George Sand | Nouvelles lettres d'un voyageur | France | Provence

Sur les sommets herbus de l'Auvergne, il y a des jardins de gentianes et de statices d'une beauté inouïe et d'un parfum exquis. Dans les Pyrénées, à Gèdres entre autres, sur la croupe du Cambasque près de Cauterets, au bord de la Creuse, dans les âpres micaschistes redressés, dans certains méandres de l'Indre, dans les déchirures calcaires de la Savoie, dans les oasis de la Provence, où nous avons été ensemble avant la saison des fleurs, mais que j'avais explorés en bonne saison, il y a des sanctuaires où vous passeriez des heures sans rien cueillir et sans oser rien fouler, si une seule fois vous avez voulu vous rendre bien compte de la beauté d'un végétal libre, heureux, complet, intact dans toutes ses parties et servi à souhait par le milieu qu'il a choisi. Si la fleur est l'expression suprême de la beauté chez certaines plantes, il en est beaucoup d'autres dont l'anthèse est mystérieuse ou peu apparente et qui n'en sont pas moins admirables. Vous n'êtes pas insensible, je le sais, à la grâce de la structure et à la fraîcheur du feuillage, car vous aimez passionnément tout ce qui est beau. Eh bien, il y a dans la flore la plus vulgaire une foule de choses infiniment belles que vous n'aimez pas encore parce que vous ne les voyez pas encore. Ce n'est pas votre intelligence qui s'y refuse, c'est votre oeil qui ne s'est pas exercé à tout voir. Pourtant votre oeil est jeune; le mien est fatigué, presque éteint, et il distingue un tout petit brin d'herbe à physionomie nouvelle. C'est qu'il est dressé à la recherche comme le chien à la chasse; et voilà le plaisir, voilà l'amusement muet, mais ardent et continu que chacun peut acquérir, si bon lui semble. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §115

Mais non, mon cher _Micro_, je ne suis plus au pays des anémones, je suis au doux pays de la famille, où vient de nous fleurir une petite plante plus intéressante que toutes celles de nos herbiers. Le beau soleil qui rit dans sa chambre et la douce brise de printemps qui effleure son rideau de gaze sont les divinités que j'invoque en ce moment pour elle, et je laisse les cactus et les dattiers de la Provence aux baisers du mistral, qu'ils ont la force de supporter. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §190

Le lendemain, il faisait un vent assez aigre à l'île Sainte-Marguerite. La _passerina hirsuta_ tapisse le rivage du côté ouest. Elle est en fleurs blanche et jaunes. On me dit qu'elle ne croît que là dans toute la Provence. Par exemple, elle abonde au Brusc, dans les petites anses qui déchiquettent le littoral, mais toujours tournée vers l'occident. Est-ce un hasard ou une habitude? (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §218

Mon cher ami, après avoir vu cette limite méridionale incomparablement belle de notre France, j'ai reporté ma pensée tout naturellement à la limite nord que je côtoyais l'automne dernier, et j'ai trouvé mon coeur plus tendre pour le pays des vents tièdes et des grands arbres baignés de brume. Le souvenir que l'on emporte des côtes de Normandie, c'est un parfum de forêts et d'algues qui s'attache à vous: ce qui vous reste des rivages de la Provence, c'est un vertige de lumière et d'éblouissements. Et ce qu'il y a encore de mieux, c'est notre France centrale, avec son climat souple et chaud, ses hivers rapidement heurtés de glace et de soleil, ses pluies abondantes et courtes, sa flore et sa faune variées comme le sol, où s'entre-croisent les surfaces des diverses formations géologiques, son caractère éminemment rustique, son éloignement des grands centres d'activité industrielle, ses habitudes de silence et de sécurité. Je l'ai passionnément aimé, notre humble et obscur pays, parce qu'il était mon pays et que j'avais reçu de lui l'initiation première; je l'aime dans ma vieillesse avec plus de tendresse et de discernement, parce que je le compare aux nombreuses stations où j'ai cherché ou rêvé un nid. Toutes étaient plus séduisantes, aucune aussi propice au fonctionnement normal et régulier de la vie physique et morale. Notre Berry a beau être laid dans la majeure partie de sa surface, il a ses oasis que nous connaissons et que les étrangers ne dénicheront guère. Un petit pèlerinage tous les ans dans nos granits et dans nos micaschistes vaut toutes les excursions dans le nord ou dans le midi de l'Europe pour qui sait apprécier le charme et se passer de l'éclat. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §242

Après un mois d'excursions dans les environs du littoral, nous sommes revenus avec nos amis à Toulon, où d'autres amis nous attendaient, et j'ai voulu revoir avec eux toutes les régions montagneuses de la Provence où se brise le mistral et où la vraie beauté du climat donne asile à la flore de l'Afrique et à celle des Alpes de Savoie. C'était encore trop tôt. Les clématites qui revêtent des arbres entiers étaient encore sèches. Les belles plantes n'étaient pas fleuries. N'importe, le lieu était toujours ce qu'il est, un des plus beaux du monde. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §248

Faire travailler, donner de l'ouvrage aux pauvres, c'est le classique devoir des propriétaires dans les pays habités; mais, en Provence, au coeur de ces roches revêches, où le petit propriétaire suffit tout au plus à sa tâche ingrate, il n'y a pas de bras à employer. Tous les travaux du littoral sont faits par des étrangers, et les forêts de l'État, qui remplissent les gorges de la montagne, seraient et sont probablement plus utiles aux journaliers sans ouvrage que les terres arables des chartreux. Si leur établissement emploie quelques pauvres diables, c'est parce qu'il ne peut se passer de leur aide. En somme, leurs charités, que je ne nie point, seraient tout aussi bien répandues par de simples particuliers qui n'auraient pas la tête rasée en couronne et porteraient des souliers au lieu de porter des sandales. Le luxe archéologique de leur costume peut encore poser pour le peintre; voilà tout l'emploi qui lui reste. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §278

Il y aurait pourtant ici, dans ce lieu enchanté, le long de ces eaux limpides, au pied de ces roches théâtrales, sous l'ombre fraîche de ces beaux arbres, dans ces clairières baignées de soleil où croissent de si belles fleurs et de si sveltes graminées, une vie à vivre dans les délices de l'étude ou du recueillement. Cette oasis de la Provence n'existe pas pour rien, elle n'a pas été créée pour des chartreux, ni même pour des entomologistes exclusifs; sa beauté suave appartient au peintre, au poëte, au philosophe, à l'érudit, à l'amant et à l'ami, tout comme au botaniste et au géologue. Il faudrait être tout cela pour habiter ce sanctuaire. Où sont les hommes dignes de s'y réfugier et de le posséder avec le respect qu'il inspire? Voilà ce que l'on se demande chaque fois que l'on rencontre un vestige du beau primitif, dans des conditions de douceur appropriées à l'existence humaine. On pourrait vivre ici de chasse et de pêche, de fruits et de légumes; le sol est excellent. On n'y serait pas enfermé et séparé du reste des hommes; les chemins sont beaux en toute saison, et il faudrait d'ailleurs y vivre en famille, car sans famille il n'y a rien à la longue qui vaille sous le ciel. Il faudrait aussi y être tous occupés de choses tour à tour intellectuelles et pratiques, que le ménage occupât les femmes sans les abrutir, et que le travail passionnât les hommes sans les absorber et les rendre insociables. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §280

En résumé, les arbres à feuillage persistant ont plus d'audace et d'étrangeté dans leur attitude; mais ils manquent tout à fait de cette finesse de tons et de cette grâce de contours qui caractérisent les essences forestières de nos climats. Les cyprès monumentaux de la villa Mandragone, à Frascati, ont, à coup sûr, un grand caractère; mais ces plantes à centuple tige, réunies en faisceau comme des colonnettes sarrasines, ressemblent trop à de l'architecture. Ils sont si noirs qu'ils font tache dans l'ensemble. La brise ne les caresse point, la tempête seule les émeut. Aussi, quand, aux approches du Clitumne et de l'Arno, on revoit les peupliers et les saules, on croit reprendre possession de l'air et de la vie. En Provence, on se croit encore un peu trop en Italie et pas assez en France; mais, quand on gagne nos provinces du Centre, moins riches de grands mouvements du sol, on est dédommagé par l'abondance et la tranquille majesté de la végétation. Les noyers énormes des bords de la Creuse sont mille fois plus beaux que les beaux orangers de Majorque, et il semble que, dans la variété harmonieuse de nos arbres indigènes, les tilleuls, les érables, les trembles, les aunes, les charmes, les cormiers, les frênes, etc., il y ait quelque chose qui ressemble à l'intelligence étendue et profonde des artistes féconds, comparée au génie étroit et orgueilleux des poëtes monocordes. (Nouvelles lettres d'un voyageur, George Sand)  §594