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§1352 «Nous avons sous les yeux une lettre, écrite par cette dame, Mistress Clemm, le matin où elle apprit la mort de l'objet de cet amour infatigable. Ce serait la meilleure requête que nous pourrions faire pour elle, mais nous n'en copierons que quelques mots,--cette lettre est sacrée comme la solitude--pour garantir l'exactitude du tableau que nous venons de tracer, et pour ajouter de la force à l'appel que nous désirons faire en sa faveur:
§1353 «J'ai appris ce matin la mort de mon bien-aimé Eddie[53]...Pouvez-vous me transmettre quelques détails, quelques circonstances?... Oh! n'abandonnez pas votre pauvre amie dans cette amère affliction... Dites à M*** de venir; j'ai à m'acquitter d'une commission envers lui de la part de mon pauvre Eddie... Je n'ai pas besoin de vous prier d'annoncer sa mort et«de bien parler de lui». Je sais que vous le ferez.«Mais dites bien quel affectueux fils il était pour moi», sa pauvre mère désolée!...» §1354 Comme cette pauvre femme se préoccupe de la réputation de son fils! Que c'est beau! que c'est grand! Admirable créature, autant ce qui est libre domine ce qui est fatal, autant l'esprit est au-dessus de la chair, autant son affection plane sur toute les affections humaines! Puissent nos larmes traverser l'Océan, les larmes de tous ceux qui, comme ton pauvre Eddie, sont malheureux, inquiets, et que la misère et la douleur ont souvent traînés à la débauche, puissent-elles aller rejoindre ton coeur! Puissent ces lignes, empreintes de la plus sincère et de la plus respectueuse admiration, plaire à tes yeux maternels! Ton image quasi divine voltigera incessamment au-dessus du martyrologe de la littérature! §1355 La mort de M. Poe causa en Amérique une réelle émotion De différentes parties de l'Union s'élevèrent de véritables témoignages de douleur. La mort fait quelquefois pardonner bien des choses. Nous sommes heureux de mentionner une lettre de M Longfellow qui lui fait d'autant plus d'honneur qu'Edgar Poe l'avait fort maltraité. «Quelle mélancolique fin, que celle de M. Poe, un homme si richement doué de génie! Je ne l'ai jamais connu personnellement, mais j'ai toujours eu une haute estime pour sa puissance de prosateur et de poëte. Sa prose est remarquablement vigoureuse, directe,«et néanmoins abondante», et son vers exhale un charme particulier de mélodie, une atmosphère de vraie poésie qui est tout à fait envahissante. L'âpreté de sa critique, je ne l'ai jamais attribuée qu'à l'irritabilité d'une nature ultra-sensible, exaspérée par toute manifestation du faux.» §1356 Il est plaisant, avec son«abondance», le prolixe auteur d'»Évangéline». Prend-il donc Edgar Poe pour un miroir? §1357 §1358 II §1359 C'est un plaisir très-grand et très-utile que de comparer les traits d'un grand homme avec ses oeuvres. Les biographies, les notes sur les moeurs, les habitudes, le physique des artistes et des écrivains ont toujours excité une curiosité bien légitime. Qui n'a cherché quelquefois l'acuité du style et la netteté des idées d'Érasme dans le coupant de son profil, la chaleur et le tapage de leurs oeuvres dans la tête de Diderot et dans celle de Mercier, où un peu de fanfaronnade se mêle à la bonhomie, l'ironie opiniâtre dans le sourire persistant de Voltaire, sa grimace de combat, la puissance de commandement et de prophétie dans l'oeil jeté à l'horizon, et la solide figure de Joseph de Maistre, aigle et boeuf tout à la fois? Qui ne s'est ingénié à déchiffrer«la Comédie humaine» dans le front et le visage puissants et compliqués de Balzac? §1360 M. Edgar Poe était d'une taille un peu au-dessous de la moyenne, mais toute sa personne solidement bâtie; ses pieds et ses mains petits. Avant que sa constitution fût attaquée, il était capable de merveilleux traits de force. On dirait que la Nature, et je crois qu'on l'a souvent remarqué, fait à ceux dont elle veut tirer de grandes choses la vie très-dure. Avec des apparences quelquefois chétives, ils sont taillés en athlètes, ils sont bons pour le plaisir comme pour la souffrance. Balzac, en assistant aux répétitions des«Ressources de Quinola», les dirigeant et jouant lui-même tous les rôles, corrigeait des épreuves