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J?aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d?une heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon c?ur palpitât lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les annonces de voyages circulaires, l?heure de départ: elle me semblait inciser à un point précis de l?après-midi une savoureuse entaille, une marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu?on verrait, au lieu de Paris, dans l?une de ces villes par où le train passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir; car il s?arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questambert, à Pontorson, à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Benodet, à Pont-Aven, à Quimperlé, et s?avançait magnifiquement surchargé de noms qu?il m?offrait et entre lesquels je ne savais lequel j?aurais préféré, par impossibilité d?en sacrifier aucun. Mais sans même l?attendre, j?aurais pu en m?habillant à la hâte partir le soir même, si mes parents me l?avaient permis, et arriver à Balbec quand le petit jour se lèverait sur la mer furieuse, contre les écumes envolées de laquelle j?irais me réfugier dans l?église de style persan. Mais à l?approche des vacances de Pâques, quand mes parents m?eurent promis de me les faire passer une fois dans le nord de l?Italie, voilà qu?à ces rêves de tempête dont j?avais été rempli tout entier, ne souhaitant voir que des vagues accourant de partout, toujours plus haut, sur la côte la plus sauvage, près d?églises escarpées et rugueuses comme des falaises et dans les tours desquelles crieraient les oiseaux de mer, voilà que tout à coup les effaçant, leur ôtant tout charme, les excluant parce qu?ils lui étaient opposés et n?auraient pu que l?affaiblir, se substituaient en moi le rêve contraire du printemps le plus diapré, non pas le printemps de Combray qui piquait encore aigrement avec toutes les aiguilles du givre, mais celui qui couvrait déjà de lys et d?anémones les champs de Fiésole et éblouissait Florence de fonds d?or pareils à ceux de l?Angelico. Dès lors, seuls les rayons, les parfums, les couleurs me semblaient avoir du prix; car l?alternance des images avait amené en moi un changement de front du désir, et,?aussi brusque que ceux qu?il y a parfois en musique, un complet changement de ton dans ma sensibilité. Puis il arriva qu?une simple variation atmosphérique suffit à provoquer en moi cette modulation sans qu?il y eût besoin d?attendre le retour d?une saison. Car souvent dans l?une, on trouve égaré un jour d?une autre, qui nous y fait vivre, en évoque aussitôt, en fait désirer les plaisirs particuliers et interrompt les rêves que nous étions en train de faire, en plaçant, plus tôt ou plus tard qu?à son tour, ce feuillet détaché d?un autre chapitre, dans le calendrier interpolé du Bonheur. Mais bientôt comme ces phénomènes naturels dont notre confort ou notre santé ne peuvent tirer qu?un bénéfice accidentel et assez mince jusqu?au jour où la science s?empare d?eux, et les produisant à volonté, remet en nos mains la possibilité de leur apparition, soustraite à la tutelle et dispensée de l?agrément du hasard, de même la production de ces rêves d?Atlantique et d?Italie cessa d?être soumise uniquement aux changements des saisons et du temps. Je n?eus besoin pour les faire renaître que de prononcer ces noms: Balbec, Venise, Florence, dans l?intérieur desquels avait fini par s?accumuler le désir que m?avaient inspiré les lieux qu?ils désignaient. Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand; même par un jour de tempête le nom de Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs.
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1015 Si ma santé s?affermissait et que mes parents me permissent, sinon d?aller séjourner à Balbec, du moins de prendre une fois, pour faire connaissance avec l?architecture et les paysages de la Normandie ou de la Bretagne, ce train d?une heure vingt-deux dans lequel j?étais monté tant de fois en imagination, j?aurais voulu m?arrêter de préférence dans les villes les plus belles; mais j?avais beau les comparer, comment choisir plus qu?entre des êtres individuels, qui ne sont pas interchangeables, entre Bayeux si haute dans sa noble dentelle rougeâtre et dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe; Vitré dont l?accent aigu losangeait de bois noir le vitrage ancien; le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune coquille d??uf au gris perle; Coutances, cathédrale normande, que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante couronne par une tour de beurre; Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche suivi de la mouche; Questambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux fluviatiles et poétiques; Benodet, nom à peine amarré que semble vouloir entraîner la rivière au milieu de ses algues, Pont-Aven, envolée blanche et rose de l?aile d?une coiffe légère qui se reflète en tremblant dans une eau verdie de canal; Quimperlé, lui, mieux attaché et, depuis le moyen âge, entre les ruisseaux dont il gazouille et s?emperle en une grisaille pareille à celle que dessinent, à travers les toiles d?araignées d?une verrière, les rayons de soleil changés en pointes émoussées d?argent bruni?
(Du côté de chez Swann, Marcel Proust) §1017 |
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