Marcel Proust | Du côté de chez Swann | France | Balbec

19 citation(s) dans Du côté de chez Swann (Marcel Proust).
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Certes, j?étais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi, m?avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait mis approximativement à leur place dans l?obscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais j?avais beau savoir que je n?étais pas dans les demeures dont l?ignorance du réveil m?avait en un instant sinon présenté l?image distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais pas à me rendormir tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie d?autrefois, à Combray chez ma grand?tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les personnes que j?y avais connues, ce que j?avais vu d?elles, ce qu?on m?en avait raconté. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §37

Même dans les courses qu?on avait à faire derrière l?église, là où on ne la voyait pas, tout semblait ordonné par rapport au clocher surgi ici ou là entre les maisons, peut-être plus émouvant encore quand il apparaissait ainsi sans l?église. Et certes, il y en a bien d?autres qui sont plus beaux vus de cette façon, et j?ai dans mon souvenir des vignettes de clochers dépassant les toits, qui ont un autre caractère d?art que celles que composaient les tristes rues de Combray. Je n?oublierai jamais, dans une curieuse ville de Normandie voisine de Balbec, deux charmants hôtels du XVIIIe siècle, qui me sont à beaucoup d?égards chers et vénérables et entre lesquels, quand on la regarde du beau jardin qui descend des perrons vers la rivière, la flèche gothique d?une église qu?ils cachent s?élance, ayant l?air de terminer, de surmonter leurs façades, mais d?une matière si différente, si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu?on voit bien qu?elle n?en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis, entre lesquels elle est prise sur la plage, la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d?émail. Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je sais un fenêtre où on voit après un premier, un second et même un troisième plan fait des toits amoncelés de plusieurs rues, une cloche violette, parfois rougeâtre, parfois aussi, dans les plus nobles «épreuves» qu?en tire l?atmosphère, d?un noir décanté de cendres, laquelle n?est autre que le dôme Saint-Augustin et qui donne à cette vue de Paris le caractère de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais comme dans aucune de ces petites gravures, avec quelque goût que ma mémoire ait pu les exécuter elle ne put mettre ce que j?avais perdu depuis longtemps, le sentiment qui nous fait non pas considérer une chose comme un spectacle, mais y croire comme en un être sans équivalent, aucune d?elles ne tient sous sa dépendance toute une partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects du clocher de Combray dans les rues qui sont derrière l?église. Qu?on le vît à cinq heures, quand on allait chercher les lettres à la poste, à quelques maisons de soi, à gauche, surélevant brusquement d?une cime isolée la ligne de faîte des toits; que si, au contraire, on voulait entrer demander des nouvelles de Mme Sazerat, on suivît des yeux cette ligne redevenue basse après la descente de son autre versant en sachant qu?il faudrait tourner à la deuxième rue après le clocher; soit qu?encore, poussant plus loin, si on allait à la gare, on le vît obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution; ou que, des bords de la Vivonne, l?abside musculeusement ramassée et remontée par la perspective semblât jaillir de l?effort que le clocher faisait pour lancer sa flèche au c?ur du ciel: c?était toujours à lui qu?il fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons d?un pinacle inattendu, levé avant moi comme le doigt de Dieu dont le corps eût été caché dans la foule des humains sans que je le confondisse pour cela avec elle. Et aujourd?hui encore si, dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m?a «mis dans mon chemin» me montre au loin, comme un point de repère, tel beffroi d?hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d?une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue, le passant, s?il se retourne pour s?assurer que je ne m?égare pas, peut, à son étonnement, m?apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le clocher, pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l?oubli qui s?assèchent et se rebâtissent; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l?heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue...mais...c?est dans mon c?ur... (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §133

L?ambition mondaine était un sentiment que ma grand?mère était si incapable de ressentir et presque de comprendre qu?il lui paraissait bien inutile de mettre tant d?ardeur à la flétrir. De plus elle ne trouvait pas de très bon goût que M. Legrandin dont la s?ur était mariée près de Balbec avec un gentilhomme bas-normand se livrât à des attaques aussi violentes encore les nobles, allant jusqu?à reprocher à la Révolution de ne les avoir pas tous guillotinés. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §135

