Léon Tolstoï | La Guerre et la Paix

§2999 Dolgoroukow, de retour le même soir, resta longtemps en tête-à-tête avec l'Empereur.

§3000 Le 18 et le 19 novembre, les troupes firent encore deux étapes, pendant que les avant-postes ennemis ne cessaient de se replier, après avoir échangé quelques coups de fusil avec les nôtres. Dans l'après-midi du 19, un mouvement inaccoutumé d'allées et venues eut lieu dans les hautes sphères de l'armée, et se continua jusqu'au lendemain matin, 20 novembre, date de la mémorable bataille d'Austerlitz.

§3001 Jusqu'à l'après-midi du 19, l'agitation inusitée, les conversations animées, les courses des aides de camp, n'avaient pas dépassé les limites du quartier général des empereurs, mais elles ne tardèrent pas à gagner l'état-major de Koutouzow, et bientôt après les états-majors des chefs de division. Dans la soirée, les ordres portés par les aides de camp avaient mis en mouvement toutes les parties de l'armée, et pendant la nuit du 19 au 20 cette énorme masse de 80 000 hommes se souleva en bloc, s'ébranla et se mit en marche avec un sourd roulement.

§3002 Le mouvement, concentré le matin dans le quartier général des Empereurs, en se répandant de proche en proche, avait atteint et tiré de leur immobilité jusqu'aux derniers ressorts de cette immense machine militaire, comparable au mécanisme si compliqué d'une grande horloge. L'impulsion une fois donnée, nul ne saurait plus l'arrêter: la grande roue motrice, en accélérant rapidement sa rotation, entraîne à sa suite toutes les autres: lancées à fond de train, sans avoir idée du but à atteindre, les roues s'engrènent, les essieux crient, les poids gémissent, les figurines défilent, et les aiguilles, se mouvant lentement, marquent l'heure, résultat final obtenu par la même impulsion donnée à ces milliers d'engrenages, qui semblaient destinés à ne jamais sortir de leur immobilité! C'est ainsi que les désirs, les humiliations, les souffrances, les élans d'orgueil, de terreur, d'enthousiasme, la somme entière des sensations éprouvées par 160 000 Russes et Français eurent comme résultat final, marqué par l'aiguille sur le cadran de l'histoire de l'humanité, la grande bataille d'Austerlitz, la bataille des trois Empereurs!

§3003 Le prince André était de service ce jour-là, et n'avait pas quitté le général en chef Koutouzow, qui, arrivé à six heures du soir au quartier général des deux Empereurs, après avoir eu une courte audience de Sa Majesté, se rendit chez le grand maréchal de la cour, comte Tolstoï.

§3004 Bolkonsky, ayant remarqué l'air contrarié et mécontent de Koutouzow, en profita pour entrer chez Dolgoroukow, et lui demander les détails sur ce qui se passait; il avait cru s'apercevoir également qu'on en voulait à son chef au quartier général, et qu'on affectait avec lui le ton de ceux qui savent quelque chose que les autres ignorent.

§3005 «Bonjour, mon cher, lui dit Dolgoroukow, qui prenait le thé avec Bilibine. La fête est pour demain. Que fait votre vieux, il est de mauvaise humeur?

§3006 --Je ne dirai pas qu'il soit de mauvaise humeur, mais il aurait voulu, je crois, qu'on l'eût entendu.

§3007 --Comment donc, mais on l'a écouté au conseil de guerre et on l'écoutera toujours lorsqu'il parlera sensément, mais traîner en longueur et toujours attendre, lorsque Bonaparte a visiblement peur de la bataille,... c'est impossible.

§3008 --Mais vous l'avez vu, Bonaparte? Quelle impression vous a-t-il faite?

§3009 --Oui, je l'ai vu, et je demeure convaincu qu'il redoute terriblement cette bataille, répéta Dolgoroukow, enchanté de la conclusion qu'il avait tirée de sa visite à Napoléon. S'il ne la redoutait pas, pourquoi aurait-il demandé cette entrevue, entamé ces pourparlers? Pourquoi se serait-il replié, lorsque cette retraite est tout l'opposé de sa tactique habituelle? Croyez-moi: il a peur, son heure est venue, je puis vous l'assurer.