George Sand | Nouvelles lettres d'un voyageur | Italie | Rome

Rome, 25 mars 185... (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §14

C'est un bel endroit, une vue magnifique sur Rome, l'Agro-Romano et la mer. De petites collines un peu plantées, chose rare ici, font un premier plan agréable. Le palais est encore de ceux qui résolvent le problème d'être très-vastes à l'intérieur et très-petits d'aspect extérieur. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §16

En général, tout me paraît trop petit ou trop grand, depuis que je suis à Rome. Quant à la végétation, cela est certain, les arbres de nos climats y sont pauvres, et les essences intermédiaires n'y atteignent pas la santé et l'ampleur qu'elles ont dans nos campagnes et dans nos jardins. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §17

En revanche, les plantes indigènes sont d'une taille démesurée, et le même contraste pénible que l'on remarque dans les édifices se fait sentir dans la nature. On dirait que cette dernière est aristocrate comme la société et qu'elle ne veut pas souffrir de milieu entre les géants et les pygmées, sur cette terre de la papauté. Ces ruines de la ville des empereurs au milieu des petites bâtisses de la ville moderne, et ces énormes pins d'Italie au milieu des humbles bosquets et des courts buissons de la villégiature, me font l'effet de magnifiques cardinaux entourés de misérables capucins. Et puis, quels que soient les repoussoirs, il y a un manque constant de proportion entre eux et l'arène désolée qu'ils dominent. Cette campagne de Rome, vue de haut et terminée par une autre immensité, la mer, est effrayante d'étendue et de nudité. Rome elle-même, toute vaste qu'elle est, s'y perd. Ses lignes, tant vantées par les artistes italianomanes, sont courtes et crues, crues surtout; et ce soleil, que l'on me disait devoir tout enchanter, un beau et chaud soleil, en effet! accuse plus durement encore ces contours déjà si secs. Je comprends maintenant les ingristes, que je trouvais un peu trop livrés à la convention, au _style_, comme ils disent. Je vois qu'ils ont, au contraire, trop de conscience et d'exactitude, et que la réalité prend ici cette physionomie de froide âpreté qui me gênait chez eux. Il faudrait adoucir ce caractère au lieu de le faire prédominer, car ce n'est pas là sa beauté, c'est son défaut. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §18

Le séjour de Rome doit nécessairement entraîner à cette manière de traduire la nature. L'oeil s'y fait, l'âme s'en éprend. C'est pour cela, indépendamment de son grand savoir, que M. Ingres a eu une école homogène. Mais, si on ne se défend pas de cette impression, on risque de tomber dans les tons froids ou criards, dans les modelés insuffisants, dans les contours incrustés au mur, de la fresque primitive. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §19

L'abandon de ces oiseaux étrangers, objets de luxe dans la demeure princière, était, du reste, très en harmonie avec celui qui se faisait sentir dans le parc. La même malpropreté que dans les rues de Rome, les mêmes souillures sur les fleurs que sur les pavés de la ville éternelle. Cela sent le dégoût de la vie. Je crois qu'un spleen profond dévore ici les grandes existences. Je ne sais si elles se l'avouent, mais cela est écrit sur les pierres de leurs maisons à formes coquettes et sur les riantes perspectives de leurs allées abandonnées. Est-ce la saison encore pluvieuse et incertaine qui fait ce désert dans des lieux si beaux? est-ce la dévotion ou l'ennui, ou la tristesse qui retiennent à Rome ces hôtes ingrats envers le printemps? On dit que toutes les villas sont délaissées ou négligées et que celle-ci est encore une des mieux entretenues. J'ai peine à le croire. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §28

Les plus belles girandes de la campagne de Rome sont à Frascati, dans les jardins de la villa Aldobrandini. Ces jardins ont été dessinés et ornés par Fontana, dans les flancs d'une montagne admirablement plantée et arrosée d'eaux vives. Dans un coin du parc, on s'est imaginé de creuser le roc en forme de mascaron, et de faire de la bouche de ce Polyphème une caverne où plusieurs personnes peuvent se mettre à l'abri. Les branches pendantes et les plantes parasites se sont chargées d'orner de barbe et de sourcils cette face fantastique reflétée dans un bassin. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §569

Si, de là, vous suivez l'Apennin jusqu'à Florence, et de Florence jusqu'à Rome, vous trouvez partout, au sein d'une nature splendide de formes, sa plus belle parure, la haute végétation, absente par suite de l'aridité des montagnes, ou supprimée par la main de l'homme, qui ne respecte que l'olivier, le plus utile, mais le plus laid des arbres, quand il n'est pas sept ou huit fois centenaire. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §588

La campagne de Rome, jadis si riche de jardins et de parcs touffus, est désormais, on le sait, une plaine affreuse où l'oeil ne se repose que sur des ruines; mais, au sortir de cette campagne romaine, si mal à propos vantée, quand on a gravi les premières volcaniques des monts Latins, on trouve, dans les immenses parcs des villas et sur les routes (celle d'Albano est justement célèbre sous ce rapport), le chêne vert parvenu à toute son extension formidable. C'est un colosse au feuillage dur, noir et uniforme, au branchage tortueux et violent, que l'on peut regarder sans respect, mais qui ne saurait plaire qu'aux premiers jours du printemps, lorsque la mousse fraîche couvre son écorce jusque sur les rameaux élevés et lui fait une robe de velours vert tendre qui tranche sur sa feuillée sombre et terne. Toute la beauté de l'arbre est alors sur son bois, où le printemps semble s'être glissé mystérieusement à l'insu de son autre éternelle et lugubre verdure. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §589

Mais, pour chérir exclusivement cette végétation méridionale, il faut n'avoir pas aimé auparavant celle de nos latitudes plus douces et plus voilées. Tout est rude sous l'oeil de Rome. Les pâles oliviers y sont durs encore par leur sèche opposition avec les autres arbres trop noirs. Les bosquets splendides de buis, de lauriers et de myrtes sont noirs aussi par leur épaisseur, et leurs âcres parfums sont en harmonie avec leur inflexible attitude. Le soleil éclate sur toutes ces feuilles cassantes qui le reçoivent comme autant de miroirs; il glisse ses rayons crus sous les longues allées ténébreuses et les raie de sillons lumineux trop arrêtés, parfois bizarres. Il ne faut point être ingrat, cela est parfois splendide, surtout quand les rayons tombent sur des tapis de violettes, de cyclamens et d'anémones qui jonchent la terre jusque dans les coins les plus sauvages, ou sur les ruisseaux cristallins qui sautent, écument et babillent entre les grosses racines des arbres; mais, en général, l'oeil, comme la pensée, est en lutte contre la lumière et contre l'ombre qui, trop vigoureuses toutes deux, se heurtent plus souvent qu'elles ne se combinent et ne s'associent. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §592