellement répandue, et dont on trouve partout en Europe, en Amérique, jusque dans le moindre village, la fleur idéale et commune. Ce que l?amie de ma mère et, paraît-il, le docteur du Boulbon aimaient surtout dans les livres de Bergotte c?était comme moi, ce même flux mélodique, ces expressions anciennes, quelques autres très simples et connues, mais pour lesquelles la place où il les mettait en lumière semblait révéler de sa part un goût particulier; enfin, dans les passages tristes, une certaine brusquerie, un accent presque rauque. Et sans doute lui-même devait sentir que là étaient ses plus grands charmes. Car dans les livres qui suivirent, s?il avait rencontré quelque grande vérité, ou le nom d?une célèbre cathédrale, il interrompait son récit et dans une invocation, une apostrophe, une longue prière, il donnait un libre cours à ces effluves qui dans ses premiers ouvrages restaient intérieurs à sa prose, décelés seulement alors par les ondulations de la surface, plus douces peut-être encore, plus harmonieuses quand elles étaient ainsi voilées et qu?on n?aurait pu indiquer d?une manière précise où naissait, où expirait leur murmure. Ces morceaux auxquels il se complaisait étaient nos morceaux préférés. Pour moi, je les savais par c?ur. J?étais déçu quand il reprenait le fil de son récit. Chaque fois qu?il parlait de quelque chose dont la beauté m?était restée jusque-là cachée, des forêts de pins, de la grêle, de Notre-Dame de Paris, d?Athalie ou de Phèdre, il faisait dans une image exploser cette beauté jusqu?à moi. Aussi sentant combien il y avait de parties de l?univers que ma perception infirme ne distinguerait pas s?il ne les rapprochait de moi, j?aurais voulu posséder une opinion de lui, une métaphore de lui, sur toutes choses, surtout sur celles que j?aurais l?occasion de voir moi-même, et entre celles-là, particulièrement sur d?anciens monuments français et certains paysages maritimes, parce que l?insistance avec laquelle il les citait dans ses livres prouvait qu?il les tenait pour riches de signification et de beauté. Malheureusement sur presque toutes choses j?ignorais son opinion. Je ne doutais pas qu?elle ne fût entièrement différente des miennes, puisqu?elle descendait d?un monde inconnu vers lequel je cherchais à m?élever: persuadé que mes pensées eussent paru pure ineptie à cet esprit parfait, j?avais tellement fait table rase de toutes, que quand par hasard il m?arriva d?en rencontrer, dans tel de ses livres, une que j?avais déjà eue moi-même, mon c?ur se gonflait comme si un Dieu dans sa bonté me l?avait rendue, l?avait déclarée légitime et belle. Il arrivait parfois qu?une page de lui disait les mêmes choses que j?écrivais souvent la nuit à ma grand?mère et à ma mère quand je ne pouvais pas dormir, si bien que cette page de Bergotte avait l?air d?un recueil d?épigraphes pour être placées en tête de mes lettres. Même plus tard, quand je commençai de composer un livre, certaines phrases dont la qualité ne suffit pas pour me décider à le continuer, j?en retrouvai l?équivalent dans Bergotte. Mais ce n?était qu?alors, quand je les lisais dans son ?uvre, que je pouvais en jouir; quand c?était moi qui les composais, préoccupé qu?elles reflétassent exactement ce que j?apercevais dans ma pensée, craignant de ne pas «faire ressemblant», j?avais bien le temps de me demander si ce que j?écrivais était agréable! Mais en réalité il n?y avait que ce genre de phrases, ce genre d?idées que j?aimais vraiment. Mes efforts inquiets et mécontents étaient eux-mêmes une marque d?amour, d?amour sans plaisir mais profond. Aussi quand tout d?un coup je trouvais de telles phrases dans l??uvre d?un autre, c?est-à-dire sans plus avoir de scrupules, de sévérité, sans avoir à me tourmenter, je me laissais enfin aller avec délices au goût que j?avais pour elles, comme un cuisinier qui pour une fois où il n?a pas à faire la cuisine trouve enfin le temps d?être gourmand. Un jour, ayant rencontré dans un livre de Bergotte, à propos d?une vieille servante, une plaisanterie que le magnifique et solennel langage de l?écrivain rendait encore plus ironique mais qui était la même que j?avais souvent faite à ma grand?mère en parlant de Françoise, une autre fois où je vis qu?il ne jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la vérité qu?étaient ses ouvrages, une remarque analogue à celle que j?avais eu l?occasion de faire sur notre ami M. Legrandin (remarques sur Françoise et M. Legrandin qui étaient certes de celles que j?eusse le plus délibérément sacrifiées à Bergotte, persuadé qu?il les trouverait sans intérêt), il me sembla soudain que mon humble vie et les royaumes du vrai n?étaient pas aussi séparés que j?avais cru, qu?ils coïncidaient même sur certains points, et de confiance et de joie je pleurai sur les pages de l?écrivain comme dans les bras d?un père retrouvé. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §224

En réalité, les visites du curé ne faisaient pas à ma tante un aussi grand plaisir que le supposait Françoise et l?air de jubilation dont celle-ci croyait devoir pavoiser son visage chaque fois qu?elle avait à l?annoncer ne répondait pas entièrement au sentiment de la malade. Le curé (excellent homme avec qui je regrette de ne pas avoir causé davantage, car s?il n?entendait rien aux arts, il connaissait beaucoup d?étymologies), habitué à donner aux visiteurs de marque des renseignements sur l?église (il avait même l?intention d?écrire un livre sur la paroisse de Combray), la fatiguait par des explications infinies et d?ailleurs toujours les mêmes. Mais quand elle arrivait ainsi juste en même temps que celle d?Eulalie, sa visite devenait franchement désagréable à ma tante. Elle eût mieux aimé bien profiter d?Eulalie et ne pas avoir tout le monde à la fois. Mais elle n?osait pas ne pas recevoir le curé et faisait seulement signe à Eulalie de ne pas s?en aller en même temps que lui, qu?elle la garderait un peu seule quand il serait parti. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §254

?«Je n?irai pas jusqu?à dire que c?est ce qu?il y a de plus vilain, car s?il y a à Saint-Hilaire des parties qui méritent d?être visitées, il y en a d?autres qui sont bien vieilles, dans ma pauvre basilique, la seule de tout le diocèse qu?on n?ait même pas restaurée! Mon dieu, le porche est sale et antique, mais enfin d?un caractère majestueux; passe même pour les tapisseries d?Esther dont personnellement je ne donnerais pas deux sous, mais qui sont placées par les connaisseurs tout de suite après celles de Sens. Je reconnais d?ailleurs, qu?à côté de certains détails un peu réalistes, elles en présentent d?autres qui témoignent d?un véritable esprit d?observation. Mais qu?on ne vienne pas me parler des vitraux. Cela a-t-il du bon sens de laisser des fenêtres qui ne donnent pas de jour et trompent même la vue par ces reflets d?une couleur que je ne saurais définir, dans une église où il n?y a pas deux dalles qui soient au même niveau et qu?on se refuse à me remplacer sous prétexte que ce sont les tombes des abbés de Combray et des seigneurs de Guermantes, les anciens comtes de Brabant. Les ancêtres directs du duc de Guermantes d?aujourd?hui et aussi de la Duchesse puisqu?elle est une demoiselle de Guermantes qui a épousé son cousin.» (Ma grand?mère qui à force de se désintéresser des personnes finissait par confondre tous les noms, chaque fois qu?on prononçait celui de la Duchesse de Guermantes prétendait que ce devait être une parente de Mme de Villeparisis. Tout le monde éclatait de rire; elle tâchait de se défendre en alléguant une certaine lettre de faire part: «Il me semblait me rappeler qu?il y avait du Guermantes là-dedans.» Et pour une fois j?étais avec les autres contre elle, ne pouvant admettre qu?il y eût un lien entre son amie de pension et la descendante de Geneviève de Brabant.)?«Voyez Roussainville, ce n?est plus aujourd?hui qu?une paroisse de fermiers, quoique dans l?antiquité cette localité ait dû un grand essor au commerce de chapeaux de feutre et des pendules. (Je ne suis pas certain de l?étymologie de Roussainville. Je croirais volontiers que le nom primitif était Rouville (Radulfi villa) comme Châteauroux (Castrum Radulfi) mais je vous parlerai de cela une autre fois. Hé bien! l?église a des vitraux superbes, presque tous modernes, et cette imposante Entrée de Louis-Philippe à Combray qui serait mieux à sa place à Combray même, et qui vaut, dit-on, la fameuse verrière de Chartres. Je voyais même hier le frère du docteur Percepied qui est amateur et qui la regarde comme d?un plus beau travail. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §256

?«Mais si, dans le coin du vitrail vous n?avez jamais remarqué une dame en robe jaune? Hé bien! c?est Saint-Hilaire qu?on appelle aussi, vous le savez, dans certaines provinces, Saint-Illiers, Saint-Hélier, et même, dans le Jura, Saint-Ylie. Ces diverses corruptions de sanctus Hilarius ne sont pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont produites dans les noms des bienheureux. Ainsi votre patronne, ma bonne Eulalie, sancta Eulalia, savez-vous ce qu?elle est devenue en Bourgogne? Saint-Eloi tout simplement: elle est devenue un saint. Voyez-vous, Eulalie, qu?après votre mort on fasse de vous un homme?»?«Monsieur le Curé a toujours le mot pour rigoler.»?«Le frère de Gilbert, Charles le Bègue, prince pieux mais qui, ayant perdu de bonne heure son père, Pépin l?Insensé, mort des suites de sa maladie mentale, exerçait le pouvoir suprême avec toute la présomption d?une jeunesse à qui la discipline a manqué; dès que la figure d?un particulier ne lui revenait pas dans une ville, il y faisait massacrer jusqu?au dernier habitant. Gilbert voulant se venger de Charles fit brûler l?église de Combray, la primitive église alors, celle que Théodebert, en quittant avec sa cour la maison de campagne qu?il avait près d?ici, à Thiberzy (Theodeberciacus), pour aller combattre les Burgondes, avait promis de bâtir au-dessus du tombeau de Saint-Hilaire, si le Bienheureux lui procurait la victoire. Il n?en reste que la crypte où Théodore a dû vous faire descendre, puisque Gilbert brûla le reste. Ensuite il défit l?infortuné Charles avec l?aide de Guillaume Le Conquérant (le curé prononçait Guilôme), ce qui fait que beaucoup d?Anglais viennent pour visiter. Mais il ne semble pas avoir su se concilier la sympathie des habitants de Combray, car ceux-ci se ruèrent sur lui à la sortie de la messe et lui tranchèrent la tête. Du reste Théodore prête un petit livre qui donne les explications. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §261

«Mais ce qui est incontestablement le plus curieux dans notre église, c?est le point de vue qu?on a du clocher et qui est grandiose. Certainement, pour vous qui n?êtes pas très forte, je ne vous conseillerais pas de monter nos quatre-vingt-dix-sept marches, juste la moitié du célèbre dôme de Milan. Il y a de quoi fatiguer une personne bien portante, d?autant plus qu?on monte plié en deux si on ne veut pas se casser la tête, et on ramasse avec ses effets toutes les toiles d?araignées de l?escalier. En tous cas il faudrait bien vous couvrir, ajoutait-il (sans apercevoir l?indignation que causait à ma tante l?idée qu?elle fût capable de monter dans le clocher), car il fait un de ces courants d?air une fois arrivé là-haut! Certaines personnes affirment y avoir ressenti le froid de la mort. N?importe, le dimanche il y a toujours des sociétés qui viennent même de très loin pour admirer la beauté du panorama et qui s?en retournent enchantées. Tenez, dimanche prochain, si le temps se maintient, vous trouveriez certainement du monde, comme ce sont les Rogations. Il faut avouer du reste qu?on jouit de là d?un coup d??il féerique, avec des sortes d?échappées sur la plaine qui ont un cachet tout particulier. Quand le temps est clair on peut distinguer jusqu?à Verneuil. Surtout on embrasse à la fois des choses qu?on ne peut voir habituellement que l?une sans l?autre, comme le cours de la Vivonne et les fossés de Saint-Assise-lès-Combray, dont elle est séparée par un rideau de grands arbres, ou encore comme les différents canaux de Jouy-le-Vicomte (Gaudiacus vice comitis comme vous savez). Chaque fois que je suis allé à Jouy-le-Vicomte, j?ai bien vu un bout du canal, puis quand j?avais tourné une rue j?en voyais un autre, mais alors je ne voyais plus le précédent. J?avais beau les mettre ensemble par la pensée, cela ne me faisait pas grand effet. Du clocher de Saint-Hilaire c?est autre chose, c?est tout un réseau où la localité est prise. Seulement on ne distingue pas d?eau, on dirait de grandes fentes qui coupent si bien la ville en quartiers, qu?elle est comme une brioche dont les morceaux tiennent ensemble mais sont déjà découpés. Il faudrait pour bien faire être à la fois dans le clocher de Saint-Hilaire et à Jouy-le-Vicomte.» (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §262

?Je crois qu?elle n?a pourtant pas à se plaindre, soupirait Françoise, qui avait une tendance à considérer comme de la menue monnaie tout ce que lui donnait ma tante pour elle ou pour ses enfants, et comme des trésors follement gaspillés pour une ingrate les piécettes mises chaque dimanche dans la main d?Eulalie, mais si discrètement que Françoise n?arrivait jamais à les voir. Ce n?est pas que l?argent que ma tante donnait à Eulalie, Françoise l?eût voulu pour elle. Elle jouissait suffisamment de ce que ma tante possédait, sachant que les richesses de la maîtresse du même coup élèvent et embellissent aux yeux de tous sa servante; et qu?elle, Françoise, était insigne et glorifiée dans Combray, Jouy-le-Vicomte et autres lieux, pour les nombreuses fermes de ma tante, les visites fréquentes et prolongées du curé, le nombre singulier des bouteilles d?eau de Vichy consommées. Elle n?était avare que pour ma tante; si elle avait géré sa fortune, ce qui eût été son rêve, elle l?aurait préservée des entreprises d?autrui avec une férocité maternelle. Elle n?aurait pourtant pas trouvé grand mal à ce que ma tante, qu?elle savait incurablement généreuse, se fût laissée aller à donner, si au moins ç?avait été à des riches. Peut-être pensait-elle que ceux-là, n?ayant pas besoin des cadeaux de ma tante, ne pouvaient être soupçonnés de l?aimer à cause d?eux. D?ailleurs offerts à des personnes d?une grande position de fortune, à Mme Sazerat, à M. Swann, à M. Legrandin, à Mme Goupil, à des personnes «de même rang» que ma tante et qui «allaient bien ensemble», ils lui apparaissaient comme faisant partie des usages de cette vie étrange et brillante des gens riches qui chassent, se donnent des bals, se font des visites et qu?elle admirait en souriant. Mais il n?en allait plus de même si les bénéficiaires de la générosité de ma tante étaient de ceux que Françoise appelait «des gens comme moi, des gens qui ne sont pas plus que moi» et qui étaient ceux qu?elle méprisait le plus à moins qu?ils ne l?appelassent «Madame Françoise» et ne se considérassent comme étant «moins qu?elle». Et quand elle vit que, malgré ses conseils, ma tante n?en faisait qu?à sa tête et jetait l?argent?Françoise le croyait du moins?pour des créatures indignes, elle commença à trouver bien petits les dons que ma tante lui faisait en comparaison des sommes imaginaires prodiguées à Eulalie. Il n?y avait pas dans les environs de Combray de ferme si conséquente que Françoise ne supposât qu?Eulalie eût pu facilement l?acheter, avec tout ce que lui rapporteraient ses visites. Il est vrai qu?Eulalie faisait la même estimation des richesses immenses et cachées de Françoise. Habituellement, quand Eulalie était partie, Françoise prophétisait sans bienveillance sur son compte. Elle la haïssait, mais elle la craignait et se croyait tenue, quand elle était là, à lui faire «bon visage». Elle se rattrapait après son départ, sans la nommer jamais à vrai dire, mais en proférant des oracles sibyllins, des sentences d?un caractère général telles que celles de l?Ecclésiaste, mais dont l?application ne pouvait échapper à ma tante. Après avoir regardé par le coin du rideau si Eulalie avait refermé la porte: «Les personnes flatteuses savent se faire bien venir et ramasser les pépettes; mais patience, le bon Dieu les punit toutes par un beau jour», disait-elle, avec le regard latéral et l?insinuation de Joas pensant exclusivement à Athalie quand il dit: (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §267

Ainsi passait la vie pour ma tante Léonie, toujours identique, dans la douce uniformité de ce qu?elle appelait avec un dédain affecté et une tendresse profonde, son «petit traintrain». Préservé par tout le monde, non seulement à la maison, où chacun ayant éprouvé l?inutilité de lui conseiller une meilleure hygiène, s?était peu à peu résigné à le respecter, mais même dans le village où, à trois rues de nous, l?emballeur, avant de clouer ses caisses, faisait demander à Françoise si ma tante ne «reposait pas»,?ce traintrain fut pourtant troublé une fois cette année-là. Comme un fruit caché qui serait parvenu à maturité sans qu?on s?en aperçût et se détacherait spontanément, survint une nuit la délivrance de la fille de cuisine. Mais ses douleurs étaient intolérables, et comme il n?y avait pas de sage-femme à Combray, Françoise dut partir avant le jour en chercher une à Thiberzy. Ma tante, à cause des cris de la fille de cuisine, ne put reposer, et Françoise, malgré la courte distance, n?étant revenue que très tard, lui manqua beaucoup. Aussi, ma mère me dit-elle dans la matinée: «Monte donc voir si ta tante n?a besoin de rien.» J?entrai dans la première pièce et, par la porte ouverte, vis ma tante, couchée sur le côté, qui dormait; je l?entendis ronfler légèrement. J?allais m?en aller doucement mais sans doute le bruit que j?avais fait était intervenu dans son sommeil et en avait «changé la vitesse», comme on dit pour les automobiles, car la musique du ronflement s?interrompit une seconde et reprit un ton plus bas, puis elle s?éveilla et tourna à demi son visage que je pus voir alors; il exprimait une sorte de terreur; elle venait évidemment d?avoir un rêve affreux; elle ne pouvait me voir de la façon dont elle était placée, et je restais là ne sachant si je devais m?avancer ou me retirer; mais déjà elle semblait revenue au sentiment de la réalité et avait reconnu le mensonge des visions qui l?avaient effrayée; un sourire de joie, de pieuse reconnaissance envers Dieu qui permet que la vie soit moins cruelle que les rêves, éclaira faiblement son visage, et avec cette habitude qu?elle avait prise de se parler à mi-voix à elle-même quand elle se croyait seule, elle murmura: «Dieu soit loué! nous n?avons comme tracas que le fille de cuisine qui accouche. Voilà-t-il pas que je rêvais que mon pauvre Octave était ressuscité et qu?il voulait me faire faire une promenade tous les jours!» Sa main se tendit vers son chapelet qui était sur la petite table, mais le sommeil recommençant ne lui laissa pas la force de l?atteindre: elle se rendormit, tranquillisée, et je sortis à pas de loup de la chambre sans qu?elle ni personne eût jamais appris ce que j?avais entendu. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §277

Comme nous y rencontrions parfois M. Vinteuil, très sévère pour «le genre déplorable des jeunes gens négligés, dans les idées de l?époque actuelle», ma mère prenait garde que rien ne clochât dans ma tenue, puis on partait pour l?église. C?est au mois de Marie que je me souviens d?avoir commencé à aimer les aubépines. N?étant pas seulement dans l?église, si sainte, mais où nous avions le droit d?entrer, posées sur l?autel même, inséparables des mystères à la célébration desquels elles prenaient part, elles faisaient courir au milieu des flambeaux et des vases sacrés leurs branches attachées horizontalement les unes aux autres en un apprêt de fête, et qu?enjolivaient encore les festons de leur feuillage sur lequel étaient semés à profusion, comme sur une traîne de mariée, de petits bouquets de boutons d?une blancheur éclatante. Mais, sans oser les regarder qu?à la dérobée, je sentais que ces apprêts pompeux étaient vivants et que c?était la nature elle-même qui, en creusant ces découpures dans les feuilles, en ajoutant l?ornement suprême de ces blancs boutons, avait rendu cette décoration digne de ce qui était à la fois une réjouissance populaire et une solennité mystique. Plus haut s?ouvraient leurs corolles çà et là avec une grâce insouciante, retenant si négligemment comme un dernier et vaporeux atour le bouquet d?étamines, fines comme des fils de la Vierge, qui les embrumait tout entières, qu?en suivant, qu?en essayant de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence, je l?imaginais comme si ç?avait été le mouvement de tête étourdi et rapide, au regard coquet, aux pupilles diminuées, d?une blanche jeune fille, distraite et vive. M. Vinteuil était venu avec sa fille se placer à côté de nous. D?une bonne famille, il avait été le professeur de piano des s?urs de ma grand?mère et quand, après la mort de sa femme et un héritage qu?il avait fait, il s?était retiré auprès de Combray, on le recevait souvent à la maison. Mais d?une pudibonderie excessive, il cessa de venir pour ne pas rencontrer Swann qui avait fait ce qu?il appelait «un mariage déplacé, dans le goût du jour». Ma mère, ayant appris qu?il composait, lui avait dit par amabilité que, quand elle irait le voir, il faudrait qu?il lui fît entendre quelque chose de lui. M. Vinteuil en aurait eu beaucoup de joie, mais il poussait la politesse et la bonté jusqu?à de tels scrupules que, se mettant toujours à la place des autres, il craignait de les ennuyer et de leur paraître égoïste s?il suivait ou seulement laissait deviner son désir. Le jour où mes parents étaient allés chez lui en visite, je les avais accompagnés, mais ils m?avaient permis de rester dehors et, comme la maison de M. Vinteuil, Montjouvain, était en contre-bas d?un monticule buissonneux, où je m?étais caché, je m?étais trouvé de plain-pied avec le salon du second étage, à cinquante centimètres de la fenêtre. Quand on était venu lui annoncer mes parents, j?avais vu M. Vinteuil se hâter de mettre en évidence sur le piano un morceau de musique. Mais une fois mes parents entrés, il l?avait retiré et mis dans un coin. Sans doute avait-il craint de leur laisser supposer qu?il n?était heureux de les voir que pour leur jouer de ses compositions. Et chaque fois que ma mère était revenue à la charge au cours de la visite, il avait répété plusieurs fois «Mais je ne sais qui a mis cela sur le piano, ce n?est pas sa place», et avait détourné la conversation sur d?autres sujets, justement parce que ceux-là l?intéressaient moins. Sa seule passion était pour sa fille et celle-ci qui avait l?air d?un garçon paraissait si robuste qu?on ne pouvait s?empêcher de sourire en voyant les précautions que son père prenait pour elle, ayant toujours des châles supplémentaires à lui jeter sur les épaules. Ma grand?mère faisait remarquer quelle expression douce délicate, presque timide passait souvent dans les regards de cette enfant si rude, dont le visage était semé de taches de son. Quand elle venait de prononcer une parole elle l?entendait avec l?esprit de ceux à qui elle l?avait dite, s?alarmait des malentendus possibles et on voyait s?éclairer, se découper comme par transparence, sous la figure hommasse du «bon diable», les traits plus fins d?une jeune fille éplorée. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §280

Nous causions un moment avec M. Vinteuil devant le porche en sortant de l?église. Il intervenait entre les gamins qui se chamaillaient sur la place, prenait la défense des petits, faisait des sermons aux grands. Si sa fille nous disait de sa grosse voix combien elle avait été contente de nous voir, aussitôt il semblait qu?en elle-même une s?ur plus sensible rougissait de ce propos de bon garçon étourdi qui avait pu nous faire croire qu?elle sollicitait d?être invitée chez nous. Son père lui jetait un manteau sur les épaules, ils montaient dans un petit buggy qu?elle conduisait elle-même et tous deux retournaient à Montjouvain. Quant à nous, comme c?était le lendemain dimanche et qu?on ne se lèverait que pour la grand?messe, s?il faisait clair de lune et que l?air fût chaud, au lieu de nous faire rentrer directement, mon père, par amour de la gloire, nous faisait faire par le calvaire une longue promenade, que le peu d?aptitude de ma mère à s?orienter et à se reconnaître dans son chemin, lui faisait considérer comme la prouesse d?un génie stratégique. Parfois nous allions jusqu?au viaduc, dont les enjambées de pierre commençaient à la gare et me représentaient l?exil et la détresse hors du monde civilisé parce que chaque année en venant de Paris, on nous recommandait de faire bien attention, quand ce serait Combray, de ne pas laisser passer la station, d?être prêts d?avance car le train repartait au bout de deux minutes et s?engageait sur le viaduc au delà des pays chrétiens dont Combray marquait pour moi l?extrême limite. Nous revenions par le boulevard de la gare, où étaient les plus agréables villas de la commune. Dans chaque jardin le clair de lune, comme Hubert Robert, semait ses degrés rompus de marbre blanc, ses jets d?eau, ses grilles entr?ouvertes. Sa lumière avait détruit le bureau du télégraphe. Il n?en subsistait plus qu?une colonne à demi brisée, mais qui gardait la beauté d?une ruine immortelle. Je traînais la jambe, je tombais de sommeil, l?odeur des tilleuls qui embaumait m?apparaissait comme une récompense qu?on ne pouvait obtenir qu?au prix des plus grandes fatigues et qui n?en valait pas la peine. De grilles fort éloignées les unes des autres, des chiens réveillés par nos pas solitaires faisaient alterner des aboiements comme il m?arrive encore quelquefois d?en entendre le soir, et entre lesquels dut venir (quand sur son emplacement on créa le jardin public de Combray) se réfugier le boulevard de la gare, car, où que je me trouve, dès qu?ils commencent à retentir et à se répondre, je l?aperçois, avec ses tilleuls et son trottoir éclairé par la lune. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §282

Or, la dame qu?accompagnait Legrandin était une personne vertueuse et considérée; il ne pouvait être question qu?il fût en bonne fortune et gêné d?être surpris, et mon père se demandait comment il avait pu mécontenter Legrandin. «Je regretterais d?autant plus de le savoir fâché, dit mon père, qu?au milieu de tous ces gens endimanchés il a, avec son petit veston droit, sa cravate molle, quelque chose de si peu apprêté, de si vraiment simple, et un air presque ingénu qui est tout à fait sympathique.» Mais le conseil de famille fut unanimement d?avis que mon père s?était fait une idée, ou que Legrandin, à ce moment-là, était absorbé par quelque pensée. D?ailleurs la crainte de mon père fut dissipée dès le lendemain soir. Comme nous revenions d?une grande promenade, nous aperçûmes près du Pont-Vieux Legrandin, qui à cause des fêtes, restait plusieurs jours à Combray. Il vint à nous la main tendue: «Connaissez-vous, monsieur le liseur, me demanda-t-il, ce vers de Paul Desjardins: (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §291

La pauvre Charité de Giotto, comme l?appelait Swann, chargée par Françoise de les «plumer», les avait près d?elle dans une corbeille, son air était douloureux, comme si elle ressentait tous les malheurs de la terre; et les légères couronnes d?azur qui ceignaient les asperges au-dessus de leurs tuniques de rose étaient finement dessinées, étoile par étoile, comme le sont dans la fresque les fleurs bandées autour du front ou piquées dans la corbeille de la Vertu de Padoue. Et cependant, Françoise tournait à la broche un de ces poulets, comme elle seule savait en rôtir, qui avaient porté loin dans Combray l?odeur de ses mérites, et qui, pendant qu?elle nous les servait à table, faisaient prédominer la douceur dans ma conception spéciale de son caractère, l?arôme de cette chair qu?elle savait rendre si onctueuse et si tendre n?étant pour moi que le propre parfum d?une de ses vertus. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §301

Car il y avait autour de Combray deux «côtés» pour les promenades, et si opposés qu?on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d?un côté ou de l?autre: le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu?on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu?on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes. De Méséglise-la-Vineuse, à vrai dire, je n?ai jamais connu que le «côté» et des gens étrangers qui venaient le dimanche se promener à Combray, des gens que, cette fois, ma tante elle-même et nous tous ne «connaissions point» et qu?à ce signe on tenait pour «des gens qui seront venus de Méséglise». Quant à Guermantes je devais un jour en connaître davantage, mais bien plus tard seulement; et pendant toute mon adolescence, si Méséglise était pour moi quelque chose d?inaccessible comme l?horizon, dérobé à la vue, si loin qu?on allât, par les plis d?un terrain qui ne ressemblait déjà plus à celui de Combray, Guermantes lui ne m?est apparu que comme le terme plutôt idéal que réel de son propre «côté», une sorte d?expression géographique abstraite comme la ligne de l?équateur, comme le pôle, comme l?orient. Alors, «prendre par Guermantes» pour aller à Méséglise, ou le contraire, m?eût semblé une expression aussi dénuée de sens que prendre par l?est pour aller à l?ouest. Comme mon père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus belle vue de plaine qu?il connût et du côté de Guermantes comme du type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux entités, cette cohésion, cette unité qui n?appartiennent qu?aux créations de notre esprit; la moindre parcelle de chacun d?eux me semblait précieuse et manifester leur excellence particulière, tandis qu?à côté d?eux, avant qu?on fût arrivé sur le sol sacré de l?un ou de l?autre, les chemins purement matériels au milieu desquels ils étaient posés comme l?idéal de la vue de plaine et l?idéal du paysage de rivière, ne valaient pas plus la peine d?être regardés que par le spectateur épris d?art dramatique, les petites rues qui avoisinent un théâtre. Mais surtout je mettais entre eux, bien plus que leurs distances kilométriques la distance qu?il y avait entre les deux parties de mon cerveau où je pensais à eux, une de ces distances dans l?esprit qui ne font pas qu?éloigner, qui séparent et mettent dans un autre plan. Et cette démarcation était rendue plus absolue encore parce que cette habitude que nous avions de n?aller jamais vers les deux côtés un même jour, dans une seule promenade, mais une fois du côté de Méséglise, une fois du côté de Guermantes, les enfermait pour ainsi dire loin l?un de l?autre, inconnaissables l?un à l?autre, dans les vases clos et sans communication entre eux, d?après-midi différents. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §329

