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§1345 À cette dernière visite à Richmond, il fit«deux lectures publiques». Il faut dire un mot de ces lectures qui jouent un grand rôle dans la vie littéraire aux États-Unis. Aucune loi ne s'oppose à ce qu'un écrivain, un philosophe, un poëte, quiconque sait parler, annonce une lecture, une dissertation publique sur un objet littéraire ou philosophique. Il faut la location d'une salle. Chacun paye une rétribution pour le plaisir d'entendre émettre des idées et phraser des phrases telles quelles. Le public vient ou ne vient pas. Dans ce dernier cas, c'est une spéculation manquée comme toute autre spéculation commerciale aventureuse. Seulement, quand la«lecture» doit être faite par un écrivain célèbre, il y a affluence, et c'est une espèce de solennité littéraire. On voit que ce sont les chaires du Collège de France mises à la disposition de tout le monde. Cela fait penser à Andrieux, à La Harpe, à Baour-Lormian, et rappelle cette espèce de restauration littéraire qui se fit après l'apaisement de la Révolution française dans les lycées, les athénées et les casinos.
§1346 Edgar Poe choisit pour sujet de son discours un thème qui est toujours intéressant, et qui a été fort débattu chez nous. Il annonça qu'il parlerait«du principe de la poésie». Il y a, depuis longtemps déjà aux États-Unis, un mouvement utilitaire qui veut entraîner la poésie comme le reste. Il y a là des poëtes humanitaires, des poëtes du suffrage universel, des poëtes abolitionnistes des lois sur les céréales, et des poëtes qui veulent faire bâtir des«work-houses». Je jure que je ne fais aucune allusion à des gens de ce pays-ci. Ce n'est pas ma faute si les mêmes disputes et les mêmes théories agitent différentes nations. Dans ses lectures, Poe leur déclara la guerre. Il ne soutenait pas, comme certains sectaires fanatiques insensés de Goethe et autres poëtes marmoréens et anti-humains, que toute chose belle est essentiellement inutile; mais il se proposait surtout pour objet la réfutation de ce qu'il appelait spirituellement«la grande hérésie poétique des temps modernes.» Cette hérésie, c'est l'idée d'utilité directe. On voit qu'à un certain point de vue, Edgar Poe donnait raison au mouvement romantique français. Il disait: notre esprit possède des facultés élémentaires dont le but est différent. Les unes s'appliquent à satisfaire la rationalité, les autres perçoivent les couleurs et les formes, les autres remplissent un but de construction. La logique, la peinture, la mécanique sont les produits de ces facultés. Et comme nous avons des nerfs pour aspirer les bonnes odeurs, des nerfs pour sentir les belles couleurs, et pour nous délecter au contact des corps polis, nous avons une faculté élémentaire pour percevoir le beau; elle a son but à elle et ses moyens à elle. La poésie est le produit de cette faculté; elle s'adresse au sens du beau et non à un autre.«C'est lui faire injure que de la soumettre au critérium des autres facultés», et elle ne s'applique jamais à d'autres matières qu'à celles qui sont nécessairement la pâture de l'organe intellectuel auquel elle doit sa naissance. Que la poésie soit subséquemment et conséquemment utile, cela est hors de doute, mais ce n'est pas son but; cela vient«par-dessus le marché!» Personne ne s'étonne qu'une halle, un embarcadère ou toute autre construction industrielle, satisfasse aux conditions du beau, bien que ce ne fût pas là le but principal et l'ambition première de l'ingénieur ou de l'architecte. Poe«illustra» sa thèse par différents morceaux de critique appliqués aux poëtes, ses compatriotes, et par des récitations de poëtes anglais. On lui demanda la lecture de son«Corbeau». C'est un poëme dont les critiques américains font grand cas. Ils en parlent comme d'une très-remarquable pièce de versification, au rhythme vaste et compliqué, un savant entrelacement de rimes chatouillant leur orgueil national un peu jaloux des tours de force européens. Mais il paraît que l'auditoire fut désappointé par la déclamation de son auteur, qui ne savait pas faire briller son oeuvre. Une diction pure, mais une voix sourde, une mélopée monotone, une assez grande insouciance des effets musicaux que sa plume savante avait pour ainsi dire indiqués, satisfirent médiocrement ceux qui s'étaient promis comme une fête de comparer le lecteur avec l'auteur. Je ne m'en étonne pas du tout. J'ai remarqué souvent que des poëtes admirables étaient d'exécrables comédiens. Cela arrive souvent aux esprits sérieux et concentrés. Les écrivains profonds ne sont pas orateurs, et c'est bien heureux. §1347 Un très vaste auditoire encombrait la salle. Tous ceux qui n'avaient pas vu Edgar Poe depuis les jours de son obscurité accouraient en foule pour contempler leur compatriote devenu illustre. Cette belle réception inonda son pauvre coeur de joie. Il s'enfla d'un