|
§216 * * * * *
§217 Il fait beaucoup plus doux au golfe Juan qu'au golfe de Toulon. Le mistral y est moins rude, moins froid, plus vite passé; mais au baisser du soleil, l'air se refroidit plus vite et la soirée est véritablement froide, jusqu'au moment où la nuit est complète. Alors il y a un adoucissement remarquable de l'atmosphère jusqu'au retour du matin. En dépit de ces bénignes influences, la végétation est beaucoup plus avancée à Toulon: pourquoi? §218 Le lendemain, il faisait un vent assez aigre à l'île Sainte-Marguerite. La _passerina hirsuta_ tapisse le rivage du côté ouest. Elle est en fleurs blanche et jaunes. On me dit qu'elle ne croît que là dans toute la Provence. Par exemple, elle abonde au Brusc, dans les petites anses qui déchiquettent le littoral, mais toujours tournée vers l'occident. Est-ce un hasard ou une habitude? §219 Je croyais trouver ici plus de plantes spéciales. Le sol que j'ai pu explorer en courant me semble très pauvre; pas l'ombre d'un _tartonraire_, pas de _medicayo maritima_, pas d'astragale _tragacantha_, rien de ce qui tapisse la plage des Sablettes et de ce qui orne les beaux rochers du cap Sicier. Ma seule trouvaille consiste dans un petit ornithogale à fleur blanche unique et à feuilles linéaires canaliculées, dont une démesurément longue. Je n'en trouve nulle part la description bien exacte, à moins que ce ne soit celui que mes auteurs localisent exclusivement sur le Monte-Grosso, en Corse. J'ai cueilli celui-ci sur le rocher qui porte le fort d'Antibes. Il y gazonnait sur un assez petit espace. De l'orchis jaune trouvé une seule fois à Tamaris, le 13 mars, point de nouvelles par ici; mais nous habitons une côte particulièrement aride, et les promenades en voiture ne sont pas favorables à l'exploration botanique. §220 Il faut donc s'en tenir au charme de l'ensemble et mettre les lunettes du peintre. Pour le peintre de grand décor de théâtre, ce pays-ci est typique. Les formes sont admirables, les masses sont de dimensions à être embrassées dans un beau cadre, et leur tournure est si fière, qu'elles apparaissent plus grandioses qu'elles ne le sont en effet. Ce trompe-l'oeil perpétuel caractérise au moral comme au physique la nature et l'homme du Midi; il est cause du reproche de _blague_ adressé à la population, reproche non mérité en somme. Le Midi et le Méridional annoncent toujours et tiennent souvent. Ils sont éminemment démonstratifs, et, à un moment donné, ils semblent frappés d'épuisement; mais ils se renouvellent avec une facilité merveilleuse, et, comme la terre d'Afrique qui semble souvent morte et desséchée, ils refleurissent du jour au lendemain. §221 La transition de l'hiver à l'été n'est pourtant pas aussi belle et aussi frappante ici que chez nous. La végétation n'y éclate pas avec la même splendeur. L'absence de gelée sérieuse n'y fait pas ressortir le réveil de la vie, et on n'y sent guère en soi-même ce réveil si intense et si subit qui s'opère chez nous par crises énergiques. Le vent de mer contrarie l'essor général. Le mistral est un petit hiver qui recommence presque chaque semaine, et qui est d'autant plus perfide qu'il n'altère pas visiblement l'aspect des choses; mais, quoi qu'on en dise, il gèle ici blanc presque tous les matins, et les promesses du soleil de la journée ressemblent à une gasconnade. Est-ce à dire que la nature n'y soit pas généreuse et la vie intense? Certes non. C'est un beau pays, et les organisations qu'il développe sont résistantes et souples à la fois. §222 Malheureusement, dans ces stations consacrées par la mode, ce que l'on voit le moins, c'est le type local. Homme, animaux, plantes, coutumes, villas, jardins, équipages, langage, plaisirs, mouvement, échange de relations, c'est une grande auberge qui s'étend sur toute la côte. Si vous apercevez le paysan, l'industriel indigènes, soyez sûr qu'ils sont occupés à servir les besoins ou les caprices de la fourmilière étrangère. §223 Ceci, je l'avoue, me serait odieux à la longue, et, si j'avais une villa sur ce beau rivage, je la fuirais à l'époque où des quatre coins du monde s'abattent ces bandes d'oiseaux exotiques. C'est un tort d'être ainsi et de vouloir être seul ou dans l'intimité étroite de quelques amis au sein de la nature. Certes l'homme est l'animal le plus intéressant de la création; je dirai pour mon excuse que, dans certains milieux où tout est artificiel, l'art semble appeler les humains à se réunir et les inviter à l'échange de leurs idées. Au sein du mouvement qui est leur ouvrage, ils ont naturellement jouissance morale et avantage intellectuel à se communiquer l'activité qui les anime. Il y a aussi de délicieux milieux de villégiature où la sociabilité plus douce et un peu nonchalante peut réaliser des _décamérons_ exquis; mais, en présence de la mer et des Alpes neigeuses, peut-on n'être point dominé par quelque chose d'écrasant dont la sublimité nous distrait de nous-mêmes et nous fait paraître misérable toute préoccupation personnelle? §224 Je fus frappé de cette sorte de stupeur où la grandeur des choses extérieures nous jette en parcourant un jardin admirablement situé et admirablement composé à la pointe d'Antibes. C'est, sous ces deux rapports, le plus beau jardin que j'aie vu de ma vie. Placé sur une langue de terre entre deux golfes, il offre un groupement onduleux d'arbres de toutes formes et de toutes nuances qui se sont assez élevés pour cacher les premiers plans du paysage environnant. Tous les noms de ces arbres exotiques, étranges ou superbes, car le créateur de cette oasis est horticulteur savant et passionné, je te les cacherai pour une foule de raisons: la première est que je ne les sais pas. Tu me fais grâce des autres, et même tu me pardonnes de n'avoir pas abordé la flore exotique, moi qui suis si loin de connaître la flore indigène, et qui probablement, si tu ne m'aides beaucoup, ne la connaîtrai jamais. Je me souviens d'une dame qui me disait de grands noms de plantes étrangères avec une épouvantable sûreté de mémoire, et qui me semblait si savante, que je n'osais lui répliquer. Pourtant je me hasardai à lui dire modestement: §225 --Madame, je ne sais pas tout cela. Je m'occupe exclusivement de l'étude du _phaseolus_. §226 Elle ne comprit pas que je lui parlais du haricot, et avoua qu'elle ne connaissait pas cette plante rare. |
|
||||||