Maintenant, à la maison, on n?avait plus aucune illusion sur M. Legrandin, et nos relations avec lui s?étaient fort espacées. Maman s?amusait infiniment chaque fois qu?elle prenait Legrandin en flagrant délit du péché qu?il n?avouait pas, qu?il continuait à appeler le péché sans rémission, le snobisme. Mon père, lui, avait de la peine à prendre les dédains de Legrandin avec tant de détachement et de gaîté; et quand on pensa une année à m?envoyer passer les grandes vacances à Balbec avec ma grand?mère, il dit: «Il faut absolument que j?annonce à Legrandin que vous irez à Balbec, pour voir s?il vous offrira de vous mettre en rapport avec sa s?ur. Il ne doit pas se souvenir nous avoir dit qu?elle demeurait à deux kilomètres de là.» Ma grand?mère qui trouvait qu?aux bains de mer il faut être du matin au soir sur la plage à humer le sel et qu?on n?y doit connaître personne, parce que les visites, les promenades sont autant de pris sur l?air marin, demandait au contraire qu?on ne parlât pas de nos projets à Legrandin, voyant déjà sa s?ur, Mme de Cambremer, débarquant à l?hôtel au moment où nous serions sur le point d?aller à la pêche et nous forçant à rester enfermés pour la recevoir. Mais maman riait de ses craintes, pensant à part elle que le danger n?était pas si menaçant, que Legrandin ne serait pas si pressé de nous mettre en relations avec sa s?ur. Or, sans qu?on eût besoin de lui parler de Balbec, ce fut lui-même, Legrandin, qui, ne se doutant pas que nous eussions jamais l?intention d?aller de ce côté, vint se mettre dans le piège un soir où nous le rencontrâmes au bord de la Vivonne. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §313

?«Il y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien beaux, n?est-ce pas, mon compagnon, dit-il à mon père, un bleu surtout plus floral qu?aérien, un bleu de cinéraire, qui surprend dans le ciel. Et ce petit nuage rose n?a-t-il pas aussi un teint de fleur, d??illet ou d?hydrangéa? Il n?y a guère que dans la Manche, entre Normandie et Bretagne, que j?ai pu faire de plus riches observations sur cette sorte de règne végétal de l?atmosphère. Là-bas, près de Balbec, près de ces lieux sauvages, il y a une petite baie d?une douceur charmante où le coucher de soleil du pays d?Auge, le coucher de soleil rouge et or que je suis loin de dédaigner, d?ailleurs, est sans caractère, insignifiant; mais dans cette atmosphère humide et douce s?épanouissent le soir en quelques instants de ces bouquets célestes, bleus et roses, qui sont incomparables et qui mettent souvent des heures à se faner. D?autres s?effeuillent tout de suite et c?est alors plus beau encore de voir le ciel entier que jonche la dispersion d?innombrables pétales soufrés ou roses. Dans cette baie, dite d?opale, les plages d?or semblent plus douces encore pour être attachées comme de blondes Andromèdes à ces terribles rochers des côtes voisines, à ce rivage funèbre, fameux par tant de naufrages, où tous les hivers bien des barques trépassent au péril de la mer. Balbec! la plus antique ossature géologique de notre sol, vraiment Ar-mor, la Mer, la fin de la terre, la région maudite qu?Anatole France,?un enchanteur que devrait lire notre petit ami?a si bien peinte, sous ses brouillards éternels, comme le véritable pays des Cimmériens, dans l?Odyssée. De Balbec surtout, où déjà des hôtels se construisent, superposés au sol antique et charmant qu?ils n?altèrent pas, quel délice d?excursionner à deux pas dans ces régions primitives et si belles.» (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §314

?«Ah! est-ce que vous connaissez quelqu?un à Balbec? dit mon père. Justement ce petit-là doit y aller passer deux mois avec sa grand?mère et peut-être avec ma femme.» (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §315

Legrandin pris au dépourvu par cette question à un moment où ses yeux étaient fixés sur mon père, ne put les détourner, mais les attachant de seconde en seconde avec plus d?intensité?et tout en souriant tristement?sur les yeux de son interlocuteur, avec un air d?amitié et de franchise et de ne pas craindre de le regarder en face, il sembla lui avoir traversé la figure comme si elle fût devenue transparente, et voir en ce moment bien au delà derrière elle un nuage vivement coloré qui lui créait un alibi mental et qui lui permettrait d?établir qu?au moment où on lui avait demandé s?il connaissait quelqu?un à Balbec, il pensait à autre chose et n?avait pas entendu la question. Habituellement de tels regards font dire à l?interlocuteur: «A quoi pensez-vous donc?» Mais mon père curieux, irrité et cruel, reprit: (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §316

?«Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, que vous connaissez si bien Balbec(Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §317