Puis je revenais devant les aubépines comme devant ces chefs-d??uvre dont on croit qu?on saura mieux les voir quand on a cessé un moment de les regarder, mais j?avais beau me faire un écran de mes mains pour n?avoir qu?elles sous les yeux, le sentiment qu?elles éveillaient en moi restait obscur et vague, cherchant en vain à se dégager, à venir adhérer à leurs fleurs. Elles ne m?aidaient pas à l?éclaircir, et je ne pouvais demander à d?autres fleurs de le satisfaire. Alors, me donnant cette joie que nous éprouvons quand nous voyons de notre peintre préféré une ?uvre qui diffère de celles que nous connaissions, ou bien si l?on nous mène devant un tableau dont nous n?avions vu jusque-là qu?une esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement au piano nous apparaît ensuite revêtu des couleurs de l?orchestre, mon grand-père m?appelant et me désignant la haie de Tansonville, me dit: «Toi qui aimes les aubépines, regarde un peu cette épine rose; est-elle jolie!» En effet c?était une épine, mais rose, plus belle encore que les blanches. Elle aussi avait une parure de fête,?de ces seules vraies fêtes que sont les fêtes religieuses, puisqu?un caprice contingent ne les applique pas comme les fêtes mondaines à un jour quelconque qui ne leur est pas spécialement destiné, qui n?a rien d?essentiellement férié,?mais une parure plus riche encore, car les fleurs attachées sur la branche, les unes au-dessus des autres, de manière à ne laisser aucune place qui ne fût décorée, comme des pompons qui enguirlandent une houlette rococo, étaient «en couleur», par conséquent d?une qualité supérieure selon l?esthétique de Combray si l?on en jugeait par l?échelle des prix dans le «magasin» de la Place ou chez Camus où étaient plus chers ceux des biscuits qui étaient roses. Moi-même j?appréciais plus le fromage à la crème rose, celui où l?on m?avait permis d?écraser des fraises. Et justement ces fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable, ou de tendre embellissement à une toilette pour une grande fête, qui, parce qu?elles leur présentent la raison de leur supériorité, sont celles qui semblent belles avec le plus d?évidence aux yeux des enfants, et à cause de cela, gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et de plus naturel que les autres teintes, même lorsqu?ils ont compris qu?elles ne promettaient rien à leur gourmandise et n?avaient pas été choisies par la couturière. Et certes, je l?avais tout de suite senti, comme devant les épines blanches mais avec plus d?émerveillement, que ce n?était pas facticement, par un artifice de fabrication humaine, qu?était traduite l?intention de festivité dans les fleurs, mais que c?était la nature qui, spontanément, l?avait exprimée avec la naïveté d?une commerçante de village travaillant pour un reposoir, en surchargeant l?arbuste de ces rosettes d?un ton trop tendre et d?un pompadour provincial. Au haut des branches, comme autant de ces petits rosiers aux pots cachés dans des papiers en dentelles, dont aux grandes fêtes on faisait rayonner sur l?autel les minces fusées, pullulaient mille petits boutons d?une teinte plus pâle qui, en s?entr?ouvrant, laissaient voir, comme au fond d?une coupe de marbre rose, de rouges sanguines et trahissaient plus encore que les fleurs, l?essence particulière, irrésistible, de l?épine, qui, partout où elle bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu?en rose. Intercalé dans la haie, mais aussi différent d?elle qu?une jeune fille en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie déjà, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose, l?arbuste catholique et délicieux. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §336

Une fois dans les champs, on ne les quittait plus pendant tout le reste de la promenade qu?on faisait du côté de Méséglise. Ils étaient perpétuellement parcourus, comme par un chemineau invisible, par le vent qui était pour moi le génie particulier de Combray. Chaque année, le jour de notre arrivée, pour sentir que j?étais bien à Combray, je montais le retrouver qui courait dans les sayons et me faisait courir à sa suite. On avait toujours le vent à côté de soi du côté de Méséglise, sur cette plaine bombée où pendant des lieues il ne rencontre aucun accident de terrain. Je savais que Mlle Swann allait souvent à Laon passer quelques jours et, bien que ce fût à plusieurs lieues, la distance se trouvant compensée par l?absence de tout obstacle, quand, par les chauds après-midi, je voyais un même souffle, venu de l?extrême horizon, abaisser les blés les plus éloignés, se propager comme un flot sur toute l?immense étendue et venir se coucher, murmurant et tiède, parmi les sainfoins et les trèfles, à mes pieds, cette plaine qui nous était commune à tous deux semblait nous rapprocher, nous unir, je pensais que ce souffle avait passé auprès d?elle, que c?était quelque message d?elle qu?il me chuchotait sans que je pusse le comprendre, et je l?embrassais au passage. A gauche était un village qui s?appelait Champieu (Campus Pagani, selon le curé). Sur la droite, on apercevait par delà les blés, les deux clochers ciselés et rustiques de Saint-André-des-Champs, eux-mêmes effilés, écailleux, imbriqués d?alvéoles, guillochés, jaunissants et grumeleux, comme deux épis. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §345

Pour ceux qui comme nous virent à cette époque M. Vinteuil éviter les personnes qu?il connaissait, se détourner quand il les apercevait, vieillir en quelques mois, s?absorber dans son chagrin, devenir incapable de tout effort qui n?avait pas directement le bonheur de sa fille pour but, passer des journées entières devant la tombe de sa femme,?il eût été difficile de ne pas comprendre qu?il était en train de mourir de chagrin, et de supposer qu?il ne se rendait pas compte des propos qui couraient. Il les connaissait, peut-être même y ajoutait-il foi. Il n?est peut-être pas une personne, si grande que soit sa vertu, que la complexité des circonstances ne puisse amener à vivre un jour dans la familiarité du vice qu?elle condamne le plus formellement,?sans qu?elle le reconnaisse d?ailleurs tout à fait sous le déguisement de faits particuliers qu?il revêt pour entrer en contact avec elle et la faire souffrir: paroles bizarres, attitude inexplicable, un certain soir, de tel être qu?elle a par ailleurs tant de raisons pour aimer. Mais pour un homme comme M. Vinteuil il devait entrer bien plus de souffrance que pour un autre dans la résignation à une de ces situations qu?on croit à tort être l?apanage exclusif du monde de la bohème: elles se produisent chaque fois qu?a besoin de se réserver la place et la sécurité qui lui sont nécessaires, un vice que la nature elle-même fait épanouir chez un enfant, parfois rien qu?en mêlant les vertus de son père et de sa mère, comme la couleur de ses yeux. Mais de ce que M. Vinteuil connaissait peut-être la conduite de sa fille, il ne s?ensuit pas que son culte pour elle en eût été diminué. Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n?ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille, ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du talent de son médecin. Mais quand M. Vinteuil songeait à sa fille et à lui-même du point de vue du monde, du point de vue de leur réputation, quand il cherchait à se situer avec elle au rang qu?ils occupaient dans l?estime générale, alors ce jugement d?ordre social, il le portait exactement comme l?eût fait l?habitant de Combray qui lui eût été le plus hostile, il se voyait avec sa fille dans le dernier bas-fond, et ses manières en avaient reçu depuis peu cette humilité, ce respect pour ceux qui se trouvaient au-dessus de lui et qu?il voyait d?en bas (eussent-ils été fort au-dessous de lui jusque-là), cette tendance à chercher à remonter jusqu?à eux, qui est une résultante presque mécanique de toutes les déchéances. Un jour que nous marchions avec Swann dans une rue de Combray, M. Vinteuil qui débouchait d?une autre, s?était trouvé trop brusquement en face de nous pour avoir le temps de nous éviter; et Swann avec cette orgueilleuse charité de l?homme du monde qui, au milieu de la dissolution de tous ses préjugés moraux, ne trouve dans l?infamie d?autrui qu?une raison d?exercer envers lui une bienveillance dont les témoignages chatouillent d?autant plus l?amour-propre de celui qui les donne, qu?il les sent plus précieux à celui qui les reçoit, avait longuement causé avec M. Vinteuil, à qui, jusque-là il n?adressait pas la parole, et lui avait demandé avant de nous quitter s?il n?enverrait pas un jour sa fille jouer à Tansonville. C?était une invitation qui, il y a deux ans, eût indigné M. Vinteuil, mais qui, maintenant, le remplissait de sentiments si reconnaissants qu?il se croyait obligé par eux, à ne pas avoir l?indiscrétion de l?accepter. L?amabilité de Swann envers sa fille lui semblait être en soi-même un appui si honorable et si délicieux qu?il pensait qu?il valait peut-être mieux ne pas s?en servir, pour avoir la douceur toute platonique de le conserver. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §349

Comme la promenade du côté de Méséglise était la moins longue des deux que nous faisions autour de Combray et qu?à cause de cela on la réservait pour les temps incertains, le climat du côté de Méséglise était assez pluvieux et nous ne perdions jamais de vue la lisière des bois de Roussainville dans l?épaisseur desquels nous pourrions nous mettre à couvert. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §352

Souvent aussi nous allions nous abriter, pêle-mêle avec les Saints et les Patriarches de pierre sous le porche de Saint-André-des-Champs. Que cette église était française! Au-dessus de la porte, les Saints, les rois-chevaliers une fleur de lys à la main, des scènes de noces et de funérailles, étaient représentés comme ils pouvaient l?être dans l?âme de Françoise. Le sculpteur avait aussi narré certaines anecdotes relatives à Aristote et à Virgile de la même façon que Françoise à la cuisine parlait volontiers de saint Louis comme si elle l?avait personnellement connu, et généralement pour faire honte par la comparaison à mes grands-parents moins «justes». On sentait que les notions que l?artiste médiéval et la paysanne médiévale (survivant au XlXe siècle) avaient de l?histoire ancienne ou chrétienne, et qui se distinguaient par autant d?inexactitude que de bonhomie, ils les tenaient non des livres, mais d?une tradition à la fois antique et directe, ininterrompue, orale, déformée, méconnaissable et vivante. Une autre personnalité de Combray que je reconnaissais aussi, virtuelle et prophétisée, dans la sculpture gothique de Saint-André-des-Champs c?était le jeune Théodore, le garçon de chez Camus. Françoise sentait d?ailleurs si bien en lui un pays et un contemporain que, quand ma tante Léonie était trop malade pour que Françoise pût suffire à la retourner dans son lit, à la porter dans son fauteuil, plutôt que de laisser la fille de cuisine monter se faire «bien voir» de ma tante, elle appelait Théodore. Or, ce garçon qui passait et avec raison pour si mauvais sujet, était tellement rempli de l?âme qui avait décoré Saint-André-des-Champs et notamment des sentiments de respect que Françoise trouvait dus aux «pauvres malades», à «sa pauvre maîtresse», qu?il avait pour soulever la tête de ma tante sur son oreiller la mine naïve et zélée des petits anges des bas-reliefs, s?empressant, un cierge à la main, autour de la Vierge défaillante, comme si les visages de pierre sculptée, grisâtres et nus, ainsi que sont les bois en hiver, n?étaient qu?un ensommeillement, qu?une réserve, prête à refleurir dans la vie en innombrables visages populaires, révérends et futés comme celui de Théodore, enluminés de la rougeur d?une pomme mûre. Non plus appliquée à la pierre comme ces petits anges, mais détachée du porche, d?une stature plus qu?humaine, debout sur un socle comme sur un tabouret qui lui évitât de poser ses pieds sur le sol humide, une sainte avait les joues pleines, le sein ferme et qui gonflait la draperie comme une grappe mûre dans un sac de crin, le front étroit, le nez court et mutin, les prunelles enfoncées, l?air valide, insensible et courageux des paysannes de la contrée. Cette ressemblance qui insinuait dans la statue une douceur que je n?y avais pas cherchée, était souvent certifiée par quelque fille des champs, venue comme nous se mettre à couvert et dont la présence, pareille à celle de ces feuillages pariétaires qui ont poussé à côté des feuillages sculptés, semblait destinée à permettre, par une confrontation avec la nature, de juger de la vérité de l??uvre d?art. Devant nous, dans le lointain, terre promise ou maudite, Roussainville, dans les murs duquel je n?ai jamais pénétré, Roussainville, tantôt, quand la pluie avait déjà cessé pour nous, continuait à être châtié comme un village de la Bible par toutes les lances de l?orage qui flagellaient obliquement les demeures de ses habitants, ou bien était déjà pardonné par Dieu le Père qui faisait descendre vers lui, inégalement longues, comme les rayons d?un ostensoir d?autel, les tiges d?or effrangées de son soleil reparu. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §355

Si le temps était mauvais dès le matin, mes parents renonçaient à la promenade et je ne sortais pas. Mais je pris ensuite l?habitude d?aller, ces jours-là, marcher seul du côté de Méséglise-la-Vineuse, dans l?automne où nous dûmes venir à Combray pour la succession de ma tante Léonie, car elle était enfin morte, faisant triompher à la fois ceux qui prétendaient que son régime affaiblissant finirait par la tuer, et non moins les autres qui avaient toujours soutenu qu?elle souffrait d?une maladie non pas imaginaire mais organique, à l?évidence de laquelle les sceptiques seraient bien obligés de se rendre quand elle y aurait succombé; et ne causant par sa mort de grande douleur qu?à un seul être, mais à celui-là, sauvage. Pendant les quinze jours que dura la dernière maladie de ma tante, Françoise ne la quitta pas un instant, ne se déshabilla pas, ne laissa personne lui donner aucun soin, et ne quitta son corps que quand il fut enterré. Alors nous comprîmes que cette sorte de crainte où Françoise avait vécu des mauvaises paroles, des soupçons, des colères de ma tante avait développé chez elle un sentiment que nous avions pris pour de la haine et qui était de la vénération et de l?amour. Sa véritable maîtresse, aux décisions impossibles à prévoir, aux ruses difficiles à déjouer, au bon c?ur facile à fléchir, sa souveraine, son mystérieux et tout-puissant monarque n?était plus. A côté d?elle nous comptions pour bien peu de chose. Il était loin le temps où quand nous avions commencé à venir passer nos vacances à Combray, nous possédions autant de prestige que ma tante aux yeux de Françoise. Cet automne-là tout occupés des formalités à remplir, des entretiens avec les notaires et avec les fermiers, mes parents n?ayant guère de loisir pour faire des sorties que le temps d?ailleurs contrariait, prirent l?habitude de me laisser aller me promener sans eux du côté de Méséglise, enveloppé dans un grand plaid qui me protégeait contre la pluie et que je jetais d?autant plus volontiers sur mes épaules que je sentais que ses rayures écossaises scandalisaient Françoise, dans l?esprit de qui on n?aurait pu faire entrer l?idée que la couleur des vêtements n?a rien à faire avec le deuil et à qui d?ailleurs le chagrin que nous avions de la mort de ma tante plaisait peu, parce que nous n?avions pas donné de grand repas funèbre, que nous ne prenions pas un son de voix spécial pour parler d?elle, que même parfois je chantonnais. Je suis sûr que dans un livre?et en cela j?étais bien moi-même comme Françoise?cette conception du deuil d?après la Chanson de Roland et le portail de Saint-André-des-Champs m?eût été sympathique. Mais dès que Françoise était auprès de moi, un démon me poussait à souhaiter qu?elle fût en colère, je saisissais le moindre prétexte pour lui dire que je regrettais ma tante parce que c?était une bonne femme, malgré ses ridicules, mais nullement parce que c?était ma tante, qu?elle eût pu être ma tante et me sembler odieuse, et sa mort ne me faire aucune peine, propos qui m?eussent semblé ineptes dans un livre. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §357

