Léon Tolstoï | La Guerre et la Paix

§4479 Deux chevaux tout sellés attendaient devant la porte: la suite se rassemblait pour escorter Alexandre.

§4480 «Je le verrai, mais comment lui remettrai-je moi-même la supplique? Comment lui dirai-je tout?... M'arrêterait-on par hasard à cause de mon habit civil?... Non! non! Il comprendra que c'est une injustice, car il comprend tout, lui.... Et si l'on m'arrête?... Après tout, le grand mal.... Ah! on se rassemble.... Eh bien, j'irai et je la remettrai: tant pis pour Droubetzkoï, qui m'y oblige!...»

§4481 Et avec une décision dont il ne se serait pas cru capable, il se dirigea vers l'entrée.

§4482 «Cette fois-ci, je ne laisserai pas échapper l'occasion comme à Austerlitz. Je tomberai à ses pieds, je le prierai, je le supplierai!» Son coeur battait avec violence à la pensée de le revoir: «Il m'écoutera, me relèvera, me remerciera! Il me dira: «Je suis heureux de pouvoir faire le bien et réparer les injustices!»...

§4483 Et il passa, sans faire la moindre attention aux regards curieusement dirigés sur lui.

§4484 Un large escalier montait du perron au premier étage; à droite était une porte fermée, et sous la voûte de l'escalier une autre porte, qui conduisait au rez-de-chaussée.

§4485 «Qui demandez-vous? lui dit-on.

§4486 --C'est une supplique à remettre à Sa Majesté, répondit Nicolas d'une voix tremblante.

§4487 --Veuillez alors passer de son côté.»

§4488 À cette invitation faite avec indifférence, Rostow s'effraya de son entreprise; la pensée de se trouver inopinément face à face avec l'Empereur était si séduisante et si terrible à la fois, qu'il était presque sur le point de s'enfuir, mais le fourrier de la chambre lui ouvrit la porte et le fit entrer chez l'officier de service.

§4489 Un homme de taille moyenne, de trente ans environ, en pantalon blanc, en bottes fortes, qui venait de passer une fine chemise de batiste, se faisait boutonner ses bretelles par son valet de chambre.