?«Là comme partout, je connais tout le monde et je ne connais personne, répondit Legrandin qui ne se rendait pas si vite; beaucoup les choses et fort peu les personnes. Mais les choses elles-mêmes y semblent des personnes, des personnes rares, d?une essence délicate et que la vie aurait déçues. Parfois c?est un castel que vous rencontrez sur la falaise, au bord du chemin où il s?est arrêté pour confronter son chagrin au soir encore rose où monte la lune d?or et dont les barques qui rentrent en striant l?eau diaprée hissent à leurs mâts la flamme et portent les couleurs; parfois c?est une simple maison solitaire, plutôt laide, l?air timide mais romanesque, qui cache à tous les yeux quelque secret impérissable de bonheur et de désenchantement. Ce pays sans vérité, ajouta-t-il avec une délicatesse machiavélique, ce pays de pure fiction est d?une mauvaise lecture pour un enfant, et ce n?est certes pas lui que je choisirais et recommanderais pour mon petit ami déjà si enclin à la tristesse, pour son c?ur prédisposé. Les climats de confidence amoureuse et de regret inutile peuvent convenir au vieux désabusé que je suis, ils sont toujours malsains pour un tempérament qui n?est pas formé. Croyez-moi, reprit-il avec insistance, les eaux de cette baie, déjà à moitié bretonne, peuvent exercer une action sédative, d?ailleurs discutable, sur un c?ur qui n?est plus intact comme le mien, sur un c?ur dont la lésion n?est plus compensée. Elles sont contre-indiquées àvotre âge, petit garçon. Bonne nuit, voisins», ajouta-t-il en nous quittant avec cette brusquerie évasive dont il avait l?habitude et, se retournant vers nous avec un doigt levé de docteur, il résuma sa consultation: «Pas de Balbec avant cinquante ans et encore cela dépend de l?état du c?ur», nous cria-t-il. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §321

Mon père lui en reparla dans nos rencontres ultérieures, le tortura de questions, ce fut peine inutile: comme cet escroc érudit qui employait à fabriquer de faux palimpsestes un labeur et une science dont la centième partie eût suffi à lui assurer une situation plus lucrative, mais honorable, M. Legrandin, si nous avions insisté encore, aurait fini par édifier toute une éthique de paysage et une géographie céleste de la basse Normandie, plutôt que de nous avouer qu?à deux kilomètres de Balbec habitait sa propre s?ur, et d?être obligé à nous offrir une lettre d?introduction qui n?eût pas été pour lui un tel sujet d?effroi s?il avait été absolument certain,?comme il aurait dû l?être en effet avec l?expérience qu?il avait du caractère de ma grand?mère?que nous n?en aurions pas profité. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §322

Parfois à l?exaltation que me donnait la solitude, s?en ajoutait une autre que je ne savais pas en départager nettement, causée par le désir de voir surgir devant moi une paysanne, que je pourrais serrer dans mes bras. Né brusquement, et sans que j?eusse eu le temps de le rapporter exactement à sa cause, au milieu de pensées très différentes, le plaisir dont il était accompagné ne me semblait qu?un degré supérieur de celui qu?elles me donnaient. Je faisais un mérite de plus à tout ce qui était à ce moment-là dans mon esprit, au reflet rose du toit de tuile, aux herbes folles, au village de Roussainville où je désirais depuis longtemps aller, aux arbres de son bois, au clocher de son église, de cet émoi nouveau qui me les faisait seulement paraître plus désirables parce que je croyais que c?était eux qui le provoquaient, et qui semblait ne vouloir que me porter vers eux plus rapidement quand il enflait ma voile d?une brise puissante, inconnue et propice. Mais si ce désir qu?une femme apparût ajoutait pour moi aux charmes de la nature quelque chose de plus exaltant, les charmes de la nature, en retour, élargissaient ce que celui de la femme aurait eu de trop restreint. Il me semblait que la beauté des arbres c?était encore la sienne et que l?âme de ces horizons, du village de Roussainville, des livres que je lisais cette année-là, son baiser me la livrerait; et mon imagination reprenant des forces au contact de ma sensualité, ma sensualité se répandant dans tous les domaines de mon imagination, mon désir n?avait plus de limites. C?est qu?aussi,?comme il arrive dans ces moments de rêverie au milieu de la nature où l?action de l?habitude étant suspendue, nos notions abstraites des choses mises de côté, nous croyons d?une foi profonde, à l?originalité, à la vie individuelle du lieu où nous nous trouvons?la passante qu?appelait mon désir me semblait être non un exemplaire quelconque de ce type général: la femme, mais un produit nécessaire et naturel de ce sol. Car en ce temps-là tout ce qui n?était pas moi, la terre et les êtres, me paraissait plus précieux, plus important, doué d?une existence plus réelle que cela ne paraît aux hommes faits. Et la terre et les êtres je ne les séparais pas. J?avais le désir d?une paysanne de Méséglise ou de Roussainville, d?une pêcheuse de Balbec, comme j?avais le désir de Méséglise et de Balbec. Le plaisir qu?elles pouvaient me donner m?aurait paru moins vrai, je n?aurais plus cru en lui, si j?en avais modifié à ma guise les conditions. Connaître à Paris une pêcheuse de Balbec ou une paysanne de Méséglise c?eût été recevoir des coquillages que je n?aurais pas vus sur la plage, une fougère que je n?aurais pas trouvée dans les bois, c?eût été retrancher au plaisir que la femme me donnerait tous ceux au milieu desquels l?avait enveloppée mon imagination. Mais errer ainsi dans les bois de Roussainville sans une paysanne à embrasser, c?était ne pas connaître de ces bois le trésor caché, la beauté profonde. Cette fille que je ne voyais que criblée de feuillages, elle était elle-même pour moi comme une plante locale d?une espèce plus élevée seulement que les autres et dont la structure permet d?approcher de plus près qu?en elles, la saveur profonde du pays. Je pouvais d?autant plus facilement le croire (et que les caresses par lesquelles elle m?y ferait parvenir, seraient aussi d?une sorte particulière et dont je n?aurais pas pu connaître le plaisir par une autre qu?elle), que j?étais pour longtemps encore à l?âge où on ne l?a pas encore abstrait ce plaisir de la possession des femmes différentes avec lesquelles on l?a goûté, où on ne l?a pas réduit à une notion générale qui les fait considérer dès lors comme les instruments interchangeables d?un plaisir toujours identique. Il n?existe même pas, isolé, séparé et formulé dans l?esprit, comme le but qu?on poursuit en s?approchant d?une femme, comme la cause du trouble préalable qu?on ressent. A peine y songe-t-on comme à un plaisir qu?on aura; plutôt, on l?appelle son charme à elle; car on ne pense pas à soi, on ne pense qu?à sortir de soi. Obscurément attendu, immanent et caché, il porte seulement à un tel paroxysme au moment où il s?accomplit, les autres plaisirs que nous causent les doux regards, les baisers de celle qui est auprès de nous, qu?il nous apparaît surtout à nous-même comme une sorte de transport de notre reconnaissance pour la bonté de c?ur de notre compagne et pour sa touchante prédilection à notre égard que nous mesurons aux bienfaits, au bonheur dont elle nous comble. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §361