Hélas, c?était en vain que j?implorais le donjon de Roussainville, que je lui demandais de faire venir auprès de moi quelque enfant de son village, comme au seul confident que j?avais eu de mes premiers désirs, quand au haut de notre maison de Combray, dans le petit cabinet sentant l?iris, je ne voyais que sa tour au milieu du carreau de la fenêtre entr?ouverte, pendant qu?avec les hésitations héroïques du voyageur qui entreprend une exploration ou du désespéré qui se suicide, défaillant, je me frayais en moi-même une route inconnue et que je croyais mortelle, jusqu?au moment où une trace naturelle comme celle d?un colimaçon s?ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se penchaient jusqu?à moi. En vain je le suppliais maintenant. En vain, tenant l?étendue dans le champ de ma vision, je la drainais de mes regards qui eussent voulu en ramener une femme. Je pouvais aller jusqu?au porche de Saint-André-des-Champs; jamais ne s?y trouvait la paysanne que je n?eusse pas manqué d?y rencontrer si j?avais été avec mon grand-père et dans l?impossibilité de lier conversation avec elle. Je fixais indéfiniment le tronc d?un arbre lointain, de derrière lequel elle allait surgir et venir à moi; l?horizon scruté restait désert, la nuit tombait, c?était sans espoir que mon attention s?attachait, comme pour aspirer les créatures qu?ils pouvaient recéler, à ce sol stérile, à cette terre épuisée; et ce n?était plus d?allégresse, c?était de rage que je frappais les arbres du bois de Roussainville d?entre lesquels ne sortait pas plus d?êtres vivants que s?ils eussent été des arbres peints sur la toile d?un panorama, quand, ne pouvant me résigner à rentrer à la maison avant d?avoir serré dans mes bras la femme que j?avais tant désirée, j?étais pourtant obligé de reprendre le chemin de Combray en m?avouant à moi-même qu?était de moins en moins probable le hasard qui l?eût mise sur mon chemin. Et s?y fût-elle trouvée, d?ailleurs, eussé-je osé lui parler? Il me semblait qu?elle m?eût considéré comme un fou; je cessais de croire partagés par d?autres êtres, de croire vrais en dehors de moi les désirs que je formais pendant ces promenades et qui ne se réalisaient pas. Ils ne m?apparaissaient plus que comme les créations purement subjectives, impuissantes, illusoires, de mon tempérament. Ils n?avaient plus de lien avec la nature, avec la réalité qui dès lors perdait tout charme et toute signification et n?était plus à ma vie qu?un cadre conventionnel comme l?est à la fiction d?un roman le wagon sur la banquette duquel le voyageur le lit pour tuer le temps. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §362

C?est peut-être d?une impression ressentie aussi auprès de Montjouvain, quelques années plus tard, impression restée obscure alors, qu?est sortie, bien après, l?idée que je me suis faite du sadisme. On verra plus tard que, pour de tout autres raisons, le souvenir de cette impression devait jouer un rôle important dans ma vie. C?était par un temps très chaud; mes parents qui avaient dû s?absenter pour toute la journée, m?avaient dit de rentrer aussi tard que je voudrais; et étant allé jusqu?à la mare de Montjouvain où j?aimais revoir les reflets du toit de tuile, je m?étais étendu à l?ombre et endormi dans les buissons du talus qui domine la maison, là où j?avais attendu mon père autrefois, un jour qu?il était allé voir M. Vinteuil. Il faisait presque nuit quand je m?éveillai, je voulus me lever, mais je vis Mlle Vinteuil (autant que je pus la reconnaître, car je ne l?avais pas vue souvent à Combray, et seulement quand elle était encore une enfant, tandis qu?elle commençait d?être une jeune fille) qui probablement venait de rentrer, en face de moi, à quelques centimètres de moi, dans cette chambre où son père avait reçu le mien et dont elle avait fait son petit salon à elle. La fenêtre était entr?ouverte, la lampe était allumée, je voyais tous ses mouvements sans qu?elle me vît, mais en m?en allant j?aurais fait craquer les buissons, elle m?aurait entendu et elle aurait pu croire que je m?étais caché là pour l?épier. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §363

S?il était assez simple d?aller du côté de Méséglise, c?était une autre affaire d?aller du côté de Guermantes, car la promenade était longue et l?on voulait être sûr du temps qu?il ferait. Quand on semblait entrer dans une série de beaux jours; quand Françoise désespérée qu?il ne tombât pas une goutte d?eau pour les «pauvres récoltes», et ne voyant que de rares nuages blancs nageant à la surface calme et bleue du ciel s?écriait en gémissant: «Ne dirait-on pas qu?on voit ni plus ni moins des chiens de mer qui jouent en montrant là-haut leurs museaux? Ah! ils pensent bien à faire pleuvoir pour les pauvres laboureurs! Et puis quand les blés seront poussés, alors la pluie se mettra à tomber tout à petit patapon, sans discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que si c?était sur la mer»; quand mon père avait reçu invariablement les mêmes réponses favorables du jardinier et du baromètre, alors on disait au dîner: «Demain s?il fait le même temps, nous irons du côté de Guermantes.» On partait tout de suite après déjeuner par la petite porte du jardin et on tombait dans la rue des Perchamps, étroite et formant un angle aigu, remplie de graminées au milieu desquelles deux ou trois guêpes passaient la journée à herboriser, aussi bizarre que son nom d?où me semblaient dériver ses particularités curieuses et sa personnalité revêche, et qu?on chercherait en vain dans le Combray d?aujourd?hui où sur son tracé ancien s?élève l?école. Mais ma rêverie (semblable à ces architectes élèves de Viollet-le-Duc, qui, croyant retrouver sous un jubé Renaissance et un autel du XVIIe siècle les traces d?un ch?ur roman, remettent tout l?édifice dans l?état où il devait être au XIIe siècle) ne laisse pas une pierre du bâtiment nouveau, reperce et «restitue» la rue des Perchamps. Elle a d?ailleurs pour ces reconstitutions, des données plus précises que n?en ont généralement les restaurateurs: quelques images conservées par ma mémoire, les dernières peut-être qui existent encore actuellement, et destinées à être bientôt anéanties, de ce qu?était le Combray du temps de mon enfance; et parce que c?est lui-même qui les a tracées en moi avant de disparaître, émouvantes,?si on peut comparer un obscur portrait à ces effigies glorieuses dont ma grand?mère aimait à me donner des reproductions?comme ces gravures anciennes de la Cène ou ce tableau de Gentile Bellini dans lesquels l?on voit en un état qui n?existe plus aujourd?hui le chef-d??uvre de Vinci et le portail de Saint-Marc. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §385

On passait, rue de l?Oiseau, devant la vieille hôtellerie de l?Oiseau flesché dans la grande cour de laquelle entrèrent quelquefois au XVIIe siècle les carrosses des duchesses de Montpensier, de Guermantes et de Montmorency quand elles avaient à venir à Combray pour quelque contestation avec leurs fermiers, pour une question d?hommage. On gagnait le mail entre les arbres duquel apparaissait le clocher de Saint-Hilaire. Et j?aurais voulu pouvoir m?asseoir là et rester toute la journée à lire en écoutant les cloches; car il faisait si beau et si tranquille que, quand sonnait l?heure, on aurait dit non qu?elle rompait le calme du jour mais qu?elle le débarrassait de ce qu?il contenait et que le clocher avec l?exactitude indolente et soigneuse d?une personne qui n?a rien d?autre à faire, venait seulement?pour exprimer et laisser tomber les quelques gouttes d?or que la chaleur y avait lentement et naturellement amassées?de presser, au moment voulu, la plénitude du silence. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §386

Le plus grand charme du côté de Guermantes, c?est qu?on y avait presque tout le temps à côté de soi le cours de la Vivonne. On la traversait une première fois, dix minutes après avoir quitté la maison, sur une passerelle dite le Pont-Vieux. Dès le lendemain de notre arrivée, le jour de Pâques, après le sermon s?il faisait beau temps, je courais jusque-là, voir dans ce désordre d?un matin de grande fête où quelques préparatifs somptueux font paraître plus sordides les ustensiles de ménage qui traînent encore, la rivière qui se promenait déjà en bleu-ciel entre les terres encore noires et nues, accompagnée seulement d?une bande de coucous arrivés trop tôt et de primevères en avance, cependant que çà et là une violette au bec bleu laissait fléchir sa tige sous le poids de la goutte d?odeur qu?elle tenait dans son cornet. Le Pont-Vieux débouchait dans un sentier de halage qui à cet endroit se tapissait l?été du feuillage bleu d?un noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille avait pris racine. A Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l?uniforme du suisse ou le surplis de l?enfant de ch?ur, ce pêcheur est la seule personne dont je n?aie jamais découvert l?identité. Il devait connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson. Nous nous engagions dans le sentier de halage qui dominait le courant d?un talus de plusieurs pieds; de l?autre côté la rive était basse, étendue en vastes prés jusqu?au village et jusqu?à la gare qui en était distante. Ils étaient semés des restes, à demi enfouis dans l?herbe, du château des anciens comtes de Combray qui au Moyen âge avait de ce côté le cours de la Vivonne comme défense contre les attaques des sires de Guermantes et des abbés de Martinville. Ce n?étaient plus que quelques fragments de tours bossuant la prairie, à peine apparents, quelques créneaux d?où jadis l?arbalétrier lançait des pierres, d?où le guetteur surveillait Novepont, Clairefontaine, Martinville-le-Sec, Bailleau-l?Exempt, toutes terres vassales de Guermantes entre lesquelles Combray était enclavé, aujourd?hui au ras de l?herbe, dominés par les enfants de l?école des frères qui venaient là apprendre leurs leçons ou jouer aux récréations;?passé presque descendu dans la terre, couché au bord de l?eau comme un promeneur qui prend le frais, mais me donnant fort à songer, me faisant ajouter dans le nom de Combray à la petite ville d?aujourd?hui une cité très différente, retenant mes pensées par son visage incompréhensible et d?autrefois qu?il cachait à demi sous les boutons d?or. Ils étaient fort nombreux à cet endroit qu?ils avaient choisi pour leurs jeux sur l?herbe, isolés, par couples, par troupes, jaunes comme un jaune d?oeuf, brillants d?autant plus, me semblait-il, que ne pouvant dériver vers aucune velléité de dégustation le plaisir que leur vue me causait, je l?accumulais dans leur surface dorée, jusqu?à ce qu?il devînt assez puissant pour produire de l?inutile beauté; et cela dès ma plus petite enfance, quand du sentier de halage je tendais les bras vers eux sans pouvoir épeler complètement leur joli nom de Princes de contes de fées français, venus peut-être il y a bien des siècles d?Asie mais apatriés pour toujours au village, contents du modeste horizon, aimant le soleil et le bord de l?eau, fidèles à la petite vue de la gare, gardant encore pourtant comme certaines de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicité populaire, un poétique éclat d?orient. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §387

Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes remonter jusqu?aux sources de la Vivonne, auxquelles j?avais souvent pensé et qui avaient pour moi une existence si abstraite, si idéale, que j?avais été aussi surpris quand on m?avait dit qu?elles se trouvaient dans le département, à une certaine distance kilométrique de Combray, que le jour où j?avais appris qu?il y avait un autre point précis de la terre où s?ouvrait, dans l?antiquité, l?entrée des Enfers. Jamais non plus nous ne pûmes pousser jusqu?au terme que j?eusse tant souhaité d?atteindre, jusqu?à Guermantes. Je savais que là résidaient des châtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu?ils étaient des personnages réels et actuellement existants, mais chaque fois que je pensais à eux, je me les représentais tantôt en tapisserie, comme était la comtesse de Guermantes, dans le «Couronnement d?Esther» de notre église, tantôt de nuances changeantes comme était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert chou au bleu prune selon que j?étais encore à prendre de l?eau bénite ou que j?arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait impalpables comme l?image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de Guermantes, que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou faisait monter au plafond,?enfin toujours enveloppés du mystère des temps mérovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la lumière orangée qui émane de cette syllabe: «antes». Mais si malgré cela ils étaient pour moi, en tant que duc et duchesse, des êtres réels, bien qu?étranges, en revanche leur personne ducale se distendait démesurément, s?immatérialisait, pour pouvoir contenir en elle ce Guermantes dont ils étaient duc et duchesse, tout ce «côté de Guermantes» ensoleillé, le cours de la Vivonne, ses nymphéas et ses grands arbres, et tant de beaux après-midi. Et je savais qu?ils ne portaient pas seulement le titre de duc et de duchesse de Guermantes, mais que depuis le XIVe siècle où, après avoir inutilement essayé de vaincre leurs anciens seigneurs ils s?étaient alliés à eux par des mariages, ils étaient comtes de Combray, les premiers des citoyens de Combray par conséquent et pourtant les seuls qui n?y habitassent pas. Comtes de Combray, possédant Combray au milieu de leur nom, de leur personne, et sans doute ayant effectivement en eux cette étrange et pieuse tristesse qui était spéciale à Combray; propriétaires de la ville, mais non d?une maison particulière, demeurant sans doute dehors, dans la rue, entre ciel et terre, comme ce Gilbert de Guermantes, dont je ne voyais aux vitraux de l?abside de Saint-Hilaire que l?envers de laque noire, si je levais la tête quand j?allais chercher du sel chez Camus. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §394

