France | Balbec


Mais rien ne ressemblait moins non plus à ce Balbec réel que celui dont j?avais souvent rêvé, les jours de tempête, quand le vent était si fort que Françoise en me menant aux Champs-Élysées me recommandait de ne pas marcher trop près des murs pour ne pas recevoir de tuiles sur la tête et parlait en gémissant des grands sinistres et naufrages annoncés par les journaux. Je n?avais pas de plus grand désir que de voir une tempête sur la mer, moins comme un beau spectacle que comme un moment dévoilé de la vie réelle de la nature; ou plutôt il n?y avait pour moi de beaux spectacles que ceux que je savais qui n?étaient pas artificiellement combinés pour mon plaisir, mais étaient nécessaires, inchangeables,?les beautés des paysages ou du grand art. Je n?étais curieux, je n?étais avide de connaître que ce que je croyais plus vrai que moi-même, ce qui avait pour moi le prix de me montrer un peu de la pensée d?un grand génie, ou de la force ou de la grâce de la nature telle qu?elle se manifeste livrée à elle-même, sans l?intervention des hommes. De même que le beau son de sa voix, isolément reproduit par le phonographe, ne nous consolerait pas d?avoir perdu notre mère, de même une tempête mécaniquement imitée m?aurait laissé aussi indifférent que les fontaines lumineuses de l?Exposition. Je voulais aussi pour que la tempête fût absolument vraie, que le rivage lui-même fût un rivage naturel, non une digue récemment créée par une municipalité. D?ailleurs la nature par tous les sentiments qu?elle éveillait en moi, me semblait ce qu?il y avait de plus opposé aux productions mécaniques des hommes. Moins elle portait leur empreinte et plus elle offrait d?espace à l?expansion de mon c?ur. Or j?avais retenu le nom de Balbec que nous avait cité Legrandin, comme d?une plage toute proche de «ces côtes funèbres, fameuses par tant de naufrages qu?enveloppent six mois de l?année le linceul des brumes et l?écume des vagues». (Du côté de chez Swann,Marcel Proust)   §1013

Et hélas, il défendit aussi d?une façon absolue qu?on me laissât aller au théâtre entendre la Berma; l?artiste sublime, à laquelle Bergotte trouvait du génie, m?aurait en me faisant connaître quelque chose qui était peut-être aussi important et aussi beau, consolé de n?avoir pas été à Florence et à Venise, de n?aller pas à Balbec. On devait se contenter de m?envoyer chaque jour aux Champs-Elysées, sous la surveillance d?une personne qui m?empêcherait de me fatiguer et qui fut Françoise, entrée à notre service après la mort de ma tante Léonie. Aller aux Champs-Élysées me fut insupportable. Si seulement Bergotte les eût décrits dans un de ses livres, sans doute j?aurais désiré de les connaître, comme toutes les choses dont on avait commencé par mettre le «double» dans mon imagination. Elle les réchauffait, les faisait vivre, leur donnait une personnalité, et je voulais les retrouver dans la réalité; mais dans ce jardin public rien ne se rattachait à mes rêves. (Du côté de chez Swann,Marcel Proust)   §1020

«On y sent encore sous ses pas, disait-il, bien plus qu?au Finistère lui-même (et quand bien même des hôtels s?y superposeraient maintenant sans pouvoir y modifier la plus antique ossature de la terre), on y sent la véritable fin de la terre française, européenne, de la Terre antique. Et c?est le dernier campement de pêcheurs, pareils à tous les pêcheurs qui ont vécu depuis le commencement du monde, en face du royaume éternel des brouillards de la mer et des ombres.» Un jour qu?à Combray j?avais parlé de cette plage de Balbec devant M. Swann afin d?apprendre de lui si c?était le point le mieux choisi pour voir les plus fortes tempêtes, il m?avait répondu: «Je crois bien que je connais Balbec! L?église de Balbec, du XIIe et XIIIe siècle, encore à moitié romane, est peut-être le plus curieux échantillon du gothique normand, et si singulière, on dirait de l?art persan.» Et ces lieux qui jusque-là ne m?avaient semblé que de la nature immémoriale, restée contemporaine des grands phénomènes géologiques,?et tout aussi en dehors de l?histoire humaine que l?Océan ou la grande Ourse, avec ces sauvages pêcheurs pour qui, pas plus que pour les baleines, il n?y eut de moyen âge?, ç?avait été un grand charme pour moi de les voir tout d?un coup entrés dans la série des siècles, ayant connu l?époque romane, et de savoir que le trèfle gothique était venu nervurer aussi ces rochers sauvages à l?heure voulue, comme ces plantes frêles mais vivaces qui, quand c?est le printemps, étoilent çà et là la neige des pôles. Et si le gothique apportait à ces lieux et à ces hommes une détermination qui leur manquait, eux aussi lui en conféraient une en retour. J?essayais de me représenter comment ces pêcheurs avaient vécu, le timide et insoupçonné essai de rapports sociaux qu?ils avaient tenté là, pendant le moyen âge, ramassés sur un point des côtes d?Enfer, aux pieds des falaises de la mort; et le gothique me semblait plus vivant maintenant que, séparé des villes où je l?avais toujours imaginé jusque-là, je pouvais voir comment, dans un cas particulier, sur des rochers sauvages, il avait germé et fleuri en un fin clocher. On me mena voir des reproductions des plus célèbres statues de Balbec?les apôtres moutonnants et camus, la Vierge du porche, et de joie ma respiration s?arrêtait dans ma poitrine quand je pensais que je pourrais les voir se modeler en relief sur le brouillard éternel et salé. Alors, par les soirs orageux et doux de février, le vent,?soufflant dans mon c?ur, qu?il ne faisait pas trembler moins fort que la cheminée de ma chambre, le projet d?un voyage à Balbec?mêlait en moi le désir de l?architecture gothique avec celui d?une tempête sur la mer. (Du côté de chez Swann,Marcel Proust)   §1014

L?ambition mondaine était un sentiment que ma grand?mère était si incapable de ressentir et presque de comprendre qu?il lui paraissait bien inutile de mettre tant d?ardeur à la flétrir. De plus elle ne trouvait pas de très bon goût que M. Legrandin dont la s?ur était mariée près de Balbec avec un gentilhomme bas-normand se livrât à des attaques aussi violentes encore les nobles, allant jusqu?à reprocher à la Révolution de ne les avoir pas tous guillotinés. (Du côté de chez Swann,Marcel Proust)   §135

Certes, j?étais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi, m?avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait mis approximativement à leur place dans l?obscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais j?avais beau savoir que je n?étais pas dans les demeures dont l?ignorance du réveil m?avait en un instant sinon présenté l?image distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais pas à me rendormir tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie d?autrefois, à Combray chez ma grand?tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les personnes que j?y avais connues, ce que j?avais vu d?elles, ce qu?on m?en avait raconté. (Du côté de chez Swann,Marcel Proust)   §37