George Sand | Nouvelles lettres d'un voyageur

§648 II

§649 GABRIEL DE PLANET

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§651 Le Berry vient de perdre un des hommes les plus aimants et les plus aimés qui aient vécu en ce monde, où tout est remis en discussion, et où il est si rare, à présent, de voir toutes les opinions, toutes les classes se réunir autour d'une tombe pour la bénir.

§652 Gabriel de Planet est mort le 30 décembre 1854, d'une phthisie pulmonaire, à l'âge de quarante-cinq ans. Porté à sa dernière demeure par des ouvriers et des bourgeois, sans distinction de parti ni d'état, il laisse des regrets unanimes, incontestés.

§653 Né gentilhomme, Planet avait conçu, dès sa première jeunesse, l'idée nette et le sentiment profond de l'équité fraternelle. Il n'a jamais varié un seul jour dans cette religion de son coeur et de son esprit; et pourtant, la rare tolérance de son jugement, la bienveillance de son caractère et le charme conciliant de son commerce l'ont rendu cher à des hommes dont la croyance et les instincts semblaient élever une barrière infranchissable entre eux et lui. Il a été estimé et apprécié de la Fayette, des deux Cavaignac, de Royer-Collard, de Michel (de Bourges), de Delatouche, de Bethmont, des deux Garnier-Pagès, de l'archevêque de Bourges, de MM. Mater et Duvergier de Hauranne, de MM. Devillaines et de Boissy, de MM. Dufaure, Goudchaux, Duclerc et de cent autres qui, en apprenant sa mort et la douleur quelle nous cause, s'écrieront sans hésiter: «Et moi aussi, je l'ai aimé!»

§654 Reçu avocat après 1830, Planet habita Bourges et apprit la science des affaires avec Michel. Il fit, sous sa direction, la _Revue du Cher_ avec M. Duplan, aujourd'hui rédacteur du _Pays_, puis vint s'établir à la Châtre, où il acheta une étude d'avoué qui prospéra entre ses mains et lui créa des relations étendues et variées qu'il a gardées, comme autant d'amitiés fidèles, jusqu'à sa mort. Il les a dues autant à sa remarquable capacité qu'à son activité infatigable, et à un zèle dont ses clients ont su lui tenir compte. Nommé préfet du Cher sous le général Cavaignac, il a été d'emblée un des meilleurs administrateurs de France, et grâce â son esprit liant et persuasif, il a exercé des fonctions calmes et faciles dans des temps difficiles et troublés. Envoyé à la préfecture de la Corrèze à l'avènement de la Présidence, il donna sa démission, n'ayant jamais eu d'autre ambition que celle d'être utile dans sa province. L'Assemblée nationale s'occupait alors de composer le Conseil d'État, Planet y obtint un nombre de voix insuffisant, mais assez élevé pour témoigner de son mérite et de la considération dont il jouissait. Depuis, il a vécu à la campagne, adonné à la culture d'un admirable jardin créé par lui sur des collines sauvages, dans le but principal d'occuper de nombreux ouvriers sans ressources. Il avait aussi l'espoir de combattre, par le mouvement et la volonté, l'incurable mal qui détruisait son être. Jusqu'à son dernier jour, il a conservé cette volonté de vivre pour être utile et serviable; jusqu'à sa dernière heure, il s'est préoccupé du bonheur de ses amis, du bien-être des malheureux, de la charité, de l'affection et du devoir.

§655 Il a été l'homme de dévouement par excellence. Il a fait autant de bonnes actions et rendu autant de services importants qu'il a compté de moments dans sa vie. Son activité décuplait le temps et tenait du prodige. D'autres sont les martyrs d'instincts héroïques, il a été, lui, le martyr de sa propre bonté. Tolérant par nature, navré des souffrances d'autrui, malade d'une angoisse fiévreuse jusqu'à ce qu'il eût réussi à les faire cesser, accablé de fatigues physiques et morales, toujours ranimé par le désir du bien, toujours prêt à reprendre sa tâche écrasante, il a vécu bien littéralement pour aimer, et il est mort jeune pour avoir bien réellement vécu ainsi.

§656 Planet était naïf comme un enfant, avec un esprit pénétrant et une finesse déliée. Il était un type de stoïcisme envers lui-même, de tendre indulgence envers les autres. Les contrastes de cette âme exquise et simple, souffrante et enjouée, étonnaient et charmaient en même temps, Nulle intimité n'a été plus douce et plus sûre que la sienne. Souvenez-vous de lui, vous tous qui l'avez reconnu, et cherchez qui lui ressemble! Pour nous, qui l'avons fraternellement chéri pendant vingt-cinq ans, sans jamais découvrir une tache dans son âme ardente, un travers dans son admirable bon sens, une défaillance dans sa charité, une lacune dans son affection, nous ne le remplacerons pas! mais nous l'aimerons toujours, étant de ceux pour qui la mort ne détruit rien.

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§658 A PLANET