Parmi les chambres dont j?évoquais le plus souvent l?image dans mes nuits d?insomnie, aucune ne ressemblait moins aux chambres de Combray, saupoudrées d?une atmosphère grenue, pollinisée, comestible et dévote, que celle du Grand-Hôtel de la Plage, à Balbec, dont les murs passés au ripolin contenaient comme les parois polies d?une piscine où l?eau bleuit, un air pur, azuré et salin. Le tapissier bavarois qui avait été chargé de l?aménagement de cet hôtel avait varié la décoration des pièces et sur trois côtés, fait courir le long des murs, dans celle que je me trouvai habiter, des bibliothèques basses, à vitrines en glace, dans lesquelles selon la place qu?elles occupaient, et par un effet qu?il n?avait pas prévu, telle ou telle partie du tableau changeant de la mer se reflétait, déroulant une frise de claires marines, qu?interrompaient seuls les pleins de l?acajou. Si bien que toute la pièce avait l?air d?un de ces dortoirs modèles qu?on présente dans les expositions «modern style» du mobilier où ils sont ornés d??uvres d?art qu?on a supposées capables de réjouir les yeux de celui qui couchera là et auxquelles on a donné des sujets en rapport avec le genre de site où l?habitation doit se trouver. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1012

Mais rien ne ressemblait moins non plus à ce Balbec réel que celui dont j?avais souvent rêvé, les jours de tempête, quand le vent était si fort que Françoise en me menant aux Champs-Élysées me recommandait de ne pas marcher trop près des murs pour ne pas recevoir de tuiles sur la tête et parlait en gémissant des grands sinistres et naufrages annoncés par les journaux. Je n?avais pas de plus grand désir que de voir une tempête sur la mer, moins comme un beau spectacle que comme un moment dévoilé de la vie réelle de la nature; ou plutôt il n?y avait pour moi de beaux spectacles que ceux que je savais qui n?étaient pas artificiellement combinés pour mon plaisir, mais étaient nécessaires, inchangeables,?les beautés des paysages ou du grand art. Je n?étais curieux, je n?étais avide de connaître que ce que je croyais plus vrai que moi-même, ce qui avait pour moi le prix de me montrer un peu de la pensée d?un grand génie, ou de la force ou de la grâce de la nature telle qu?elle se manifeste livrée à elle-même, sans l?intervention des hommes. De même que le beau son de sa voix, isolément reproduit par le phonographe, ne nous consolerait pas d?avoir perdu notre mère, de même une tempête mécaniquement imitée m?aurait laissé aussi indifférent que les fontaines lumineuses de l?Exposition. Je voulais aussi pour que la tempête fût absolument vraie, que le rivage lui-même fût un rivage naturel, non une digue récemment créée par une municipalité. D?ailleurs la nature par tous les sentiments qu?elle éveillait en moi, me semblait ce qu?il y avait de plus opposé aux productions mécaniques des hommes. Moins elle portait leur empreinte et plus elle offrait d?espace à l?expansion de mon c?ur. Or j?avais retenu le nom de Balbec que nous avait cité Legrandin, comme d?une plage toute proche de «ces côtes funèbres, fameuses par tant de naufrages qu?enveloppent six mois de l?année le linceul des brumes et l?écume des vagues». (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1013

