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§423 Cette théorie sur la diversité des langues, basée sur l'onomatopée, ne me va pas. Je m'en tiens à la tour de Babel. La confusion des langues doit être de droit divin. Cette explication me plaît parce qu'elle est beaucoup moins savante et beaucoup moins embrouillée. Ne voit-on pas, d'ailleurs, le miracle se continuer de nos jours? Plus les sociétés vieillissent, moins les hommes s'entendent, moins ils se comprennent. Et n'a-t-on pas remarqué qu'une foule de dialectes naissaient d'une même langue, au sein d'une même nation?
§424 La langue de notre pays de France, la langue romane, presque aussi harmonieuse que celle des Grecs, au dire des connaisseurs, avait comme elle différents dialectes. Les deux principaux étaient le _provençal_ et le _français_ proprement dit, autrement la langue d'_oc_ et la langue d'_oil_. §425 Vous ne voyez peut-être pas encore où je veux en venir, monsieur le rédacteur. Un peu de patience, s'il vous plaît, nous arriverons. §426 Le premier de ces dialectes était répandu dans le Midi; le second dans le Nord. Mais où commençait le pays de la langue d'_oc_, où finissait celui de la langue d'_oil_? Les uns disent que c'était la Loire qui formait la ligne de démarcation. Cela est vrai à partir de sa source jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. De là, la frontière qui divisait les deux pays, se dirigeant à travers les montagnes de la Marche, aboutissait, en suivant une ligne droite, au pertuis d'Antioche. §427 Nous y voilà, monsieur le rédacteur. Les poëtes du pays de la langue d'_oc_ s'appelaient _troubadours_; on nommait _trouvères_ ceux de la langue d'_oil_. Ainsi, à partir de la province de la Marche jusqu'à la frontière du nord, _français_, proprement dit, et _trouvères_ c'est le pays de Rabelais, de Paul-Louis Courier et de Blaise Bonnin; à partir, au contraire, de la même province jusqu'aux rives de la Durance, dialecte provençal et _troubadours, troubadours_ purs; nos braves voisins de la Marche peuvent seuls revendiquer les deux qualités; car, pour le dire en passant, c'est au milieu de leur pays qu'était assise la noble forteresse de Croizan. C'était là, au confluent de la Creuse et de la Sedelle, que passait la ligne séparative des deux dialectes. §428 Vous savez mieux que moi, monsieur le rédacteur, qu'on a beaucoup et savamment écrit sur les _troubadours_ et les _trouvères_. Mais il nous importe, à nous qui habitons le pays de la langue d'_oil_, de prouver que les seconds l'emportaient sur les premiers. §429 Je m'en réfère au jugement d'un homme compétent sur la matière, à celui de M. de Marchangy, écrivain monarchique et religieux s'il en fut. Il dit que les _troubadours_ ont excité une admiration que le faible mérite de leurs compositions ne peut suffisamment justifier. Il ajoute que les _trouvères_, «moins connus et plus dignes de l'être, ont fait briller une imagination riche et variée dans ses jeux, et ont laissé des ouvrages où n'ont pas dédaigné de puiser Boccace, l'Arioste, la Fontaine et Molière». §430 Admettons cependant qu'un _troubadour_ puisse lutter contre un _trouvère_ avec quelque espoir de succès; du moins faudra-t-il qu'ils écrivent chacun dans leur langue; mais qu'un habitant du pays des trouvères s'avise de composer en dialecte provençal, ou qu'un troubadour pur sang, un _indigène des régions Lémoricques_ se permette d'écrire dans le langage de Rabelais, nous verrons, ma foi, de belle besogne! §431 Si vous rencontrez jamais un infortuné _troubadour_ qui veuille entrer en lutte avec notre ami Blaise Bonnin, et s'évertuer à parler notre patois berrichon, citez-lui, je vous prie, le chapitre VI du livre II de _Pantagruel_. §432 C'est une petite leçon que Rabelais donnait aux écoliers de son temps, et dont ceux du nôtre feront bien de profiter. §433 Si ce passage ne dégrise pas le malencontreux orateur, il faudra désespérer de sa raison. |
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