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§1257 Ce fut au centre même de la Barbarie, dans ces ports infestés de pirates, sur ce littoral africain, dont les pires bandits furent les maîtres jusqu'à la conquête d'Alger, que la courageuse jeune fille, accompagnée de Xaris, n'hésita pas à se rendre pour accomplir sa mission. À cela, elle risquait sa liberté, elle risquait sa vie, elle bravait tous les dangers auxquels l'exposaient sa beauté et sa jeunesse.
§1258 Rien ne l'arrêta. Elle partit. §1259 On la vit alors, comme une religieuse de la Merci, paraître à Tripoli, à Alger, à Tunis, et jusque sur les plus infimes marchés de la côte barbaresque. Partout où des prisonniers grecs avaient été vendus, elle les rachetait avec grand bénéfice pour leurs maîtres. Partout où des traitants mettaient à l'encan ces troupeaux d'êtres humains, elle se présentait, l'argent à la main. C'est alors qu'elle put observer dans toute son horreur le spectacle de ces misères de l'esclavage, en un pays où les passions ne sont retenues par aucun frein. §1260 Alger était encore à la discrétion d'une milice, composée de musulmans et de renégats, rebut des trois continents qui forment le littoral de la Méditerranée, ne vivant que de la vente des prisonniers faits par les pirates et de leur rachat par les chrétiens. Au dix-septième siècle, la terre africaine comptait déjà près de quarante mille esclaves des deux sexes enlevés à la France, à l'Italie, à l'Angleterre, à l'Allemagne, à la Flandre, à la Hollande, à la Grèce, à la Hongrie, à la Russie, à la Pologne, à l'Espagne, dans toutes les mers de l'Europe. §1261 À Alger, au fond des bagnes du Pacha, d'Ali-Mami, des Kouloughis et de Sidi-Hassan, à Tunis, dans ceux de Youssif-Dey, de Galere- Patrone et de Cicala, dans celui de Tripoli, Hadjine Elizundo rechercha plus particulièrement ceux dont la guerre hellénique avait fait des esclaves. Comme si elle eût été protégée par quelque talisman, elle passa au milieu de tous ces dangers, soulageant toutes ces misères. À ces mille périls que la nature des choses créait autour d'elle, elle échappa comme par miracle! Pendant six mois, à bord des légers bâtiments caboteurs de la côte, elle visita les points les plus reculés du littoral -- depuis la régence de Tripoli, jusqu'aux dernières limites du Maroc -- jusqu'à Tétuan, qui fut autrefois une république de pirates, régulièrement organisée -- jusqu'à Tanger, dont la baie servait de lieu d'hivernage à ces forbans -- jusqu'à Salé, sur la côte occidentale de l'Afrique, où les malheureux captifs vivaient dans des caveaux creusés à douze ou quinze pieds sous terre. §1262 Enfin, sa mission terminée, n'ayant plus rien des millions laissés par son père, Hadjine Elizundo songea à revenir en Europe avec Xaris. Elle s'embarqua à bord d'un navire grec, sur lequel prirent passage les derniers prisonniers, rachetés par elle, et qui fit voile pour Scarpanto. C'était là qu'elle comptait retrouver Henry d'Albaret. C'était de là qu'elle avait résolu de revenir en Grèce sur la _Syphanta. _Mais, trois jours après avoir quitté Tunis, le navire qui la portait fut capturé par un bâtiment turc, et elle était conduite à Arkassa pour y être vendue comme esclave avec ceux qu'elle venait de délivrer!... §1263 En somme, de cette oeuvre entreprise par Hadjine Elizundo, le résultat avait été celui-ci: plusieurs milliers de prisonniers, rachetés avec l'argent même qui avait été gagné à les vendre. La jeune fille, maintenant ruinée, venait de réparer, dans la mesure de ce qui était possible, tout le mal fait par son père. §1264 Voilà ce qu'apprit Henry d'Albaret. Oui! Hadjine pauvre, était maintenant digne de lui, et, pour l'arracher aux mains de Nicolas Starkos, il se fût fait aussi pauvre qu'elle! §1265 Cependant, dès le lendemain, la _Syphanta_ avait eu connaissance de la terre de Crète au lever du jour. Elle manoeuvra alors de manière à s'élever vers le nord-ouest de l'Archipel. L'intention du commandant d'Albaret était de rallier la côte orientale de la Grèce à la hauteur de l'île d'Eubée. Là, soit à Nègrepont, soit à Égine, les prisonniers pourraient débarquer en lieu sûr, à l'abri des Turcs, maintenant refoulés au fond du Péloponnèse. Du reste, à cette date, il n'y avait plus un seul des soldats d'Ibrahim dans la péninsule hellénique. §1266 Tous ces pauvres gens, on ne peut mieux traités à bord de la _Syphanta_, se remettaient déjà des effroyables souffrances qu'ils avaient endurées. Pendant le jour, on les voyait groupés sur le pont, où ils respiraient cette saine brise de l'Archipel, les enfants, les mères, les époux que menaçait une éternelle séparation, désormais réunis pour ne plus se quitter. Ils savaient, aussi, tout ce qu'avait fait Hadjine Elizundo, et, quand elle passait, appuyée au bras d'Henry d'Albaret, c'étaient de toutes parts des marques de reconnaissance, témoignées par les actes les plus touchants. §1267 Vers les premières heures du matin, le 4 septembre, la _Syphanta_ perdit de vue les sommets de la Crète; mais, la brise ayant commencé à mollir, elle ne gagna que très peu dans cette journée, bien qu'elle portât toute sa voilure. En somme, vingt-quatre heures, quarante-huit heures de plus, ce ne serait jamais un retard dont il fallût se préoccuper. La mer était belle, le ciel superbe. Rien n'indiquait une prochaine modification de temps. Il n'y avait qu'à «laisser courir», comme disent les marins, et la course se terminerait quand il plairait à Dieu. |
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