«On y sent encore sous ses pas, disait-il, bien plus qu?au Finistère lui-même (et quand bien même des hôtels s?y superposeraient maintenant sans pouvoir y modifier la plus antique ossature de la terre), on y sent la véritable fin de la terre française, européenne, de la Terre antique. Et c?est le dernier campement de pêcheurs, pareils à tous les pêcheurs qui ont vécu depuis le commencement du monde, en face du royaume éternel des brouillards de la mer et des ombres.» Un jour qu?à Combray j?avais parlé de cette plage de Balbec devant M. Swann afin d?apprendre de lui si c?était le point le mieux choisi pour voir les plus fortes tempêtes, il m?avait répondu: «Je crois bien que je connais Balbec! L?église de Balbec, du XIIe et XIIIe siècle, encore à moitié romane, est peut-être le plus curieux échantillon du gothique normand, et si singulière, on dirait de l?art persan.» Et ces lieux qui jusque-là ne m?avaient semblé que de la nature immémoriale, restée contemporaine des grands phénomènes géologiques,?et tout aussi en dehors de l?histoire humaine que l?Océan ou la grande Ourse, avec ces sauvages pêcheurs pour qui, pas plus que pour les baleines, il n?y eut de moyen âge?, ç?avait été un grand charme pour moi de les voir tout d?un coup entrés dans la série des siècles, ayant connu l?époque romane, et de savoir que le trèfle gothique était venu nervurer aussi ces rochers sauvages à l?heure voulue, comme ces plantes frêles mais vivaces qui, quand c?est le printemps, étoilent çà et là la neige des pôles. Et si le gothique apportait à ces lieux et à ces hommes une détermination qui leur manquait, eux aussi lui en conféraient une en retour. J?essayais de me représenter comment ces pêcheurs avaient vécu, le timide et insoupçonné essai de rapports sociaux qu?ils avaient tenté là, pendant le moyen âge, ramassés sur un point des côtes d?Enfer, aux pieds des falaises de la mort; et le gothique me semblait plus vivant maintenant que, séparé des villes où je l?avais toujours imaginé jusque-là, je pouvais voir comment, dans un cas particulier, sur des rochers sauvages, il avait germé et fleuri en un fin clocher. On me mena voir des reproductions des plus célèbres statues de Balbec?les apôtres moutonnants et camus, la Vierge du porche, et de joie ma respiration s?arrêtait dans ma poitrine quand je pensais que je pourrais les voir se modeler en relief sur le brouillard éternel et salé. Alors, par les soirs orageux et doux de février, le vent,?soufflant dans mon c?ur, qu?il ne faisait pas trembler moins fort que la cheminée de ma chambre, le projet d?un voyage à Balbec?mêlait en moi le désir de l?architecture gothique avec celui d?une tempête sur la mer. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1014

J?aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d?une heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon c?ur palpitât lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les annonces de voyages circulaires, l?heure de départ: elle me semblait inciser à un point précis de l?après-midi une savoureuse entaille, une marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu?on verrait, au lieu de Paris, dans l?une de ces villes par où le train passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir; car il s?arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questambert, à Pontorson, à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Benodet, à Pont-Aven, à Quimperlé, et s?avançait magnifiquement surchargé de noms qu?il m?offrait et entre lesquels je ne savais lequel j?aurais préféré, par impossibilité d?en sacrifier aucun. Mais sans même l?attendre, j?aurais pu en m?habillant à la hâte partir le soir même, si mes parents me l?avaient permis, et arriver à Balbec quand le petit jour se lèverait sur la mer furieuse, contre les écumes envolées de laquelle j?irais me réfugier dans l?église de style persan. Mais à l?approche des vacances de Pâques, quand mes parents m?eurent promis de me les faire passer une fois dans le nord de l?Italie, voilà qu?à ces rêves de tempête dont j?avais été rempli tout entier, ne souhaitant voir que des vagues accourant de partout, toujours plus haut, sur la côte la plus sauvage, près d?églises escarpées et rugueuses comme des falaises et dans les tours desquelles crieraient les oiseaux de mer, voilà que tout à coup les effaçant, leur ôtant tout charme, les excluant parce qu?ils lui étaient opposés et n?auraient pu que l?affaiblir, se substituaient en moi le rêve contraire du printemps le plus diapré, non pas le printemps de Combray qui piquait encore aigrement avec toutes les aiguilles du givre, mais celui qui couvrait déjà de lys et d?anémones les champs de Fiésole et éblouissait Florence de fonds d?or pareils à ceux de l?Angelico. Dès lors, seuls les rayons, les parfums, les couleurs me semblaient avoir du prix; car l?alternance des images avait amené en moi un changement de front du désir, et,?aussi brusque que ceux qu?il y a parfois en musique, un complet changement de ton dans ma sensibilité. Puis il arriva qu?une simple variation atmosphérique suffit à provoquer en moi cette modulation sans qu?il y eût besoin d?attendre le retour d?une saison. Car souvent dans l?une, on trouve égaré un jour d?une autre, qui nous y fait vivre, en évoque aussitôt, en fait désirer les plaisirs particuliers et interrompt les rêves que nous étions en train de faire, en plaçant, plus tôt ou plus tard qu?à son tour, ce feuillet détaché d?un autre chapitre, dans le calendrier interpolé du Bonheur. Mais bientôt comme ces phénomènes naturels dont notre confort ou notre santé ne peuvent tirer qu?un bénéfice accidentel et assez mince jusqu?au jour où la science s?empare d?eux, et les produisant à volonté, remet en nos mains la possibilité de leur apparition, soustraite à la tutelle et dispensée de l?agrément du hasard, de même la production de ces rêves d?Atlantique et d?Italie cessa d?être soumise uniquement aux changements des saisons et du temps. Je n?eus besoin pour les faire renaître que de prononcer ces noms: Balbec, Venise, Florence, dans l?intérieur desquels avait fini par s?accumuler le désir que m?avaient inspiré les lieux qu?ils désignaient. Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand; même par un jour de tempête le nom de Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1015

