France | Carpiagne


Le lendemain, en quatre heures, nous gagnons Cannes. Le trajet le long de la mer est aussi beau que celui de Marseille à Toulon, et tout cela se ressemble sans s'identifier. Ce qui est nouveau d'aspect pour moi, c'est la chaîne des Mores, montagnes couvertes de forêts et d'une tournure fière avec un air sombre. On les côtoie et on entre dans les contre-forts de l'Estérel, massif superbe de porphyre rouge découpé tout autrement que la Carpiagne, qui est calcaire et disloquée. L'Estérel a la physionomie d'une chose d'art, des mouvements logiques et voulus comme les ont généralement les roches éruptives. Ses sommets ont peu de brèche, ses dents s'arrondissent comme des bouillonnements saisis d'un brusque refroidissement. Rien ne prouve que telle soit la cause de ces formes arrêtées et solides, mais l'esprit s'en empare comme d'une raison d'être des ligues moutonnées qui festonnent le ciel et qui descendent en bondissements jusque dans la mer. Petites montagnes, collines en réalité, mais si élégantes et si fières qu'elles paraissent imposantes. Une grande variété de groupements, rentrant dans l'unité de plans de la structure générale, peu de blocs isolés ou détachés là où l'homme n'a pas mis la main; des murailles droites inexpugnables, des plissements soudains arrêtés par des mamelonnements tumultueux qui se dressent en masses homogènes, compactes, d'une grande puissance. Rien ici ne sent le désastre et l'effondrement. Rien ne fait songer aux cataclysmes primitifs. C'est un édifice et non une ruine; la végétation y prend ses ébats, et le mois de mai doit y être un enchantement. (Nouvelles lettres d'un voyageur,George Sand)   §206

Quittons cet Atlas en miniature de la Carpiagne, où le soleil dessine avec de grands éclats de lumière coupés d'ombres vaporeuses les contours rudes de formes, chatoyants de couleur comme l'opale. Notre déesse Flore cache-t-elle dans ces fentes arides et nues en apparence les petites raretés du fond de sa corbeille? Probablement; mais le convoi brutal nous emporte au loin et s'engouffre sous des tunnels interminables où il fait noir et froid. On entre dans l'Érèbe, un sens païen de voyage aux enfers se formule dans la pensée; ce bruit aigre et déchirant de la vapeur, ce rugissement étouffé de la rotation, cette obscurité qui consterne l'âme, c'est l'effroi de la course vers l'inconnu. L'esprit ne sent plus la vie que par le regret de la perdre, et l'impatience de la retrouver. Mais voici une lueur glauque: est-ce la porte du Tartare ou celle d'un monde nouveau plus beau que l'ancien? C'est la lumière, c'est le soleil, c'est la vie. La mort n'est peut-être que le passage d'un tunnel. (Nouvelles lettres d'un voyageur,George Sand)   §194

Je regrette toujours de ne plus m'arrêter à Marseille: les environs sont aussi beaux que ceux des autres stations du littoral, plus beaux peut-être, si mes souvenirs ne m'ont pas laissé d'illusions. Ce que j'en vois en gagnant Toulon, où nous sommes attendus, me semble encore plein d'intérêt. Le massif de Carpiagne, qui s'élève à ma droite et que j'ai flairé un peu autrefois sans avoir la liberté d'y pénétrer,--j'accompagnais un illustre et cher malade que tu as connu et aimé,--m'apparaît toujours comme un des coins ignorés du vulgaire, où l'artiste doit trouver une de ses oasis. C'est pourtant l'aridité qui fait la beauté de celle-ci. C'est un massif pyramidal qui s'étoile à son sommet en nombreuses arêtes brisées, avec des coupures à pic, des dentelures aiguës, des abîmes et des redressements brusques. Tout cela n'est pas de grande dimension et paraît sans doute de peu d'importance à ceux qui mesurent le beau à la toise; autant que mon oeil peut apprécier ce monument naturel, il a de six à sept cents mètres d'élévation, et ses verticales nombreuses ont peut-être trois ou quatre cents pieds. Peu m'importe; l'oeil voit immense ce qui est construit dans de belles proportions, et le Lapithe qui a taillé cette montagne à grands coups de massue était un artiste puissant, quelque demi-dieu ancêtre du génie qui s'incorpora et se personnifia dans Michel-Ange. (Nouvelles lettres d'un voyageur,George Sand)   §192

Il y a, n'est-ce pas? dans la nature, des formes qui nous font penser à tel ou tel maître, bien que le rapport ne soit pas matériellement saisissable entre l'oeuvre de la planète et celle de l'artiste. Un rocher de la Carpiagne ou de l'Estérel ne ressemble pas à la chapelle des Médicis ni au Moïse, et pourtant ces grandes figures de la civilisation idéalisée viennent, dans notre rêverie, s'asseoir sur les sommets de ces temples barbares et primitifs. C'est que le beau engendre la postérité du beau, qui, parlant du fait et passant par tous les perfectionnements que la pensée lui donne, garde comme air de famille les qualités de hardiesse, d'âpreté ou de grâce du type fruste. Michel-Ange voyait-il avec nos yeux d'aujourd'hui les croupes et les attaches d'une montagne plus ou moins belle? Qu'importe! il avait toutes les Alpes dans la poitrine, et il portait l'Atlas dans son cerveau. (Nouvelles lettres d'un voyageur,George Sand)   §193