de ses livres; il soupait avec les acteurs, et quand tout le monde fatigué allait au sommeil, il retournait légèrement au travail. Chacun sait qu'il a fait de grands excès d'insomnie et de sobriété. Edgar Poe, dans sa jeunesse, s'était fort distingué à tous les exercices d'adresse et de force; cela rentrait un peu dans son talent: calculs et problèmes. Un jour il paria qu'il partirait d'un des quais de Richmond, qu'il remonterait à la nage jusqu'à sept milles dans la rivière James, et qu'il reviendrait à pied dans le même jour. Et il le fit. C'était une journée brûlante d'été, et il ne s'en porta pas plus mal. Contenance, gestes, démarche, airs de tête, tout le désignait, quand il était dans ses bons jours, comme un homme de haute distinction. Il était«marqué» par la Nature, comme ces gens qui, dans un cercle, au café, dans la rue,«tirent» l'oeil de l'observateur et le préoccupent. Si jamais le mot: étrange, dont on a tant abusé dans les descriptions modernes, s'est bien appliqué à quelque chose, c'est certainement au genre de beauté de M. Poe. Ses traits n'étaient pas grands, mais assez réguliers, le teint brun clair, la physionomie triste et distraite, et quoiqu'elle ne portât ni le caractère de la colère, ni de l'insolence, elle avait quelque chose de pénible. Ses yeux, singulièrement beaux, semblaient être au premier aspect d'un gris sombre, mais à un meilleur examen ils apparaissaient glacés d'une légère teinte violette indéfinissable. Quant au front, il était superbe, non qu'il rappelât les proportions ridicules qu'inventent les mauvais artistes, quand, pour flatter le génie, ils le transforment en hydrocéphale, mais on eût dit qu'une force intérieure débordante poussait en avant les organes de la perfection et de la construction. Les parties auxquelles les craniologistes attribuent le sens du pittoresque n'étaient cependant pas absentes, mais elles semblaient dérangées, opprimées, coudoyées par la tyrannie hautaine et usurpatrice de la comparaison, de la construction et de la causalité. Sur ce front trônait aussi, dans un orgueil calme, le sens de l'idéalité et du beau absolu, le sens esthétique par excellence. Malgré toutes ces qualités, cette tête n'offrait pas un ensemble agréable et harmonieux. Vue de face, elle frappait et commandait l'attention par l'expression dominatrice et inquisitoriale du front, mais le profil dévoilait certaines absences; il y avait une immense masse de cervelle devant et derrière, et une quantité médiocre au milieu; enfin une énorme puissance animale et intellectuelle, et un manque à l'endroit de la vénérabilité et des qualités affectives. Les échos désespérés de la mélancolie qui traversent les ouvrages de Poe ont un accent pénétrant, il est vrai, mais il faut dire aussi que c'est une mélancolie bien solitaire et peu sympathique au commun des hommes. Je ne puis m'empêcher de rire en pensant aux quelques lignes qu'un écrivain fort estimé aux États-Unis, et dont j'ai oublié le nom, a écrites sur Poe, quelque temps après sa mort. Je cite de mémoire, mais je réponds du sens: «Je viens de relire les ouvrages du regrettable Poe. Quel poëte admirable! Quel conteur surprenant! Quel esprit prodigieux et surnaturel! C'est bien la tête forte de notre pays! Eh bien! je donnerais ses soixante-dix contes mystiques, analytiques et grotesques, tous si brillants et pleins d'idées, pour un bon petit livre du foyer, un livre de famille, qu'il aurait pu écrire avec ce style merveilleusement pur qui lui donnait une si grande supériorité sur nous. Combien M. Poe serait plus grand»! Demander un livre de famille à Edgar Poe! Il est donc vrai que la sottise humaine sera la même sous tous les climats, et que le critique voudra toujours arracher de lourds légumes à des arbustes de délectation. §1361 Poe avait des cheveux noirs, traversés de quelques fils blancs, une grosse moustache hérissée, et qu'il oubliait de mettre en ordre et de lisser proprement. Il s'habillait avec bon goût mais négligemment, comme un gentleman qui a bien autre chose à faire. Ses manières étaient excellentes, très-polies et pleines de certitude. Mais sa conversation mérite une mention particulière. La première fois que je questionnai un Américain là-dessus, il me répondit en riant beaucoup: «Oh! oh! il avait une conversation«qui n'était pas du tout consécutive»!». Après quelques explications, je compris que M. Poe faisait de vastes enjambées dans le monde des idées, comme un mathématicien qui démontrerait devant des élèves déjà très-forts, et qu'il monologuait beaucoup. De fait, c'était une conversation essentiellement nourrissante. Il n'était pas«beau parleur,» et d'ailleurs saparole, comme ses écrits, avait horreur de la convention; mais un vaste savoir, la connaissance de plusieurs langues, de fortes études, des idées ramassées dans plusieurs pays faisaient de cette parole un excellent enseignement. Enfin, c'était un homme à fréquenter pour les gens qui mesurent leur amitié d'après le gain spirituel qu'ils peuvent retirer d'une fréquentation. Mais il paraît que Poe était fort peu difficile sur le choix de son auditoire. Que ses auditeurs fussent capables de comprendre ses abstractions ténues, ou d'admirer les glorieuses conceptions qui coupaient incessamment de leurs lueurs le ciel sombre de son cerveau, il ne s'en inquiétait guère. Il s'asseyait dans une taverne, à côté d'un sordide polisson, et lui développait gravement les grandes lignes de son terrible livre,«Eureka», avec un sang-froid implacable, comme s'il eût dicté à un secrétaire, ou disputé avec Kepler, Bacon ou Swedenborg. C'est là un trait particulier de son caractère. Jamais homme ne s'affranchit plus complètement des règles de la société, s'inquiéta moins des passants, et pourquoi, certains jours, on le recevait dans les cafés de bas-étage, et pourquoi on lui refusait l'entrée des endroits où boivent les«honnêtes gens». Jamais aucune société n'a absous ces choses-là, encore moins une société anglaise ou américaine. Poe avait déjà son génie à se faire pardonner; il avait fait dans«le Messager» une chasse terrible à la médiocrité; sa critique avait été disciplinaire et dure, comme celle d'un homme supérieur et solitaire qui ne s'intéresse qu'aux idées. Il vint un moment où il prit toutes les choses humaines en dégoût, et où la métaphysique seule lui était de quelque chose. Poe, éblouissant par son esprit son pays jeune et informe, choquant par ses moeurs des hommes qui se croyaient ses égaux, devenait fatalement l'un des plus malheureux écrivains. Les rancunes s'ameutèrent, la solitude se fit autour de lui. À Paris, en Allemagne, il eût trouvé facilement des amis qui l'auraient compris et soulagé; en Amérique, il fallait qu'il arrachât son pain. Ainsi s'expliquent parfaitement l'ivrognerie et le changement perpétuel de résidence. Il traversait la vie comme un Saharah, et changeait de place comme un Arabe. §1362 Mais il y a encore d'autres raisons: les douleurs profondes du ménage, par exemple. Nous avons vu que sa jeunesse précoce avait été tout d'un coup jetée dans les hasards de la vie. Poe fut presque toujours seul; de plus, l'effroyable contention de son cerveau et l'âpreté de son travail devaient lui faire trouver une volupté d'oubli dans le vin et les liqueurs. Il tirait un soulagement de ce qui fait une fatigue pour les autres. Enfin, rancunes littéraires, vertiges de l'infini, douleurs de ménage, insultes de la misère, Poe fuyait tout dans le noir de l'ivresse, comme dans le noir de la tombe; car il ne buvait pas en gourmand, mais en barbare; à peine l'alcool avait-il touché ses lèvres, qu'il allait se planter au comptoir, et il buvait coup sur coup, jusqu'à ce que son bon Ange fût noyé, et ses facultés anéanties. Il est un fait prodigieux, mais qui est attesté par toutes les personnes qui l'ont connu, c'est que ni la pureté, ni le fini de son style ni la netteté de sa pensée, ni son ardeur au travail et à des recherches difficiles ne furent altérés par sa terrible habitude. La confection de la plupart de ses bons morceaux a précédé ou suivi une de ses crises. Après l'apparition d'»Eureka», il s'adonna à la boisson avec fureur. À New York, le matin même où la Revue Whig publiait«le Corbeau», pendant que le nom de Poe était dans toutes les bouches et que tout le monde se disputait son poëme, il traversait Broadway[54] en battant les maisons et en trébuchant. |
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