Mais si ces noms absorbèrent à tout jamais l?image que j?avais de ces villes, ce ne fut qu?en la transformant, qu?en soumettant sa réapparition en moi à leurs lois propres; ils eurent ainsi pour conséquence de la rendre plus belle, mais aussi plus différente de ce que les villes de Normandie ou de Toscane pouvaient être en réalité, et, en accroissant les joies arbitraires de mon imagination, d?aggraver la déception future de mes voyages. Ils exaltèrent l?idée que je me faisais de certains lieux de la terre, en les faisant plus particuliers, par conséquent plus réels. Je ne me représentais pas alors les villes, les paysages, les monuments, comme des tableaux plus ou moins agréables, découpés çà et là dans une même matière, mais chacun d?eux comme un inconnu, essentiellement différent des autres, dont mon âme avait soif et qu?elle aurait profit à connaître. Combien ils prirent quelque chose de plus individuel encore, d?être désignés par des noms, des noms qui n?étaient que pour eux, des noms comme en ont les personnes. Les mots nous présentent des choses une petite image claire et usuelle comme celles que l?on suspend aux murs des écoles pour donner aux enfants l?exemple de ce qu?est un établi, un oiseau, une fourmilière, choses conçues comme pareilles à toutes celles de même sorte. Mais les noms présentent des personnes?et des villes qu?ils nous habituent à croire individuelles, uniques comme des personnes?une image confuse qui tire d?eux, de leur sonorité éclatante ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément comme une de ces affiches, entièrement bleues ou entièrement rouges, dans lesquelles, à cause des limites du procédé employé ou par un caprice du décorateur, sont bleus ou rouges, non seulement le ciel et la mer, mais les barques, l?église, les passants. Le nom de Parme, une des villes où je désirais le plus aller, depuis que j?avais lu la Chartreuse, m?apparaissant compact, lisse, mauve et doux; si on me parlait d?une maison quelconque de Parme dans laquelle je serais reçu, on me causait le plaisir de penser que j?habiterais une demeure lisse, compacte, mauve et douce, qui n?avait de rapport avec les demeures d?aucune ville d?Italie puisque je l?imaginais seulement à l?aide de cette syllabe lourde du nom de Parme, où ne circule aucun air, et de tout ce que je lui avais fait absorber de douceur stendhalienne et du reflet des violettes. Et quand je pensais à Florence, c?était comme à une ville miraculeusement embaumée et semblable à une corolle, parce qu?elle s?appelait la cité des lys et sa cathédrale, Sainte-Marie-des-Fleurs. Quant à Balbec, c?était un de ces noms où comme sur une vieille poterie normande qui garde la couleur de la terre d?où elle fut tirée, on voit se peindre encore la représentation de quelque usage aboli, de quelque droit féodal, d?un état ancien de lieux, d?une manière désuète de prononcer qui en avait formé les syllabes hétéroclites et que je ne doutais pas de retrouver jusque chez l?aubergiste qui me servirait du café au lait à mon arrivée, me menant voir la mer déchaînée devant l?église et auquel je prêtais l?aspect disputeur, solennel et médiéval d?un personnage de fabliau. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1016

