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Toutes les citations de ce lieu:
J'ai passé un mois seulement sur le rivage de la mer bleue. Le _rapide_,--c'est ainsi que les Méridionaux appellent le train que l'on prend à Paris à sept heures du soir, nous déposait à Marseille le lendemain à midi. Une heure après, il nous remportait à Toulon.
(Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand) §191 Je regrette toujours de ne plus m'arrêter à Marseille: les environs sont aussi beaux que ceux des autres stations du littoral, plus beaux peut-être, si mes souvenirs ne m'ont pas laissé d'illusions. Ce que j'en vois en gagnant Toulon, où nous sommes attendus, me semble encore plein d'intérêt. Le massif de Carpiagne, qui s'élève à ma droite et que j'ai flairé un peu autrefois sans avoir la liberté d'y pénétrer,--j'accompagnais un illustre et cher malade que tu as connu et aimé,--m'apparaît toujours comme un des coins ignorés du vulgaire, où l'artiste doit trouver une de ses oasis. C'est pourtant l'aridité qui fait la beauté de celle-ci. C'est un massif pyramidal qui s'étoile à son sommet en nombreuses arêtes brisées, avec des coupures à pic, des dentelures aiguës, des abîmes et des redressements brusques. Tout cela n'est pas de grande dimension et paraît sans doute de peu d'importance à ceux qui mesurent le beau à la toise; autant que mon oeil peut apprécier ce monument naturel, il a de six à sept cents mètres d'élévation, et ses verticales nombreuses ont peut-être trois ou quatre cents pieds. Peu m'importe; l'oeil voit immense ce qui est construit dans de belles proportions, et le Lapithe qui a taillé cette montagne à grands coups de massue était un artiste puissant, quelque demi-dieu ancêtre du génie qui s'incorpora et se personnifia dans Michel-Ange.
(Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand) §192 La côte largement déchirée que l'on suit jusqu'à Toulon, et où l'oeil plonge par échappées, est merveilleusement belle; nous la savons par coeur, mon fils et moi. Nous la revoyons avec d'autant plus de plaisir que nous la connaissons mieux. Voilà le Bec-de-l'Aigle, le beau rocher de la Ciotat, le Brusc et les îles des Embiez, la colline de Sixfours, toutes stations amies dont je sais le dessus et le dessous, dont les plantes sont dans mon herbier et les pierres sur mon étagère. Je sais que derrière ces pins tordus par le vent de mer s'ouvrent des ravins de phyllade lilas qu'un rayon de soleil fait briller comme des parois d'améthyste sablées d'or. La colline qui s'avance au delà a les entrailles toutes roses sablées d'argent, l'or et l'argent des _chats_, comme on appelle en minéralogie élémentaire la poudre éclatante des roches micacées ou talqueuses.--Les _Frères_, ces écueils jumeaux, pics engloutis qui lèvent la tête au milieu du flot, sont noirs comme l'encre à la surface, et je n'ai pas trouvé de barque qui voulût m'y conduire pour explorer leurs flancs. Dans cette saison-là, le mistral soufflait presque toujours. Aujourd'hui, il est anodin, et à peine avons-nous embrassé à la gare de Toulon les chers amis à qui nous y avions donné rendez-vous, que nous sautons avec eux dans un fiacre, et nous voici à trois heures à Tamaris. Soleil splendide, des fleurs partout, nos vêtements d'hiver nous pèsent. Hier, à pareille heure, nous nous chauffions à Paris, le nez dans les cendres. Ce voyage n'est qu'une enjambée de l'hiver à l'été.
(Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand) §195 C'est bien aussi ce que me conseillait le docteur qui m'a soigné ici il y a sept ans, et que j'ai retrouvé hier soir plus jeune que moi, toujours charmant, sensible et tendre. Je l'aimai à la première vue, cet ami des malades, cet être aimable et sympathique qui apporte la santé ou l'espérance dans ses beaux yeux septuagénaires, toujours remplis de cette flamme méridionale si communicative. Certains vieux médecins de province sont des figures que l'on ne retrouvera plus: Lallemant et Cauvières, qui sont partis au milieu d'une sénilité adorable, Auban à Toulon, Maure à Grasse, Morère à Palaiseau, Vergne à Cluis, et tant d'autres qui sont encore bien vivants et solides, et qui exercent dans leur milieu une sorte de royauté paternelle. Jamais riches, ils ont pratiqué la charité sur des bases trop larges; tous aisés, ils n'ont pas eu de vices; tous hommes de progrès, fils directs de la Révolution, ils ont traversé dans leur jeunesse les déboires de la Restauration, ils ont lutté contre la théorie de l'étouffement, ils luttent toujours: ils ont été hommes du temps qu'on mettait sa gloire à être homme avant tout. Ils sont devenus savants avec un but d'apostolat qu'ils poursuivent encore en dépit de la mode qui a créé le problème de la science pour la science, comme elle avait inventé l'art pour l'art dans un sens étroit et faux.
(Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand) §202 Le lendemain, en quatre heures, nous gagnons Cannes. Le trajet le long de la mer est aussi beau que celui de Marseille à Toulon, et tout cela se ressemble sans s'identifier. Ce qui est nouveau d'aspect pour moi, c'est la chaîne des Mores, montagnes couvertes de forêts et d'une tournure fière avec un air sombre. On les côtoie et on entre dans les contre-forts de l'Estérel, massif superbe de porphyre rouge découpé tout autrement que la Carpiagne, qui est calcaire et disloquée. L'Estérel a la physionomie d'une chose d'art, des mouvements logiques et voulus comme les ont généralement les roches éruptives. Ses sommets ont peu de brèche, ses dents s'arrondissent comme des bouillonnements saisis d'un brusque refroidissement. Rien ne prouve que telle soit la cause de ces formes arrêtées et solides, mais l'esprit s'en empare comme d'une raison d'être des ligues moutonnées qui festonnent le ciel et qui descendent en bondissements jusque dans la mer. Petites montagnes, collines en réalité, mais si élégantes et si fières qu'elles paraissent imposantes. Une grande variété de groupements, rentrant dans l'unité de plans de la structure générale, peu de blocs isolés ou détachés là où l'homme n'a pas mis la main; des murailles droites inexpugnables, des plissements soudains arrêtés par des mamelonnements tumultueux qui se dressent en masses homogènes, compactes, d'une grande puissance. Rien ici ne sent le désastre et l'effondrement. Rien ne fait songer aux cataclysmes primitifs. C'est un édifice et non une ruine; la végétation y prend ses ébats, et le mois de mai doit y être un enchantement.
(Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand) §206 Il fait beaucoup plus doux au golfe Juan qu'au golfe de Toulon. Le mistral y est moins rude, moins froid, plus vite passé; mais au baisser du soleil, l'air se refroidit plus vite et la soirée est véritablement froide, jusqu'au moment où la nuit est complète. Alors il y a un adoucissement remarquable de l'atmosphère jusqu'au retour du matin. En dépit de ces bénignes influences, la végétation est beaucoup plus avancée à Toulon: pourquoi?
(Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand) §217 Après un mois d'excursions dans les environs du littoral, nous sommes revenus avec nos amis à Toulon, où d'autres amis nous attendaient, et j'ai voulu revoir avec eux toutes les régions montagneuses de la Provence où se brise le mistral et où la vraie beauté du climat donne asile à la flore de l'Afrique et à celle des Alpes de Savoie. C'était encore trop tôt. Les clématites qui revêtent des arbres entiers étaient encore sèches. Les belles plantes n'étaient pas fleuries. N'importe, le lieu était toujours ce qu'il est, un des plus beaux du monde.
(Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand) §248 Ce lieu s'appelle Montrieux, il est situé sur les hauteurs près des sources du Gapeau, à trente-deux kilomètres de Toulon. La route est belle, on va vite. On traverse des régions maigres et sèches, des collines pelées ou revêtues de terrasses d'oliviers petits et laids. Ce n'est pas avant Cannes qu'il faut voir l'olivier, on le prendrait en haine; mais là il est de plus en plus splendide jusqu'à Menton. On ne le taille pas, il devient futaie, il est monumental et primitif.
(Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand) §249 |
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