Un jour ma mère me dit: «Puisque tu parles toujours de Mme de Guermantes, comme le docteur Percepied l?a très bien soignée il y a quatre ans, elle doit venir à Combray pour assister au mariage de sa fille. Tu pourras l?apercevoir à la cérémonie.» C?était du reste par le docteur Percepied que j?avais le plus entendu parler de Mme de Guermantes, et il nous avait même montré le numéro d?une revue illustrée où elle était représentée dans le costume qu?elle portait à un bal travesti chez la princesse de Léon. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §396

Tout d?un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge, comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine perceptibles, des parcelles d?analogie avec le portrait qu?on m?avait montré, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en elle, si j?essayais de les énoncer, se formulaient précisément dans les mêmes termes: un grand nez, des yeux bleus, dont s?était servi le docteur Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de Guermantes, je me dis: cette dame ressemble à Mme de Guermantes; or la chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais, sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je me rappelais être à ce qu?on m?avait dit réservée à la famille de Guermantes quand quelqu?un de ses membres venait pour une cérémonie à Combray; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu?une seule femme ressemblant au portrait de Mme de Guermantes, qui fût ce jour-là, jour où elle devait justement venir, dans cette chapelle: c?était elle! Ma déception était grande. Elle provenait de ce que je n?avais jamais pris garde quand je pensais à Mme de Guermantes, que je me la représentais avec les couleurs d?une tapisserie ou d?un vitrail, dans un autre siècle, d?une autre matière que le reste des personnes vivantes. Jamais je ne m?étais avisé qu?elle pouvait avoir une figure rouge, une cravate mauve comme Mme Sazerat, et l?ovale de ses joues me fit tellement souvenir de personnes que j?avais vues à la maison que le soupçon m?effleura, pour se dissiper d?ailleurs aussitôt après, que cette dame en son principe générateur, en toutes ses molécules, n?était peut-être pas substantiellement la duchesse de Guermantes, mais que son corps, ignorant du nom qu?on lui appliquait, appartenait à un certain type féminin, qui comprenait aussi des femmes de médecins et de commerçants. «C?est cela, ce n?est que cela, Mme de Guermantes!» disait la mine attentive et étonnée avec laquelle je contemplais cette image qui naturellement n?avait aucun rapport avec celles qui sous le même nom de Mme de Guermantes étaient apparues tant de fois dans mes songes, puisque, elle, elle n?avait pas été comme les autres arbitrairement formée par moi, mais qu?elle m?avait sauté aux yeux pour la première fois il y a un moment seulement, dans l?église; qui n?était pas de la même nature, n?était pas colorable à volonté comme elles qui se laissaient imbiber de la teinte orangée d?une syllabe, mais était si réelle que tout, jusqu?à ce petit bouton qui s?enflammait au coin du nez, certifiait son assujettissement aux lois de la vie, comme dans une apothéose de théâtre, un plissement de la robe de la fée, un tremblement de son petit doigt, dénoncent la présence matérielle d?une actrice vivante, là où nous étions incertains si nous n?avions pas devant les yeux une simple projection lumineuse. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §397

Je trouvais important qu?elle ne partît pas avant que j?eusse pu la regarder suffisamment, car je me rappelais que depuis des années je considérais sa vue comme éminemment désirable, et je ne détachais pas mes yeux d?elle, comme si chacun de mes regards eût pu matériellement emporter et mettre en réserve en moi le souvenir du nez proéminent, des joues rouges, de toutes ces particularités qui me semblaient autant de renseignements précieux, authentiques et singuliers sur son visage. Maintenant que me le faisaient trouver beau toutes les pensées que j?y rapportais?et peut-être surtout, forme de l?instinct de conservation des meilleures parties de nous-mêmes, ce désir qu?on a toujours de ne pas avoir été déçu,?la replaçant (puisque c?était une seule personne qu?elle et cette duchesse de Guermantes que j?avais évoquée jusque-là) hors du reste de l?humanité dans laquelle la vue pure et simple de son corps me l?avait fait un instant confondre, je m?irritais en entendant dire autour de moi: «Elle est mieux que Mme Sazerat, que Mlle Vinteuil», comme si elle leur eût été comparable. Et mes regards s?arrêtant à ses cheveux blonds, à ses yeux bleus, à l?attache de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rappeler d?autres visages, je m?écriais devant ce croquis volontairement incomplet: «Qu?elle est belle! Quelle noblesse! Comme c?est bien une fière Guermantes, la descendante de Geneviève de Brabant, que j?ai devant moi!» Et l?attention avec laquelle j?éclairais son visage l?isolait tellement, qu?aujourd?hui si je repense à cette cérémonie, il m?est impossible de revoir une seule des personnes qui y assistaient sauf elle et le suisse qui répondit affirmativement quand je lui demandai si cette dame était bien Mme de Guermantes. Mais elle, je la revois, surtout au moment du défilé dans la sacristie qu?éclairait le soleil intermittent et chaud d?un jour de vent et d?orage, et dans laquelle Mme de Guermantes se trouvait au milieu de tous ces gens de Combray dont elle ne savait même pas les noms, mais dont l?infériorité proclamait trop sa suprématie pour qu?elle ne ressentît pas pour eux une sincère bienveillance et auxquels du reste elle espérait imposer davantage encore à force de bonne grâce et de simplicité. Aussi, ne pouvant émettre ces regards volontaires, chargés d?une signification précise, qu?on adresse à quelqu?un qu?on connaît, mais seulement laisser ses pensées distraites s?échapper incessamment devant elle en un flot de lumière bleue qu?elle ne pouvait contenir, elle ne voulait pas qu?il pût gêner, paraître dédaigner ces petites gens qu?il rencontrait au passage, qu?il atteignait à tous moments. Je revois encore, au-dessus de sa cravate mauve, soyeuse et gonflée, le doux étonnement de ses yeux auxquels elle avait ajouté sans oser le destiner à personne mais pour que tous pussent en prendre leur part un sourire un peu timide de suzeraine qui a l?air de s?excuser auprès de ses vassaux et de les aimer. Ce sourire tomba sur moi qui ne la quittais pas des yeux. Alors me rappelant ce regard qu?elle avait laissé s?arrêter sur moi, pendant la messe, bleu comme un rayon de soleil qui aurait traversé le vitrail de Gilbert le Mauvais, je me dis: «Mais sans doute elle fait attention à moi.» Je crus que je lui plaisais, qu?elle penserait encore à moi quand elle aurait quitté l?église, qu?à cause de moi elle serait peut-être triste le soir à Guermantes. Et aussitôt je l?aimai, car s?il peut quelquefois suffire pour que nous aimions une femme qu?elle nous regarde avec mépris comme j?avais cru qu?avait fait Mlle Swann et que nous pensions qu?elle ne pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi il peut suffire qu?elle nous regarde avec bonté comme faisait Mme de Guermantes et que nous pensions qu?elle pourra nous appartenir. Ses yeux bleuissaient comme une pervenche impossible à cueillir et que pourtant elle m?eût dédiée; et le soleil menacé par un nuage, mais dardant encore de toute sa force sur la place et dans la sacristie, donnait une carnation de géranium aux tapis rouges qu?on y avait étendus par terre pour la solennité et sur lesquels s?avançait en souriant Mme de Guermantes, et ajoutait à leur lainage un velouté rose, un épiderme de lumière, cette sorte de tendresse, de sérieuse douceur dans la pompe et dans la joie qui caractérisent certaines pages de Lohengrin, certaines peintures de Carpaccio, et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au son de la trompette l?épithète de délicieux. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §400

Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus affligeant encore qu?auparavant de n?avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre. Les regrets que j?en éprouvais, tandis que je restais seul à rêver un peu à l?écart, me faisaient tant souffrir, que pour ne plus les ressentir, de lui-même par une sorte d?inhibition devant la douleur, mon esprit s?arrêtait entièrement de penser aux vers, aux romans, à un avenir poétique sur lequel mon manque de talent m?interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires et ne s?y rattachant en rien, tout d?un coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l?odeur d?un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu?ils me donnaient, et aussi parce qu?ils avaient l?air de cacher au delà de ce que je voyais, quelque chose qu?ils invitaient à venir prendre et que malgré mes efforts je n?arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela se trouvait en eux, je restais là, immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d?aller avec ma pensée au delà de l?image ou de l?odeur. Et s?il me fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, je cherchais à les retrouver, en fermant les yeux; je m?attachais à me rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que je pusse comprendre pourquoi, m?avaient semblé pleines, prêtes à s?entr?ouvrir, à me livrer ce dont elles n?étaient qu?un couvercle. Certes ce n?était pas des impressions de ce genre qui pouvaient me rendre l?espérance que j?avais perdue de pouvoir être un jour écrivain et poète, car elles étaient toujours liées à un objet particulier dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonné, l?illusion d?une sorte de fécondité et par là me distrayaient de l?ennui, du sentiment de mon impuissance que j?avais éprouvés chaque fois que j?avais cherché un sujet philosophique pour une grande ?uvre littéraire. Mais le devoir de conscience était si ardu que m?imposaient ces impressions de forme, de parfum ou de couleur?de tâcher d?apercevoir ce qui se cachait derrière elles, que je ne tardais pas à me chercher à moi-même des excuses qui me permissent de me dérober à ces efforts et de m?épargner cette fatigue. Par bonheur mes parents m?appelaient, je sentais que je n?avais pas présentement la tranquillité nécessaire pour poursuivre utilement ma recherche, et qu?il valait mieux n?y plus penser jusqu?à ce que je fusse rentré, et ne pas me fatiguer d?avance sans résultat. Alors je ne m?occupais plus de cette chose inconnue qui s?enveloppait d?une forme ou d?un parfum, bien tranquille puisque je la ramenais à la maison, protégée par le revêtement d?images sous lesquelles je la trouverais vivante, comme les poissons que les jours où on m?avait laissé aller à la pêche, je rapportais dans mon panier couverts par une couche d?herbe qui préservait leur fraîcheur. Une fois à la maison je songeais à autre chose et ainsi s?entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre les fleurs que j?avais cueillies dans mes promenades ou les objets qu?on m?avait donnés), une pierre où jouait un reflet, un toit, un son de cloche, une odeur de feuilles, bien des images différentes sous lesquelles il y a longtemps qu?est morte la réalité pressentie que je n?ai pas eu assez de volonté pour arriver à découvrir. Une fois pourtant,?où notre promenade s?étant prolongée fort au delà de sa durée habituelle, nous avions été bien heureux de rencontrer à mi-chemin du retour, comme l?après-midi finissait, le docteur Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus et fait monter avec lui,?j?eus une impression de ce genre et ne l?abandonnai pas sans un peu l?approfondir. On m?avait fait monter près du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait encore avant de rentrer à Combray à s?arrêter à Martinville-le-Sec chez un malade à la porte duquel il avait été convenu que nous l?attendrions. Au tournant d?un chemin j?éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient l?air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé d?eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d?eux. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §401

«Seuls, s?élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville. Bientôt nous en vîmes trois: venant se placer en face d?eux par une volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers étaient toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu?on distingue au soleil. Puis le clocher de Vieuxvicq s?écarta, prit ses distances, et les clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du couchant que même à cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher d?eux, que je pensais au temps qu?il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d?un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds; et ils s?étaient jetés si rudement au-devant d?elle, qu?on n?eut que le temps d?arrêter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes notre route; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de temps et le village après nous avoir accompagnés quelques secondes avait disparu, que restés seuls à l?horizon à nous regarder fuir, ses clochers et celui de Vieuxvicq agitaient encore en signe d?adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois l?un s?effaçait pour que les deux autres pussent nous apercevoir un instant encore; mais la route changea de direction, ils virèrent dans la lumière comme trois pivots d?or et disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions déjà près de Combray, le soleil étant maintenant couché, je les aperçus une dernière fois de très loin qui n?étaient plus que comme trois fleurs peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d?une légende, abandonnées dans une solitude où tombait déjà l?obscurité; et tandis que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur chemin et après quelques gauches trébuchements de leurs nobles silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l?un derrière l?autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu?une seule forme noire, charmante et résignée, et s?effacer dans la nuit.» Je ne repensai jamais à cette page, mais à ce moment-là, quand, au coin du siège où le cocher du docteur plaçait habituellement dans un panier les volailles qu?il avait achetées au marché de Martinville, j?eus fini de l?écrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu?elle m?avait si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu?ils cachaient derrière eux, que, comme si j?avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un oeuf, je me mis à chanter à tue-tête. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §405

Pendant toute la journée, dans ces promenades, j?avais pu rêver au plaisir que ce serait d?être l?ami de la duchesse de Guermantes, de pêcher la truite, de me promener en barque sur la Vivonne, et, avide de bonheur, ne demander en ces moments-là rien d?autre à la vie que de se composer toujours d?une suite d?heureux après-midi. Mais quand sur le chemin du retour j?avais aperçu sur la gauche une ferme, assez distante de deux autres qui étaient au contraire très rapprochées, et à partir de laquelle pour entrer dans Combray il n?y avait plus qu?à prendre une allée de chênes bordée d?un côté de prés appartenant chacun à un petit clos et plantés à intervalles égaux de pommiers qui y portaient, quand ils étaient éclairés par le soleil couchant, le dessin japonais de leurs ombres, brusquement mon c?ur se mettait à battre, je savais qu?avant une demi-heure nous serions rentrés, et que, comme c?était de règle les jours où nous étions allés du côté de Guermantes et où le dîner était servi plus tard, on m?enverrait me coucher sitôt ma soupe prise, de sorte que ma mère, retenue à table comme s?il y avait du monde à dîner, ne monterait pas me dire bonsoir dans mon lit. La zone de tristesse où je venais d?entrer était aussi distincte de la zone, où je m?élançais avec joie il y avait un moment encore que dans certains ciels une bande rose est séparée comme par une ligne d?une bande verte ou d?une bande noire. On voit un oiseau voler dans le rose, il va en atteindre la fin, il touche presque au noir, puis il y est entré. Les désirs qui tout à l?heure m?entouraient, d?aller à Guermantes, de voyager, d?être heureux, j?étais maintenant tellement en dehors d?eux que leur accomplissement ne m?eût fait aucun plaisir. Comme j?aurais donné tout cela pour pouvoir pleurer toute la nuit dans les bras de maman! Je frissonnais, je ne détachais pas mes yeux angoissés du visage de ma mère, qui n?apparaîtrait pas ce soir dans la chambre où je me voyais déjà par la pensée, j?aurais voulu mourir. Et cet état durerait jusqu?au lendemain, quand les rayons du matin, appuyant, comme le jardinier, leurs barreaux au mur revêtu de capucines qui grimpaient jusqu?à ma fenêtre, je sauterais à bas du lit pour descendre vite au jardin, sans plus me rappeler que le soir ramènerait jamais l?heure de quitter ma mère. Et de la sorte c?est du côté de Guermantes que j?ai appris à distinguer ces états qui se succèdent en moi, pendant certaines périodes, et vont jusqu?à se partager chaque journée, l?un revenant chasser l?autre, avec la ponctualité de la fièvre; contigus, mais si extérieurs l?un à l?autre, si dépourvus de moyens de communication entre eux, que je ne puis plus comprendre, plus même me représenter dans l?un, ce que j?ai désiré, ou redouté, ou accompli dans l?autre. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §406

C?est ainsi que je restais souvent jusqu?au matin à songer au temps de Combray, à mes tristes soirées sans sommeil, à tant de jours aussi dont l?image m?avait été plus récemment rendue par la saveur?ce qu?on aurait appelé à Combray le «parfum»?d?une tasse de thé, et par association de souvenirs à ce que, bien des années après avoir quitté cette petite ville, j?avais appris, au sujet d?un amour que Swann avait eu avant ma naissance, avec cette précision dans les détails plus facile à obtenir quelquefois pour la vie de personnes mortes il y a des siècles que pour celle de nos meilleurs amis, et qui semble impossible comme semblait impossible de causer d?une ville à une autre?tant qu?on ignore le biais par lequel cette impossibilité a été tournée. Tous ces souvenirs ajoutés les uns aux autres ne formaient plus qu?une masse, mais non sans qu?on ne pût distinguer entre eux,?entre les plus anciens, et ceux plus récents, nés d?un parfum, puis ceux qui n?étaient que les souvenirs d?une autre personne de qui je les avais appris? sinon des fissures, des failles véritables, du moins ces veinures, ces bigarrures de coloration, qui dans certaines roches, dans certains marbres, révèlent des différences d?origine, d?âge, de «formation». (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §409

Le jour où il dînait en ville, il faisait atteler pour sept heures et demie; il s?habillait tout en songeant à Odette et ainsi il ne se trouvait pas seul, car la pensée constante d?Odette donnait aux moments où il était loin d?elle le même charme particulier qu?à ceux où elle était là. Il montait en voiture, mais il sentait que cette pensée y avait sauté en même temps et s?installait sur ses genoux comme une bête aimée qu?on emmène partout et qu?il garderait avec lui à table, à l?insu des convives. Il la caressait, se réchauffait à elle, et éprouvant une sorte de langueur, se laissait aller à un léger frémissement qui crispait son cou et son nez, et était nouveau chez lui, tout en fixant à sa boutonnière le bouquet d?ancolies. Se sentant souffrant et triste depuis quelque temps, surtout depuis qu?Odette avait présenté Forcheville aux Verdurin, Swann aurait aimé aller se reposer un peu à la campagne. Mais il n?aurait pas eu le courage de quitter Paris un seul jour pendant qu?Odette y était. L?air était chaud; c?étaient les plus beaux jours du printemps. Et il avait beau traverser une ville de pierre pour se rendre en quelque hôtel clos, ce qui était sans cesse devant ses yeux, c?était un parc qu?il possédait près de Combray, où, dès quatre heures, avant d?arriver au plant d?asperges, grâce au vent qui vient des champs de Méséglise, on pouvait goûter sous une charmille autant de fraîcheur qu?au bord de l?étang cerné de myosotis et de glaïeuls, et où, quand il dînait, enlacées par son jardinier, couraient autour de la table les groseilles et les roses. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §726

Il se disait que le charme du printemps qu?il ne pouvait pas aller goûter à Combray, il le trouverait du moins dans l?île des Cygnes ou à Saint-Cloud. Mais comme il ne pouvait penser qu?à Odette, il ne savait même pas, s?il avait senti l?odeur des feuilles, s?il y avait eu du clair de lune. Il était accueilli par la petite phrase de la Sonate jouée dans le jardin sur le piano du restaurant. S?il n?y en avait pas là, les Verdurin prenaient une grande peine pour en faire descendre un d?une chambre ou d?une salle à manger: ce n?est pas que Swann fût rentré en faveur auprès d?eux, au contraire. Mais l?idée d?organiser un plaisir ingénieux pour quelqu?un, même pour quelqu?un qu?ils n?aimaient pas, développait chez eux, pendant les moments nécessaires à ces préparatifs, des sentiments éphémères et occasionnels de sympathie et de cordialité. Parfois il se disait que c?était un nouveau soir de printemps de plus qui passait, il se contraignait à faire attention aux arbres, au ciel. Mais l?agitation où le mettait la présence d?Odette, et aussi un léger malaise fébrile qui ne le quittait guère depuis quelque temps, le privait du calme et du bien-être qui sont le fond indispensable aux impressions que peut donner la nature. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §729

?Non, mais voyez-vous, cette sale bête! employant sans s?en rendre compte, et peut-être en obéissant au même besoin obscur de se justifier?comme Françoise à Combray quand le poulet ne voulait pas mourir?les mots qu?arrachent les derniers sursauts d?un animal inoffensif qui agonise, au paysan qui est en train de l?écraser. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §776

C?est qu?elle n?avait même pas pensé à lui. Et de tels moments où elle oubliait jusqu?à l?existence de Swann étaient plus utiles à Odette, servaient mieux à lui attacher Swann, que toute sa coquetterie. Car ainsi Swann vivait dans cette agitation douloureuse qui avait déjà été assez puissante pour faire éclore son amour le soir où il n?avait pas trouvé Odette chez les Verdurin et l?avait cherchée toute la soirée. Et il n?avait pas, comme j?eus à Combray dans mon enfance, des journées heureuses pendant lesquelles s?oublient les souffrances qui renaîtront le soir. Les journées, Swann les passait sans Odette; et par moments il se disait que laisser une aussi jolie femme sortir ainsi seule dans Paris était aussi imprudent que de poser un écrin plein de bijoux au milieu de la rue. Alors il s?indignait contre tous les passants comme contre autant de voleurs. Mais leur visage collectif et informe échappant à son imagination ne nourrissait pas sa jalousie. Il fatiguait la pensée de Swann, lequel, se passant la main sur les yeux, s?écriait: «A la grâce de Dieu», comme ceux qui après s?être acharnés à étreindre le problème de la réalité du monde extérieur ou de l?immortalité de l?âme accordent la détente d?un acte de foi à leur cerveau lassé. Mais toujours la pensée de l?absente était indissolublement mêlée aux actes les plus simples de la vie de Swann,?déjeuner, recevoir son courrier, sortir, se coucher,?par la tristesse même qu?il avait à les accomplir sans elle, comme ces initiales de Philibert le Beau que dans l?église de Brou, à cause du regret qu?elle avait de lui, Marguerite d?Autriche entrelaça partout aux siennes. Certains jours, au lieu de rester chez lui, il allait prendre son déjeuner dans un restaurant assez voisin dont il avait apprécié autrefois la bonne cuisine et où maintenant il n?allait plus que pour une de ces raisons, à la fois mystiques et saugrenues, qu?on appelle romanesques; c?est que ce restaurant (lequel existe encore) portait le même nom que la rue habitée par Odette: Lapérouse. Quelquefois, quand elle avait fait un court déplacement ce n?est qu?après plusieurs jours qu?elle songeait à lui faire savoir qu?elle était revenue à Paris. Et elle lui disait tout simplement, sans plus prendre comme autrefois la précaution de se couvrir à tout hasard d?un petit morceau emprunté à la vérité, qu?elle venait d?y rentrer à l?instant même par le train du matin. Ces paroles étaient mensongères; du moins pour Odette elles étaient mensongères, inconsistantes, n?ayant pas, comme si elles avaient été vraies, un point d?appui dans le souvenir de son arrivée à la gare; même elle était empêchée de se les représenter au moment où elle les prononçait, par l?image contradictoire de ce qu?elle avait fait de tout différent au moment où elle prétendait être descendue du train. Mais dans l?esprit de Swann au contraire ces paroles qui ne rencontraient aucun obstacle venaient s?incruster et prendre l?inamovibilité d?une vérité si indubitable que si un ami lui disait être venu par ce train et ne pas avoir vu Odette il était persuadé que c?était l?ami qui se trompait de jour ou d?heure puisque son dire ne se conciliait pas avec les paroles d?Odette. Celles-ci ne lui eussent paru mensongères que s?il s?était d?abord défié qu?elles le fussent. Pour qu?il crût qu?elle mentait, un soupçon préalable était une condition nécessaire. C?était d?ailleurs aussi une condition suffisante. Alors tout ce que disait Odette lui paraissait suspect. L?entendait-il citer un nom, c?était certainement celui d?un de ses amants; une fois cette supposition forgée, il passait des semaines à se désoler; il s?aboucha même une fois avec une agence de renseignements pour savoir l?adresse, l?emploi du temps de l?inconnu qui ne le laisserait respirer que quand il serait parti en voyage, et dont il finit par apprendre que c?était un oncle d?Odette mort depuis vingt ans. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §801

Bien qu?elle ne lui permît pas en général de la rejoindre dans des lieux publics disant que cela ferait jaser, il arrivait que dans une soirée où il était invité comme elle,?chez Forcheville, chez le peintre, ou à un bal de charité dans un ministère,?il se trouvât en même temps qu?elle. Il la voyait mais n?osait pas rester de peur de l?irriter en ayant l?air d?épier les plaisirs qu?elle prenait avec d?autres et qui?tandis qu?il rentrait solitaire, qu?il allait se coucher anxieux comme je devais l?être moi-même quelques années plus tard les soirs où il viendrait dîner à la maison, à Combray?lui semblaient illimités parce qu?il n?en avait pas vu la fin. Et une fois ou deux il connut par de tels soirs de ces joies qu?on serait tenté, si elles ne subissaient avec tant de violence le choc en retour de l?inquiétude brusquement arrêtée, d?appeler des joies calmes, parce qu?elles consistent en un apaisement: il était allé passer un instant à un raout chez le peintre et s?apprêtait à le quitter; il y laissait Odette muée en une brillante étrangère, au milieu d?hommes à qui ses regards et sa gaieté qui n?étaient pas pour lui, semblaient parler de quelque volupté, qui serait goûtée là ou ailleurs (peut-être au «Bal des Incohérents» où il tremblait qu?elle n?allât ensuite) et qui causait à Swann plus de jalousie que l?union charnelle même parce qu?il l?imaginait plus difficilement; il était déjà prêt à passer la porte de l?atelier quand il s?entendait rappeler par ces mots (qui en retranchant de la fête cette fin qui l?épouvantait, la lui rendaient rétrospectivement innocente, faisaient du retour d?Odette une chose non plus inconcevable et terrible, mais douce et connue et qui tiendrait à côté de lui, pareille à un peu de sa vie de tous les jours, dans sa voiture, et dépouillait Odette elle-même de son apparence trop brillante et gaie, montraient que ce n?était qu?un déguisement qu?elle avait revêtu un moment, pour lui-même, non en vue de mystérieux plaisirs, et duquel elle était déjà lasse), par ces mots qu?Odette lui jetait, comme il était déjà sur le seuil: «Vous ne voudriez pas m?attendre cinq minutes, je vais partir, nous reviendrions ensemble, vous me ramèneriez chez moi.» (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §802

Swann aimait beaucoup la princesse des Laumes, puis sa vue lui rappelait Guermantes, terre voisine de Combray, tout ce pays qu?il aimait tant et où il ne retournait plus pour ne pas s?éloigner d?Odette. Usant des formes mi-artistes, mi-galantes, par lesquelles il savait plaire à la princesse et qu?il retrouvait tout naturellement quand il se retrempait un instant dans son ancien milieu,?et voulant d?autre part pour lui-même exprimer la nostalgie qu?il avait de la campagne: (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §912

?Ce ne sont pas les Cambremer, c?étaient ses parents à elle; elle est une demoiselle Legrandin qui venait à Combray. Je ne sais pas si vous savez que vous êtes la comtesse de Combray et que le chapitre vous doit une redevance. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §920

Mais ces paroles en pénétrant dans les ondes du sommeil où Swann était plongé, n?étaient arrivées jusqu?à sa conscience qu?en subissant cette déviation qui fait qu?au fond de l?eau un rayon paraît un soleil, de même qu?un moment auparavant le bruit de la sonnette prenant au fond de ces abîmes une sonorité de tocsin avait enfanté l?épisode de l?incendie. Cependant le décor qu?il avait sous les yeux vola en poussière, il ouvrit les yeux, entendit une dernière fois le bruit d?une des vagues de la mer qui s?éloignait. Il toucha sa joue. Elle était sèche. Et pourtant il se rappelait la sensation de l?eau froide et le goût du sel. Il se leva, s?habilla. Il avait fait venir le coiffeur de bonne heure parce qu?il avait écrit la veille à mon grand-père qu?il irait dans l?après-midi à Combray, ayant appris que Mme de Cambremer?Mlle Legrandin?devait y passer quelques jours. Associant dans son souvenir au charme de ce jeune visage celui d?une campagne où il n?était pas allé depuis si longtemps, ils lui offraient ensemble un attrait qui l?avait décidé à quitter enfin Paris pour quelques jours. Comme les différents hasards qui nous mettent en présence de certaines personnes ne coïncident pas avec le temps où nous les aimons, mais, le dépassant, peuvent se produire avant qu?il commence et se répéter après qu?il a fini, les premières apparitions que fait dans notre vie un être destiné plus tard à nous plaire, prennent rétrospectivement à nos yeux une valeur d?avertissement, de présage. C?est de cette façon que Swann s?était souvent reporté à l?image d?Odette rencontrée au théâtre, ce premier soir où il ne songeait pas à la revoir jamais,?et qu?il se rappelait maintenant la soirée de Mme de Saint-Euverte où il avait présenté le général de Froberville à Mme de Cambremer. Les intérêts de notre vie sont si multiples qu?il n?est pas rare que dans une même circonstance les jalons d?un bonheur qui n?existe pas encore soient posés à côté de l?aggravation d?un chagrin dont nous souffrons. Et sans doute cela aurait pu arriver à Swann ailleurs que chez Mme de Saint-Euverte. Qui sait même, dans le cas où, ce soir-là, il se fût trouvé ailleurs, si d?autres bonheurs, d?autres chagrins ne lui seraient pas arrivés, et qui ensuite lui eussent paru avoir été inévitables? Mais ce qui lui semblait l?avoir été, c?était ce qui avait eu lieu, et il n?était pas loin de voir quelque chose de providentiel dans ce qu?il se fût décidé à aller à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce que son esprit désireux d?admirer la richesse d?invention de la vie et incapable de se poser longtemps une question difficile, comme de savoir ce qui eût été le plus à souhaiter, considérait dans les souffrances qu?il avait éprouvées ce soir-là et les plaisirs encore insoupçonnés qui germaient déjà,?et entre lesquels la balance était trop difficile à établir?, une sorte d?enchaînement nécessaire. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1006