Si ma santé s?affermissait et que mes parents me permissent, sinon d?aller séjourner à Balbec, du moins de prendre une fois, pour faire connaissance avec l?architecture et les paysages de la Normandie ou de la Bretagne, ce train d?une heure vingt-deux dans lequel j?étais monté tant de fois en imagination, j?aurais voulu m?arrêter de préférence dans les villes les plus belles; mais j?avais beau les comparer, comment choisir plus qu?entre des êtres individuels, qui ne sont pas interchangeables, entre Bayeux si haute dans sa noble dentelle rougeâtre et dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe; Vitré dont l?accent aigu losangeait de bois noir le vitrage ancien; le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune coquille d??uf au gris perle; Coutances, cathédrale normande, que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante couronne par une tour de beurre; Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche suivi de la mouche; Questambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux fluviatiles et poétiques; Benodet, nom à peine amarré que semble vouloir entraîner la rivière au milieu de ses algues, Pont-Aven, envolée blanche et rose de l?aile d?une coiffe légère qui se reflète en tremblant dans une eau verdie de canal; Quimperlé, lui, mieux attaché et, depuis le moyen âge, entre les ruisseaux dont il gazouille et s?emperle en une grisaille pareille à celle que dessinent, à travers les toiles d?araignées d?une verrière, les rayons de soleil changés en pointes émoussées d?argent bruni? (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1017

Ces images étaient fausses pour une autre raison encore; c?est qu?elles étaient forcément très simplifiées; sans doute ce à quoi aspirait mon imagination et que mes sens ne percevaient qu?incomplètement et sans plaisir dans le présent, je l?avais enfermé dans le refuge des noms; sans doute, parce que j?y avais accumulé du rêve, ils aimantaient maintenant mes désirs; mais les noms ne sont pas très vastes; c?est tout au plus si je pouvais y faire entrer deux ou trois des «curiosités» principales de la ville et elles s?y juxtaposaient sans intermédiaires; dans le nom de Balbec, comme dans le verre grossissant de ces porte-plume qu?on achète aux bains de mer, j?apercevais des vagues soulevées autour d?une église de style persan. Peut-être même la simplification de ces images fut-elle une des causes de l?empire qu?elles prirent sur moi. Quand mon père eut décidé, une année, que nous irions passer les vacances de Pâques à Florence et à Venise, n?ayant pas la place de faire entrer dans le nom de Florence les éléments qui composent d?habitude les villes, je fus contraint à faire sortir une cité surnaturelle de la fécondation, par certains parfums printaniers, de ce que je croyais être, en son essence, le génie de Giotto. Tout au plus?et parce qu?on ne peut pas faire tenir dans un nom beaucoup plus de durée que d?espace?comme certains tableaux de Giotto eux-mêmes qui montrent à deux moments différents de l?action un même personnage, ici couché dans son lit, là s?apprêtant à monter à cheval, le nom de Florence était-il divisé en deux compartiments. Dans l?un, sous un dais architectural, je contemplais une fresque à laquelle était partiellement superposé un rideau de soleil matinal, poudreux, oblique et progressif; dans l?autre (car ne pensant pas aux noms comme à un idéal inaccessible mais comme à une ambiance réelle dans laquelle j?irais me plonger, la vie non vécue encore, la vie intacte et pure que j?y enfermais donnait aux plaisirs les plus matériels, aux scènes les plus simples, cet attrait qu?ils ont dans les ?uvres des primitifs), je traversais rapidement,?pour trouver plus vite le déjeuner qui m?attendait avec des fruits et du vin de Chianti?le Ponte-Vecchio encombré de jonquilles, de narcisses et d?anémones. Voilà (bien que je fusse à Paris) ce que je voyais et non ce qui était autour de moi. Même à un simple point de vue réaliste, les pays que nous désirons tiennent à chaque moment beaucoup plus de place dans notre vie véritable, que le pays où nous nous trouvons effectivement. Sans doute si alors j?avais fait moi-même plus attention à ce qu?il y avait dans ma pensée quand je prononçais les mots «aller à Florence, à Parme, à Pise, à Venise», je me serais rendu compte que ce que je voyais n?était nullement une ville, mais quelque chose d?aussi différent de tout ce que je connaissais, d?aussi délicieux, que pourrait être pour une humanité dont la vie se serait toujours écoulée dans des fins d?après-midi d?hiver, cette merveille inconnue: une matinée de printemps. Ces images irréelles, fixes, toujours pareilles, remplissant mes nuits et mes jours, différencièrent cette époque de ma vie de celles qui l?avaient précédée (et qui auraient pu se confondre avec elle aux yeux d?un observateur qui ne voit les choses que du dehors, c?est-à-dire qui ne voit rien), comme dans un opéra un motif mélodique introduit une nouveauté qu?on ne pourrait pas soupçonner si on ne faisait que lire le livret, moins encore si on restait en dehors du théâtre à compter seulement les quarts d?heure qui s?écoulent. Et encore, même à ce point de vue de simple quantité, dans notre vie les jours ne sont pas égaux. Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses, comme était la mienne, disposent, comme les voitures automobiles, de «vitesses» différentes. Il y a des jours montueux et malaisés qu?on met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant. Pendant ce mois?où je ressassai comme une mélodie, sans pouvoir m?en rassasier, ces images de Florence, de Venise et de Pise desquelles le désir qu?elles excitaient en moi gardait quelque chose d?aussi profondément individuel que si ç?avait été un amour, un amour pour une personne?je ne cessai pas de croire qu?elles correspondaient à une réalité indépendante de moi, et elles me firent connaître une aussi belle espérance que pouvait en nourrir un chrétien des premiers âges à la veille d?entrer dans le paradis. Aussi sans que je me souciasse de la contradiction qu?il y avait à vouloir regarder et toucher avec les organes des sens, ce qui avait été élaboré par la rêverie et non perçu par eux?et d?autant plus tentant pour eux, plus différent de ce qu?ils connaissaient?c?est ce qui me rappelait la réalité de ces images, qui enflammait le plus mon désir, parce que c?était comme une promesse qu?il serait contenté. Et, bien que mon exaltation eût pour motif un désir de jouissances artistiques, les guides l?entretenaient encore plus que les livres d?esthétiques et, plus que les guides, l?indicateur des chemins de fer. Ce qui m?émouvait c?était de penser que cette Florence que je voyais proche mais inaccessible dans mon imagination, si le trajet qui la séparait de moi, en moi-même, n?était pas viable, je pourrais l?atteindre par un biais, par un détour, en prenant la «voie de terre». Certes, quand je me répétais, donnant ainsi tant de valeur à ce que j?allais voir, que Venise était «l?école de Giorgione, la demeure du Titien, le plus complet musée de l?architecture domestique au moyen âge», je me sentais heureux. Je l?étais pourtant davantage quand, sorti pour une course, marchant vite à cause du temps qui, après quelques jours de printemps précoce était redevenu un temps d?hiver (comme celui que nous trouvions d?habitude à Combray, la Semaine Sainte),?voyant sur les boulevards les marronniers qui, plongés dans un air glacial et liquide comme de l?eau, n?en commençaient pas moins, invités exacts, déjà en tenue, et qui ne se sont pas laissé décourager, à arrondir et à ciseler en leurs blocs congelés, l?irrésistible verdure dont la puissance abortive du froid contrariait mais ne parvenait pas à réfréner la progressive poussée?, je pensais que déjà le Ponte-Vecchio était jonché à foison de jacinthes et d?anémones et que le soleil du printemps teignait déjà les flots du Grand Canal d?un si sombre azur et de si nobles émeraudes qu?en venant se briser aux pieds des peintures du Titien, ils pouvaient rivaliser de riche coloris avec elles. Je ne pus plus contenir ma joie quand mon père, tout en consultant le baromètre et en déplorant le froid, commença à chercher quels seraient les meilleurs trains, et quand je compris qu?en pénétrant après le déjeuner dans le laboratoire charbonneux, dans la chambre magique qui se chargeait d?opérer la transmutation tout autour d?elle, on pouvait s?éveiller le lendemain dans la cité de marbre et d?or «rehaussée de jaspe et pavée d?émeraudes». Ainsi elle et la Cité des lys n?étaient pas seulement des tableaux fictifs qu?on mettait à volonté devant son imagination, mais existaient à une certaine distance de Paris qu?il fallait absolument franchir si l?on voulait les voir, à une certaine place déterminée de la terre, et à aucune autre, en un mot étaient bien réelles. Elles le devinrent encore plus pour moi, quand mon père en disant: «En somme, vous pourriez rester à Venise du 20 avril au 29 et arriver à Florence dès le matin de Pâques», les fit sortir toutes deux non plus seulement de l?Espace abstrait, mais de ce Temps imaginaire où nous situons non pas un seul voyage à la fois, mais d?autres, simultanés et sans trop d?émotion puisqu?ils ne sont que possibles,?ce Temps qui se refabrique si bien qu?on peut encore le passer dans une v (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1018

Et hélas, il défendit aussi d?une façon absolue qu?on me laissât aller au théâtre entendre la Berma; l?artiste sublime, à laquelle Bergotte trouvait du génie, m?aurait en me faisant connaître quelque chose qui était peut-être aussi important et aussi beau, consolé de n?avoir pas été à Florence et à Venise, de n?aller pas à Balbec. On devait se contenter de m?envoyer chaque jour aux Champs-Elysées, sous la surveillance d?une personne qui m?empêcherait de me fatiguer et qui fut Françoise, entrée à notre service après la mort de ma tante Léonie. Aller aux Champs-Élysées me fut insupportable. Si seulement Bergotte les eût décrits dans un de ses livres, sans doute j?aurais désiré de les connaître, comme toutes les choses dont on avait commencé par mettre le «double» dans mon imagination. Elle les réchauffait, les faisait vivre, leur donnait une personnalité, et je voulais les retrouver dans la réalité; mais dans ce jardin public rien ne se rattachait à mes rêves. (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)  §1020