George Sand | Nouvelles lettres d'un voyageur

§540 V

§541 LA BERTHENOUX

§542

§543 C'est un hameau entre Linières et Issoudun, sur la route de communication qui côtoie le plateau de la vallée Noire. Une très-jolie église gothique et un vieux château, jadis abbaye fortifiée, aujourd'hui ferme importante, embellissent cette bourgade, située d'ailleurs dans un paysage agréable; c'est là que se tient annuellement, dans une prairie d'environ cent boisselées (plus de six hectares), une des foires les plus importantes du centre de la France. On évalue de douze à treize mille têtes le bétail qui s'y est présenté cette année: quatre cents paires de boeufs de travail, trois cents génisses et taureaux, denrée que l'on désigne communément dans le pays sous le nom de _jeunesse_ (un métayer se fait entendre on ne peut mieux quand il vous dit qu'il va _mener sa jeunesse_ en foire pour s'en défaire); trois cents vaches, douze cents chevaux, quatre mille bêtes à laine, trois cents chèvres, et une centaine d'ânes. Ajoutez à cela ces animaux que le paysan méticuleux ne nomme pas sans dire: _sauf votre respect_, c'est-à-dire trois mille porcs, qui ont un champ de foire particulier de quatre-vingts boisselées d'étendue, et vous aurez la moyenne d'un des grands marchés de bestiaux du Berry.

§544 Les marchands forains et les éleveurs s'y rendent de la Creuse, du Nivernais, du Limousin, et même de l'Auvergne. Les chevaux, comme on a vu, n'y sont pas en grand nombre, et ils sont rarement beaux. Les vaches laitières sont encore moins nombreuses et plus mauvaises; on ne vend les belles vaches que quand elles ne peuvent plus faire d'élèves. Ces élèves sont la richesse du pays. Ils deviennent de grands boeufs de labour qui travaillent chez nous une terre grasse et forte, _bien terrible_ à soulever. Quant à la _jeunesse_ qu'on a de reste, après que le choix des boeufs de travail est fait, elle est enlevée en masse par les Marchois, qui l'engraissent ou la brocantent. Quelques bouchers d'Orléans viennent aussi s'approvisionner à la foire de la Berthenoux. Une belle paire de boeufs assortis se vend aujourd'hui, six cents francs; la _taurinaille_ ou la _jeunesse_ quatre-vingts francs par tête; les chevaux cent trente, les vaches cent vingt, les moutons trente, les brebis vingt-cinq, les porcs vingt-cinq, les ânes vingt-cinq, les chèvres dix, les chevreaux, de quinze à trente sous.

§545 Les principales affaires se traitent entre Berrichons et Marchois. Les premiers ont une réputation de simplicité dont ils se servent avec beaucoup de finesse. Les seconds ont une réputation de duplicité qui les fait échouer souvent devant la méfiance des Berrichons.

§546 La vente du bétail est, chez nous, une sorte de bourse en plein air, dont les péripéties et les assauts sont les grandes émotions de la vie du cultivateur. C'est là que le paysan, le maquignon, le fermier, déploient les ressources d'une éloquence pleine de tropes et de métaphores inouïes. Nous entendions un jour, à propos d'un lot de porcs, le marchandeur s'écrier:

§547 --Si je les paie vingt-trois francs pièce, j'aime mieux que les trente-six cochons me passent à travers le corps!

§548 Et même nous altérons le texte; il disait _le cadavre_, et encore prononçait-il _calabre_, ce qui rendait son idée beaucoup plus claire pour les oreilles environnantes.

§549 Il y a d'autres formules de serment ou de protestation non moins étranges:

§550 --Je veux que la patte du diable me serve de crucifix à mon dernier jour, si je mens.--Que cette paire de boeufs me serve de poison..., etc.