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§1133 Le lendemain, entre trois heures et cinq heures du soir, la petite ville d'Arkassa allait être envahie par une grande partie de la population de l'île, sans parler des étrangers, européens ou asiatiques, dont le concours ne pouvait faire défaut à cette occasion. C'était, en effet, jour de grand marché. De misérables êtres, de tout âge et de toute condition, récemment faits prisonniers par les Turcs, devaient y être mis en vente.
§1134 À cette époque, il y avait à Arkassa un bazar particulier, destiné à ce genre d'opération, un «batistan», tel qu'il s'en trouve en certaines villes des États barbaresques. Ce batistan contenait alors une centaine de prisonniers, hommes, femmes, enfants, solde des dernières razzias faites dans le Péloponnèse. Entassés pêle- mêle au milieu d'une cour sans ombre, sous un soleil encore ardent, leurs vêtements en lambeaux, leur attitude désolée, leur physionomie de désespérés, disaient tout ce qu'ils avaient souffert. À peine nourris et mal, à peine abreuvés et d'une eau trouble, ces malheureux s'étaient réunis par familles jusqu'au moment où le caprice des acheteurs allait séparer les femmes des maris, les enfants de leurs père et mère. Ils eussent inspiré la plus profonde pitié à tous autres qu'à ces cruels «bachis», leurs gardiens, que nulle douleur ne savait plus émouvoir. Et ces tortures, qu'étaient-elles auprès de celles qui les attendaient dans les seize bagnes d'Alger, de Tunis, de Tripoli, où la mort faisait si rapidement des vides qu'il fallait les combler sans cesse? §1135 Cependant, toute espérance de redevenir libres n'était pas enlevée à ces captifs. Si les acheteurs faisaient une bonne affaire en les achetant, ils n'en faisaient pas une moins bonne en les rendant à la liberté -- pour un très haut prix -- surtout ceux dont la valeur se basait sur une certaine situation sociale en leur pays de naissance. Un grand nombre étaient ainsi arrachés à l'esclavage, soit par rédemption publique, lorsque c'était l'État qui les revendait avant leur départ, soit quand les propriétaires traitaient directement avec les familles, soit enfin lorsque les religieux de la Merci, riches des quêtes qu'ils avaient faites dans toute l'Europe, venaient les délivrer jusque dans les principaux centres de la Barbarie. Souvent aussi, des particuliers, animés du même esprit de charité, consacraient une partie de leur fortune à cette oeuvre de bienfaisance. En ces derniers temps, même, des sommes considérables, dont la provenance était inconnue, avaient été employées à ces rachats, mais plus spécialement au profit des esclaves d'origine grecque, que les chances de la guerre avaient livrés depuis six ans aux courtiers de l'Afrique et de l'Asie Mineure. §1136 Le marché d'Arkassa se faisait aux enchères publiques. Tous, étrangers et indigènes, y pouvaient prendre part; mais, ce jour- là, comme les traitants ne venaient opérer que pour le compte des bagnes de la Barbarie, il n'y avait qu'un seul lot de captifs. Suivant que ce lot échoirait à tel ou tel courtier, il serait dirigé sur Alger, Tripoli ou Tunis. §1137 Néanmoins, il existait deux catégories de prisonniers. Les uns venaient du Péloponnèse -- c'étaient les plus nombreux. Les autres avaient été récemment pris à bord d'un navire grec, qui les ramenait de Tunis à Scarpanto, d'où ils devaient être rapatriés en leur pays d'origine. §1138 Ces pauvres gens, destinés à tant de misères, ce serait la dernière enchère qui déciderait de leur sort, et l'on pouvait surenchérir tant que cinq heures n'étaient pas sonnées. Le coup de canon de la citadelle d'Arkassa, en assurant la fermeture du port, arrêtait en même temps les dernières mises à prix du marché. §1139 Donc, ce 3 septembre, les courtiers ne manquaient point autour du batistan. Il y avait de nombreux agents venus de Smyrne et autres points voisins de l'Asie Mineure, qui, ainsi qu'il a été dit, agissaient tous pour le compte des États barbaresques. §1140 Cet empressement n'était que trop explicable. En effet, les derniers événements faisaient pressentir une prochaine fin de la guerre de l'Indépendance. Ibrahim était refoulé dans le Péloponnèse, tandis que le maréchal Maison venait de débarquer en Morée avec un corps expéditionnaire de deux mille Français. L'exportation des prisonniers allait donc être notablement réduite à l'avenir. Aussi leur valeur vénale devait-elle s'accroître d'autant plus, à l'extrême satisfaction du cadi. §1141 Pendant la matinée, les courtiers avaient visité le batistan, et ils savaient à quoi s'en tenir sur la quantité ou la qualité des captifs, dont le lot atteindrait sans doute de très hauts prix. §1142 «Par Mahomet! répétait un agent de Smyrne, qui pérorait au milieu d'un groupe de ses confrères, l'époque des belles affaires est passée! Vous souvenez-vous du temps où les navires nous amenaient ici les prisonniers par milliers et non par centaines! §1143 -- Oui!... comme cela s'est fait après les massacres de Scio! répondit un autre courtier. D'un seul coup, plus de quarante mille esclaves! Les pontons ne pouvaient suffire à les renfermer! |
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