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Hutin ne l'écoutait plus, entamait l'éloge de la place Clichy. Il y connaissait une jeune fille, qui était si convenable, que les acheteuses n'osaient s'adresser à elle, de peur de l'humilier. Ensuite, il rapprocha son couvert, il raconta qu'il avait fait cent quinze francs pendant la semaine; oh! une semaine épatante, Favier laissé à cinquante-deux francs, tout le tableau de ligne roulé; et ça se voyait, n'est-ce pas? il bouffait la monnaie, il ne se coucherait pas avant d'avoir liquidé les cent quinze francs. Puis, comme il se grisait, il tomba sur Robineau, ce gringalet de second qui affectait de se tenir à part, au point de ne pas vouloir, dans la rue, marcher avec un de ses vendeurs.
(Au bonheur des dames,Emile Zola)
§1024 -- Mais il faudrait des fonds considérables... L'année dernière, une idée m'a bien travaillé la tête. Je suis convaincu qu'on trouverait encore, dans Paris, la clientèle d'un ou deux grands magasins; seulement il faudrait choisir le quartier. Le Bon Marché a la rive gauche, le Louvre tient le centre; nous accaparons, au Bonheur, les quartiers riches de l'ouest. Reste le nord, où l'on pourrait créer une concurrence à la place Clichy. Et j'avais découvert une situation superbe, près de l'Opéra...
(Au bonheur des dames,Emile Zola)
§2203 Ce furent d'abord deux mois de terrible gêne. Ne pouvant plus payer la pension de Pépé, elle l'avait repris et le couchait sur une vieille bergère prêtée par Bourras. Il lui fallait strictement trente sous chaque jour, le loyer compris, en consentant à vivre elle-même de pain sec, pour donner un peu de viande à l'enfant. La première quinzaine encore, les choses marchèrent: elle était entrée avec dix francs en ménage, puis elle eut la chance de retrouver l'entrepreneuse de cravates, qui lui paya ses dix-huit francs trente. Mais, ensuite, son dénuement devint complet. Elle eut beau se présenter dans les magasins, à la place Clichy, au Bon Marché, au Louvre: la morte-saison arrêtait partout les affaires, on la renvoyait à l'automne, plus de cinq mille employés de commerce, congédiés comme elle, battaient le pavé, sans place. Alors, elle tâcha de se procurer de petits travaux; seulement dans son ignorance de Paris, elle ne savait où frapper, acceptait des besognes ingrates, ne touchait même pas toujours son argent. Certains soirs, elle faisait dîner Pépé tout seul, d'une soupe, en lui disant qu'elle avait mangé dehors; et elle se mettait au lit, la tête bourdonnante, nourrie par la fièvre qui lui brûlait les mains. Lorsque Jean tombait au milieu de cette pauvreté, il se traitait de scélérat, avec une telle violence de désespoir, qu'elle était obligée de mentir; souvent, elle trouvait encore le moyen de lui glisser une pièce de quarante sous, pour lui prouver qu'elle avait des économies. Jamais elle ne pleurait devant ses enfants. Les dimanches où elle pouvait faire cuire un morceau de veau dans la cheminée, à genoux sur le carreau, l'étroite pièce retentissait d'une gaieté de gamins, insoucieux de l'existence. Puis, Jean retourné chez son patron, Pépé endormi, elle passait une nuit affreuse, dans l'angoisse du lendemain.
(Au bonheur des dames,Emile Zola)
§1326 Quand on arriva au boulevard de Clichy, la voiture roula plus vite, on entendit l'essoufflement du monde, la hâte inconsciente du cortège, pressé d'en finir. Ce que Bourras ne disait pas nettement, c'était la misère noire où il était tombé, la tête perdue dans les tracas du petit boutiquier qui sombre et qui s'entête pour durer, sous la grêle des protêts. Denise, au courant de sa situation, rompit enfin le silence, en murmurant d'une voix de prière:
(Au bonheur des dames,Emile Zola)
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