Parmi les chambres dont j?évoquais le plus souvent l?image dans mes nuits d?insomnie, aucune ne ressemblait moins aux chambres de Combray, saupoudrées d?une atmosphère grenue, pollinisée, comestible et dévote, que celle du Grand-Hôtel de la Plage, à Balbec, dont les murs passés au ripolin contenaient comme les parois polies d?une piscine où l?eau bleuit, un air pur, azuré et salin. Le tapissier bavarois qui avait été chargé de l?aménagement de cet hôtel avait varié la décoration des pièces et sur trois côtés, fait courir le long des murs, dans celle que je me trouvai habiter, des bibliothèques basses, à vitrines en glace, dans lesquelles selon la place qu?elles occupaient, et par un effet qu?il n?avait pas prévu, telle ou telle partie du tableau changeant de la mer se reflétait, déroulant une frise de claires marines, qu?interrompaient seuls les pleins de l?acajou. Si bien que toute la pièce avait l?air d?un de ces dortoirs modèles qu?on présente dans les expositions «modern style» du mobilier où ils sont ornés d??uvres d?art qu?on a supposées capables de réjouir les yeux de celui qui couchera là et auxquelles on a donné des sujets en rapport avec le genre de site où l?habitation doit se trouver. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1012

«On y sent encore sous ses pas, disait-il, bien plus qu?au Finistère lui-même (et quand bien même des hôtels s?y superposeraient maintenant sans pouvoir y modifier la plus antique ossature de la terre), on y sent la véritable fin de la terre française, européenne, de la Terre antique. Et c?est le dernier campement de pêcheurs, pareils à tous les pêcheurs qui ont vécu depuis le commencement du monde, en face du royaume éternel des brouillards de la mer et des ombres.» Un jour qu?à Combray j?avais parlé de cette plage de Balbec devant M. Swann afin d?apprendre de lui si c?était le point le mieux choisi pour voir les plus fortes tempêtes, il m?avait répondu: «Je crois bien que je connais Balbec! L?église de Balbec, du XIIe et XIIIe siècle, encore à moitié romane, est peut-être le plus curieux échantillon du gothique normand, et si singulière, on dirait de l?art persan.» Et ces lieux qui jusque-là ne m?avaient semblé que de la nature immémoriale, restée contemporaine des grands phénomènes géologiques,?et tout aussi en dehors de l?histoire humaine que l?Océan ou la grande Ourse, avec ces sauvages pêcheurs pour qui, pas plus que pour les baleines, il n?y eut de moyen âge?, ç?avait été un grand charme pour moi de les voir tout d?un coup entrés dans la série des siècles, ayant connu l?époque romane, et de savoir que le trèfle gothique était venu nervurer aussi ces rochers sauvages à l?heure voulue, comme ces plantes frêles mais vivaces qui, quand c?est le printemps, étoilent çà et là la neige des pôles. Et si le gothique apportait à ces lieux et à ces hommes une détermination qui leur manquait, eux aussi lui en conféraient une en retour. J?essayais de me représenter comment ces pêcheurs avaient vécu, le timide et insoupçonné essai de rapports sociaux qu?ils avaient tenté là, pendant le moyen âge, ramassés sur un point des côtes d?Enfer, aux pieds des falaises de la mort; et le gothique me semblait plus vivant maintenant que, séparé des villes où je l?avais toujours imaginé jusque-là, je pouvais voir comment, dans un cas particulier, sur des rochers sauvages, il avait germé et fleuri en un fin clocher. On me mena voir des reproductions des plus célèbres statues de Balbec?les apôtres moutonnants et camus, la Vierge du porche, et de joie ma respiration s?arrêtait dans ma poitrine quand je pensais que je pourrais les voir se modeler en relief sur le brouillard éternel et salé. Alors, par les soirs orageux et doux de février, le vent,?soufflant dans mon c?ur, qu?il ne faisait pas trembler moins fort que la cheminée de ma chambre, le projet d?un voyage à Balbec?mêlait en moi le désir de l?architecture gothique avec celui d?une tempête sur la mer. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1014

J?aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d?une heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon c?ur palpitât lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les annonces de voyages circulaires, l?heure de départ: elle me semblait inciser à un point précis de l?après-midi une savoureuse entaille, une marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu?on verrait, au lieu de Paris, dans l?une de ces villes par où le train passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir; car il s?arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questambert, à Pontorson, à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Benodet, à Pont-Aven, à Quimperlé, et s?avançait magnifiquement surchargé de noms qu?il m?offrait et entre lesquels je ne savais lequel j?aurais préféré, par impossibilité d?en sacrifier aucun. Mais sans même l?attendre, j?aurais pu en m?habillant à la hâte partir le soir même, si mes parents me l?avaient permis, et arriver à Balbec quand le petit jour se lèverait sur la mer furieuse, contre les écumes envolées de laquelle j?irais me réfugier dans l?église de style persan. Mais à l?approche des vacances de Pâques, quand mes parents m?eurent promis de me les faire passer une fois dans le nord de l?Italie, voilà qu?à ces rêves de tempête dont j?avais été rempli tout entier, ne souhaitant voir que des vagues accourant de partout, toujours plus haut, sur la côte la plus sauvage, près d?églises escarpées et rugueuses comme des falaises et dans les tours desquelles crieraient les oiseaux de mer, voilà que tout à coup les effaçant, leur ôtant tout charme, les excluant parce qu?ils lui étaient opposés et n?auraient pu que l?affaiblir, se substituaient en moi le rêve contraire du printemps le plus diapré, non pas le printemps de Combray qui piquait encore aigrement avec toutes les aiguilles du givre, mais celui qui couvrait déjà de lys et d?anémones les champs de Fiésole et éblouissait Florence de fonds d?or pareils à ceux de l?Angelico. Dès lors, seuls les rayons, les parfums, les couleurs me semblaient avoir du prix; car l?alternance des images avait amené en moi un changement de front du désir, et,?aussi brusque que ceux qu?il y a parfois en musique, un complet changement de ton dans ma sensibilité. Puis il arriva qu?une simple variation atmosphérique suffit à provoquer en moi cette modulation sans qu?il y eût besoin d?attendre le retour d?une saison. Car souvent dans l?une, on trouve égaré un jour d?une autre, qui nous y fait vivre, en évoque aussitôt, en fait désirer les plaisirs particuliers et interrompt les rêves que nous étions en train de faire, en plaçant, plus tôt ou plus tard qu?à son tour, ce feuillet détaché d?un autre chapitre, dans le calendrier interpolé du Bonheur. Mais bientôt comme ces phénomènes naturels dont notre confort ou notre santé ne peuvent tirer qu?un bénéfice accidentel et assez mince jusqu?au jour où la science s?empare d?eux, et les produisant à volonté, remet en nos mains la possibilité de leur apparition, soustraite à la tutelle et dispensée de l?agrément du hasard, de même la production de ces rêves d?Atlantique et d?Italie cessa d?être soumise uniquement aux changements des saisons et du temps. Je n?eus besoin pour les faire renaître que de prononcer ces noms: Balbec, Venise, Florence, dans l?intérieur desquels avait fini par s?accumuler le désir que m?avaient inspiré les lieux qu?ils désignaient. Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand; même par un jour de tempête le nom de Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1015

Ces images étaient fausses pour une autre raison encore; c?est qu?elles étaient forcément très simplifiées; sans doute ce à quoi aspirait mon imagination et que mes sens ne percevaient qu?incomplètement et sans plaisir dans le présent, je l?avais enfermé dans le refuge des noms; sans doute, parce que j?y avais accumulé du rêve, ils aimantaient maintenant mes désirs; mais les noms ne sont pas très vastes; c?est tout au plus si je pouvais y faire entrer deux ou trois des «curiosités» principales de la ville et elles s?y juxtaposaient sans intermédiaires; dans le nom de Balbec, comme dans le verre grossissant de ces porte-plume qu?on achète aux bains de mer, j?apercevais des vagues soulevées autour d?une église de style persan. Peut-être même la simplification de ces images fut-elle une des causes de l?empire qu?elles prirent sur moi. Quand mon père eut décidé, une année, que nous irions passer les vacances de Pâques à Florence et à Venise, n?ayant pas la place de faire entrer dans le nom de Florence les éléments qui composent d?habitude les villes, je fus contraint à faire sortir une cité surnaturelle de la fécondation, par certains parfums printaniers, de ce que je croyais être, en son essence, le génie de Giotto. Tout au plus?et parce qu?on ne peut pas faire tenir dans un nom beaucoup plus de durée que d?espace?comme certains tableaux de Giotto eux-mêmes qui montrent à deux moments différents de l?action un même personnage, ici couché dans son lit, là s?apprêtant à monter à cheval, le nom de Florence était-il divisé en deux compartiments. Dans l?un, sous un dais architectural, je contemplais une fresque à laquelle était partiellement superposé un rideau de soleil matinal, poudreux, oblique et progressif; dans l?autre (car ne pensant pas aux noms comme à un idéal inaccessible mais comme à une ambiance réelle dans laquelle j?irais me plonger, la vie non vécue encore, la vie intacte et pure que j?y enfermais donnait aux plaisirs les plus matériels, aux scènes les plus simples, cet attrait qu?ils ont dans les ?uvres des primitifs), je traversais rapidement,?pour trouver plus vite le déjeuner qui m?attendait avec des fruits et du vin de Chianti?le Ponte-Vecchio encombré de jonquilles, de narcisses et d?anémones. Voilà (bien que je fusse à Paris) ce que je voyais et non ce qui était autour de moi. Même à un simple point de vue réaliste, les pays que nous désirons tiennent à chaque moment beaucoup plus de place dans notre vie véritable, que le pays où nous nous trouvons effectivement. Sans doute si alors j?avais fait moi-même plus attention à ce qu?il y avait dans ma pensée quand je prononçais les mots «aller à Florence, à Parme, à Pise, à Venise», je me serais rendu compte que ce que je voyais n?était nullement une ville, mais quelque chose d?aussi différent de tout ce que je connaissais, d?aussi délicieux, que pourrait être pour une humanité dont la vie se serait toujours écoulée dans des fins d?après-midi d?hiver, cette merveille inconnue: une matinée de printemps. Ces images irréelles, fixes, toujours pareilles, remplissant mes nuits et mes jours, différencièrent cette époque de ma vie de celles qui l?avaient précédée (et qui auraient pu se confondre avec elle aux yeux d?un observateur qui ne voit les choses que du dehors, c?est-à-dire qui ne voit rien), comme dans un opéra un motif mélodique introduit une nouveauté qu?on ne pourrait pas soupçonner si on ne faisait que lire le livret, moins encore si on restait en dehors du théâtre à compter seulement les quarts d?heure qui s?écoulent. Et encore, même à ce point de vue de simple quantité, dans notre vie les jours ne sont pas égaux. Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses, comme était la mienne, disposent, comme les voitures automobiles, de «vitesses» différentes. Il y a des jours montueux et malaisés qu?on met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant. Pendant ce mois?où je ressassai comme une mélodie, sans pouvoir m?en rassasier, ces images de Florence, de Venise et de Pise desquelles le désir qu?elles excitaient en moi gardait quelque chose d?aussi profondément individuel que si ç?avait été un amour, un amour pour une personne?je ne cessai pas de croire qu?elles correspondaient à une réalité indépendante de moi, et elles me firent connaître une aussi belle espérance que pouvait en nourrir un chrétien des premiers âges à la veille d?entrer dans le paradis. Aussi sans que je me souciasse de la contradiction qu?il y avait à vouloir regarder et toucher avec les organes des sens, ce qui avait été élaboré par la rêverie et non perçu par eux?et d?autant plus tentant pour eux, plus différent de ce qu?ils connaissaient?c?est ce qui me rappelait la réalité de ces images, qui enflammait le plus mon désir, parce que c?était comme une promesse qu?il serait contenté. Et, bien que mon exaltation eût pour motif un désir de jouissances artistiques, les guides l?entretenaient encore plus que les livres d?esthétiques et, plus que les guides, l?indicateur des chemins de fer. Ce qui m?émouvait c?était de penser que cette Florence que je voyais proche mais inaccessible dans mon imagination, si le trajet qui la séparait de moi, en moi-même, n?était pas viable, je pourrais l?atteindre par un biais, par un détour, en prenant la «voie de terre». Certes, quand je me répétais, donnant ainsi tant de valeur à ce que j?allais voir, que Venise était «l?école de Giorgione, la demeure du Titien, le plus complet musée de l?architecture domestique au moyen âge», je me sentais heureux. Je l?étais pourtant davantage quand, sorti pour une course, marchant vite à cause du temps qui, après quelques jours de printemps précoce était redevenu un temps d?hiver (comme celui que nous trouvions d?habitude à Combray, la Semaine Sainte),?voyant sur les boulevards les marronniers qui, plongés dans un air glacial et liquide comme de l?eau, n?en commençaient pas moins, invités exacts, déjà en tenue, et qui ne se sont pas laissé décourager, à arrondir et à ciseler en leurs blocs congelés, l?irrésistible verdure dont la puissance abortive du froid contrariait mais ne parvenait pas à réfréner la progressive poussée?, je pensais que déjà le Ponte-Vecchio était jonché à foison de jacinthes et d?anémones et que le soleil du printemps teignait déjà les flots du Grand Canal d?un si sombre azur et de si nobles émeraudes qu?en venant se briser aux pieds des peintures du Titien, ils pouvaient rivaliser de riche coloris avec elles. Je ne pus plus contenir ma joie quand mon père, tout en consultant le baromètre et en déplorant le froid, commença à chercher quels seraient les meilleurs trains, et quand je compris qu?en pénétrant après le déjeuner dans le laboratoire charbonneux, dans la chambre magique qui se chargeait d?opérer la transmutation tout autour d?elle, on pouvait s?éveiller le lendemain dans la cité de marbre et d?or «rehaussée de jaspe et pavée d?émeraudes». Ainsi elle et la Cité des lys n?étaient pas seulement des tableaux fictifs qu?on mettait à volonté devant son imagination, mais existaient à une certaine distance de Paris qu?il fallait absolument franchir si l?on voulait les voir, à une certaine place déterminée de la terre, et à aucune autre, en un mot étaient bien réelles. Elles le devinrent encore plus pour moi, quand mon père en disant: «En somme, vous pourriez rester à Venise du 20 avril au 29 et arriver à Florence dès le matin de Pâques», les fit sortir toutes deux non plus seulement de l?Espace abstrait, mais de ce Temps imaginaire où nous situons non pas un seul voyage à la fois, mais d?autres, simultanés et sans trop d?émotion puisqu?ils ne sont que possibles,?ce Temps qui se refabrique si bien qu?on peut encore le passer dans une v (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1018

Retournerait-elle seulement aux Champs-Élysées? Le lendemain elle n?y était pas; mais je l?y vis les jours suivants; je tournais tout le temps autour de l?endroit où elle jouait avec ses amies, si bien qu?une fois où elles ne se trouvèrent pas en nombre pour leur partie de barres, elle me fit demander si je voulais compléter leur camp, et je jouai désormais avec elle chaque fois qu?elle était là. Mais ce n?était pas tous les jours; il y en avait où elle était empêchée de venir par ses cours, le catéchisme, un goûter, toute cette vie séparée de la mienne que par deux fois, condensée dans le nom de Gilberte, j?avais senti passer si douloureusement près de moi, dans le raidillon de Combray et sur la pelouse des Champs-Élysées. Ces jours-là, elle annonçait d?avance qu?on ne la verrait pas; si c?était à cause de ses études, elle disait: «C?est rasant, je ne pourrai pas venir demain; vous allez tous vous amuser sans moi», d?un air chagrin qui me consolait un peu; mais en revanche quand elle était invitée à une matinée, et que, ne le sachant pas je lui demandais si elle viendrait jouer, elle me répondait: «J?espère bien que non! J?espère bien que maman me laissera aller chez mon amie.» Du moins ces jours-là, je savais que je ne la verrais pas, tandis que d?autres fois, c?était à l?improviste que sa mère l?emmenait faire des courses avec elle, et le lendemain elle disait: «Ah! oui, je suis sortie avec maman», comme une chose naturelle, et qui n?eût pas été pour quelqu?un le plus grand malheur possible. Il y avait aussi les jours de mauvais temps où son institutrice, qui pour elle-même craignait la pluie, ne voulait pas l?emmener aux Champs-Élysées. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1022

J?emmenais Françoise au-devant de Gilberte jusqu?à l?Arc-de-Triomphe, nous ne la rencontrions pas, et je revenais vers la pelouse persuadé qu?elle ne viendrait plus, quand, devant les chevaux de bois, la fillette à la voix brève se jetait sur moi: «Vite, vite, il y a déjà un quart d?heure que Gilberte est arrivée. Elle va repartir bientôt. On vous attend pour faire une partie de barres.» Pendant que je montais l?avenue des Champs-Élysées, Gilberte était venue par la rue Boissy-d?Anglas, Mademoiselle ayant profité du beau temps pour faire des courses pour elle; et M. Swann allait venir chercher sa fille. Aussi c?était ma faute; je n?aurais pas dû m?éloigner de la pelouse; car on ne savait jamais sûrement par quel côté Gilberte viendrait, si ce serait plus ou moins tard, et cette attente finissait par me rendre plus émouvants, non seulement les Champs-Élysées entiers et toute la durée de l?après-midi, comme une immense étendue d?espace et de temps sur chacun des points et à chacun des moments de laquelle il était possible qu?apparût l?image de Gilberte, mais encore cette image, elle-même, parce que derrière cette image je sentais se cacher la raison pour laquelle elle m?était décochée en plein c?ur, à quatre heures au lieu de deux heures et demie, surmontée d?un chapeau de visite à la place d?un béret de jeu, devant les «Ambassadeurs» et non entre les deux guignols, je devinais quelqu?une de ces occupations où je ne pouvais suivre Gilberte et qui la forçaient à sortir ou à rester à la maison, j?étais en contact avec le mystère de sa vie inconnue. C?était ce mystère aussi qui me troublait quand, courant sur l?ordre de la fillette à la voix brève pour commencer tout de suite notre partie de barres, j?apercevais Gilberte, si vive et brusque avec nous, faisant une révérence à la dame aux Débats (qui lui disait: «Quel beau soleil, on dirait du feu»), lui parlant avec un sourire timide, d?un air compassé qui m?évoquait la jeune fille différente que Gilberte devait être chez ses parents, avec les amis de ses parents, en visite, dans toute son autre existence qui m?échappait. Mais de cette existence personne ne me donnait l?impression comme M. Swann qui venait un peu après pour retrouver sa fille. C?est que lui et Mme Swann,?parce que leur fille habitait chez eux, parce que ses études, ses jeux, ses amitiés dépendaient d?eux?contenaient pour moi, comme Gilberte, peut-être même plus que Gilberte, comme il convenait à des lieux tout-puissants sur elle en qui il aurait eu sa source, un inconnu inaccessible, un charme douloureux. Tout ce qui les concernait était de ma part l?objet d?une préoccupation si constante que les jours où, comme ceux-là, M. Swann (que j?avais vu si souvent autrefois sans qu?il excitât ma curiosité, quand il était lié avec mes parents) venait chercher Gilberte aux Champs-Élysées, une fois calmés les battements de c?ur qu?avait excités en moi l?apparition de son chapeau gris et de son manteau à pèlerine, son aspect m?impressionnait encore comme celui d?un personnage historique sur lequel nous venons de lire une série d?ouvrages et dont les moindres particularités nous passionnent. Ses relations avec le comte de Paris qui, quand j?en entendais parler à Combray, me semblaient indifférentes, prenaient maintenant pour moi quelque chose de merveilleux, comme si personne d?autre n?eût jamais connu les Orléans; elles le faisaient se détacher vivement sur le fond vulgaire des promeneurs de différentes classes qui encombraient cette allée des Champs-Elysées, et au milieu desquels j?admirais qu?il consentît à figurer sans réclamer d?eux d?égards spéciaux, qu?aucun d?ailleurs ne songeait à lui rendre, tant était profond l?incognito dont il était enveloppé. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1036

Il répondait poliment aux saluts des camarades de Gilberte, même au mien quoiqu?il fût brouillé avec ma famille, mais sans avoir l?air de me connaître. (Cela me rappela qu?il m?avait pourtant vu bien souvent à la campagne; souvenir que j?avais gardé mais dans l?ombre, parce que depuis que j?avais revu Gilberte, pour moi Swann était surtout son père, et non plus le Swann de Combray; comme les idées sur lesquelles j?embranchais maintenant son nom étaient différentes des idées dans le réseau desquelles il était autrefois compris et que je n?utilisais plus jamais quand j?avais à penser à lui, il était devenu un personnage nouveau; je le rattachai pourtant par une ligne artificielle secondaire et transversale à notre invité d?autrefois; et comme rien n?avait plus pour moi de prix que dans la mesure où mon amour pouvait en profiter, ce fut avec un mouvement de honte et le regret de ne pouvoir les effacer que je retrouvai les années où, aux yeux de ce même Swann qui était en ce moment devant moi aux Champs-Elysées et à qui heureusement Gilberte n?avait peut-être pas dit mon nom, je m?étais si souvent le soir rendu ridicule en envoyant demander à maman de monter dans ma chambre me dire bonsoir, pendant qu?elle prenait le café avec lui, mon père et mes grands-parents à la table du jardin.) Il disait à Gilberte qu?il lui permettait de faire une partie, qu?il pouvait attendre un quart d?heure, et s?asseyant comme tout le monde sur une chaise de fer payait son ticket de cette main que Philippe VII avait si souvent retenue dans la sienne, tandis que nous commencions à jouer sur la pelouse, faisant envoler les pigeons dont les beaux corps irisés qui ont la forme d?un c?ur et sont comme les lilas du règne des oiseaux, venaient se réfugier comme en des lieux d?asile, tel sur le grand vase de pierre à qui son bec en y disparaissant faisait faire le geste et assignait la destination d?offrir en abondance les fruits ou les graines qu?il avait l?air d?y picorer, tel autre sur le front de la statue, qu?il semblait surmonter d?un de ces objets en émail desquels la polychromie varie dans certaines ?uvres antiques la monotonie de la pierre et d?un attribut qui, quand la déesse le porte, lui vaut une épithète particulière et en fait, comme pour une mortelle un prénom différent, une divinité nouvelle. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1037

En attendant je relisais une page que ne m?avait pas écrite Gilberte, mais qui du moins me venait d?elle, cette page de Bergotte sur la beauté des vieux mythes dont s?est inspiré Racine, et que, à côté de la bille d?agathe, je gardais toujours auprès de moi. J?étais attendri par la bonté de mon amie qui me l?avait fait rechercher; et comme chacun a besoin de trouver des raisons à sa passion, jusqu?à être heureux de reconnaître dans l?être qu?il aime des qualités que la littérature ou la conversation lui ont appris être de celles qui sont dignes d?exciter l?amour, jusqu?à les assimiler par imitation et en faire des raisons nouvelles de son amour, ces qualités fussent-elles les plus oppressées à celles que cet amour eût recherchées tant qu?il était spontané?comme Swann autrefois le caractère esthétique de la beauté d?Odette,?moi, qui avais d?abord aimé Gilberte, dès Combray, à cause de tout l?inconnu de sa vie, dans lequel j?aurais voulu me précipiter, m?incarner, en délaissant la mienne qui ne m?était plus rien, je pensais maintenant comme à un inestimable avantage, que de cette mienne vie trop connue, dédaignée, Gilberte pourrait devenir un jour l?humble servante, la commode et confortable collaboratrice, qui le soir m?aidant dans mes travaux, collationnerait pour moi des brochures. Quant à Bergotte, ce vieillard infiniment sage et presque divin à cause de qui j?avais d?abord aimé Gilberte, avant même de l?avoir vue, maintenant c?était surtout à cause de Gilberte que je l?aimais. Avec autant de plaisir que les pages qu?il avait écrites sur Racine, je regardais le papier fermé de grands cachets de cire blancs et noué d?un flot de rubans mauves dans lequel elle me les avait apportées. Je baisais la bille d?agate qui était la meilleure part du c?ur de mon amie, la part qui n?était pas frivole, mais fidèle, et qui bien que parée du charme mystérieux de la vie de Gilberte demeurait près de moi, habitait ma chambre, couchait dans mon lit. Mais la beauté de cette pierre, et la beauté aussi de ces pages de Bergotte, que j?étais heureux d?associer à l?idée de mon amour pour Gilberte comme si dans les moments où celui-ci ne m?apparaissait plus que comme un néant, elles lui donnaient une sorte de consistance, je m?apercevais qu?elles étaient antérieures à cet amour, qu?elles ne lui ressemblaient pas, que leurs éléments avaient été fixés par le talent ou par les lois minéralogiques avant que Gilberte ne me connût, que rien dans le livre ni dans la pierre n?eût été autre si Gilberte ne m?avait pas aimé et que rien par conséquent ne m?autorisait à lire en eux un message de bonheur. Et tandis que mon amour attendant sans cesse du lendemain l?aveu de celui de Gilberte, annulait, défaisait chaque soir le travail mal fait de la journée, dans l?ombre de moi-même une ouvrière inconnue ne laissait pas au rebut les fils arrachés et les disposait, sans souci de me plaire et de travailler à mon bonheur, dans un ordre différent qu?elle donnait à tous ses ouvrages. Ne portant aucun intérêt particulier à mon amour, ne commençant pas par décider que j?étais aimé, elle recueillait les actions de Gilberte qui m?avaient semblé inexplicables et ses fautes que j?avais excusées. Alors les unes et les autres prenaient un sens. Il semblait dire, cet ordre nouveau, qu?en voyant Gilberte, au lieu qu?elle vînt aux Champs-Élysées, aller à une matinée, faire des courses avec son institutrice et se préparer à une absence pour les vacances du jour de l?an, j?avais tort de penser, me dire: «c?est qu?elle est frivole ou docile.» Car elle eût cessé d?être l?un ou l?autre si elle m?avait aimé, et si elle avait été forcée d?obéir c?eût été avec le même désespoir que j?avais les jours où je ne la voyais pas. Il disait encore, cet ordre nouveau, que je devais pourtant savoir ce que c?était qu?aimer puisque j?aimais Gilberte; il me faisait remarquer le souci perpétuel que j?avais de me faire valoir à ses yeux, à cause duquel j?essayais de persuader à ma mère d?acheter à Françoise un caoutchouc et un chapeau avec un plumet bleu, ou plutôt de ne plus m?envoyer aux Champs-Élysées avec cette bonne dont je rougissais (à quoi ma mère répondait que j?étais injuste pour Françoise, que c?était une brave femme qui nous était dévouée), et aussi ce besoin unique de voir Gilberte qui faisait que des mois d?avance je ne pensais qu?à tâcher d?apprendre à quelle époque elle quitterait Paris et où elle irait, trouvant le pays le plus agréable un lieu d?exil si elle ne devait pas y être, et ne désirant que rester toujours à Paris tant que je pourrais la voir aux Champs-Élysées; et il n?avait pas de peine à me montrer que ce souci-là, ni ce besoin, je ne les trouverais sous les actions de Gilberte. Elle au contraire appréciait son institutrice, sans s?inquiéter de ce que j?en pensais. Elle trouvait naturel de ne pas venir aux Champs-Élysées, si c?était pour aller faire des emplettes avec Mademoiselle, agréable si c?était pour sortir avec sa mère. Et à supposer même qu?elle m?eût permis d?aller passer les vacances au même endroit qu?elle, du moins pour choisir cet endroit elle s?occupait du désir de ses parents, de mille amusements dont on lui avait parlé et nullement que ce fût celui où ma famille avait l?intention de m?envoyer. Quand elle m?assurait parfois qu?elle m?aimait moins qu?un de ses amis, moins qu?elle ne m?aimait la veille parce que je lui avais fait perdre sa partie par une négligence, je lui demandais pardon, je lui demandais ce qu?il fallait faire pour qu?elle recommençât à m?aimer autant, pour qu?elle m?aimât plus que les autres; je voulais qu?elle me dît que c?était déjà fait, je l?en suppliais comme si elle avait pu modifier son affection pour moi à son gré, au mien, pour me faire plaisir, rien que par les mots qu?elle dirait, selon ma bonne ou ma mauvaise conduite. Ne savais-je donc pas que ce que j?éprouvais, moi, pour elle, ne dépendait ni de ses actions, ni de ma volonté? (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1046

?Mais il venait bien à Combray. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1060

?Eh bien oui! il venait à Combray, et puis à Paris il a autre chose à faire et moi aussi. Mais je t?assure que nous n?avions pas du tout l?air de deux personnes brouillées. Nous sommes restés un moment ensemble parce qu?on ne lui apportait pas son paquet. Il m?a demandé de tes nouvelles, il m?a dit que tu jouais avec sa fille, ajouta ma mère, m?émerveillant du prodige que j?existasse dans l?esprit de Swann, bien plus, que ce fût d?une façon assez complète, pour que, quand je tremblais d?amour devant lui aux Champs-Élysées, il sût mon nom, qui était ma mère, et pût amalgamer autour de ma qualité de camarade de sa fille quelques renseignements sur mes grands-parents, leur famille, l?endroit que nous habitions, certaines particularités de notre vie d?autrefois, peut-être même inconnues de moi. Mais ma mère ne paraissait pas avoir trouvé un charme particulier à ce rayon des Trois Quartiers où elle avait représenté pour Swann, au moment où il l?avait vue, une personne définie avec qui il avait des souvenirs communs qui avaient motivé chez lui le mouvement de s?approcher d?elle, le geste de la saluer. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1061