orgueil bien légitime et bien excusable. Il se montrait tellement enchanté qu'il parlait de s'établir définitivement à Richmond. Le bruit courait qu'il allait se remarier. Tous les yeux se tournaient vers une dame veuve, aussi riche que belle, qui était une ancienne passion de Poe et que l'on soupçonne d'être le modèle original de sa«Lénore». Cependant il fallait qu'il allât quelque temps à New-York pour publier une nouvelle édition de ses«Contes». De plus, le mari d'une dame fort riche de cette ville l'appelait pour mettre en ordre les poésies de sa femme, écrire des notes, une préface, etc. §1348 Poe quitta donc Richmond, mais lorsqu'il se mit en route, il se plaignit de frissons et de faiblesses. Se sentant toujours assez mal en arrivant à Baltimore, il prit une petite quantité d'alcool pour se remonter. C'était la première fois que cet alcool maudit effleurait ses lèvres depuis plusieurs mois; mais cela suffit pour réveiller le Diable qui dormait en lui. Une journée de débauche amena une nouvelle attaque de«delirium tremens», sa vieille connaissance. Le matin, des hommes de police le ramassèrent par terre, dans un état de stupeur. Comme il était sans argent, sans amis et sans domicile, ils le portèrent à l'hôpital, et c'est dans un de ces lits que mourut l'auteur du«Chat noir» et d'»Eureka», le 7 octobre 1849, à l'âge de 37 ans. §1349 Edgar Poe ne laissait aucun parent, excepté une soeur qui demeure à Richmond. Sa femme était morte quelque temps avant lui, et ils n'avaient pas d'enfants. C'était une demoiselle Clemm, et elle était un peu cousine de son mari. Sa mère était profondément attachée à Poe. Elle l'accompagna à travers toutes ses misères, et elle fut effroyablement frappée par sa fin prématurée. Le lien qui unissait leurs âmes ne fut point relâché par la mort de sa fille. Un si grand dévouement, une affection si noble, si inébranlable, fait le plus grand honneur à Edgar Poe. Certes, celui qui a pu inspirer une si immense amitié avait des vertus, et sa personne spirituelle devait être bien séduisante. §1350 M. Willis a publié une petite notice sur Poe; j'en tire le morceau suivant: §1351 «La première connaissance que nous eûmes de la retraite de M. Poe dans cette ville nous vint d'un appel qui nous fut fait par une dame qui se présenta à nous comme la mère de sa femme. Elle était à la recherche d'un emploi pour lui. Elle motiva sa conduite en nous expliquant qu'il était malade, que sa fille était tout à fait infirme, et que leur situation était telle, qu'elle avait cru devoir prendre sur elle-même de faire cette démarche. La contenance de cette dame, que son dévouement, que le complet abandon de sa vie chétive à une tendresse pleine de chagrins rendait belle et sainte, la voix douce et triste avec laquelle elle pressait son plaidoyer, ses manières d'un autre âge, mais habituellement et involontairement grandes et distinguées, l'éloge et l'appréciation qu'elle faisait des droits et des talents de son fils, tout nous révéla la présence d'un de ces Anges qui se font femmes dans les adversités humaines. C'était une rude destinée que celle qu'elle surveillait et protégeait. M. Poe écrivait avec une fastidieuse difficulté et«dans un style trop au-dessus du niveau intellectuel commun pour qu'on pût le payer cher». Il était toujours plongé dans des embarras d'argent, et souvent, avec sa femme malade, manquant des premières nécessités de la vie. Chaque hiver, pendant des années, le spectacle le plus touchant que nous ayons vu dans cette ville a été cet infatigable serviteur du génie, pauvrement et insuffisamment vêtu, et allant de journal en journal avec un poëme à vendre ou un article sur un sujet littéraire; quelquefois expliquant souvent d'une voix entrecoupée qu'il était malade, et demandant pour lui, ne disant pas autre chose que cela:«il est malade», quelles que fussent les raisons qu'il avait de ne rien écrire, et jamais, à travers ses larmes et ses récits de détresse, ne permettant à ses lèvres de lâcher une syllabe qui pût être interprétée comme un doute, une accusation, ou un amoindrissement de confiance dans le génie et les bonnes intentions de son fils. Elle ne l'abandonna pas après la mort de sa fille. Elle continua son ministère d'Ange, vivant avec lui, prenant soin de lui, le surveillant, le protégeant, et quand il était emporté au-dehors par les tentations, à travers son chagrin et la solitude de ses sentiments refoulés, et son abnégation se réveillant dans l'abandon, les privations et les souffrances, elle«demandait» encore pour lui. Si le dévouement de la femme né avec un premier amour, et entretenu par la pensée humaine, glorifie et consacre son objet, comme cela est généralement reconnu et avoué, que ne dit pas en faveur de celui qui l'inspira un dévouement comme celui-ci; pur, désintéressé et sain comme la garde d'un esprit. §1352 «Nous avons sous les yeux une lettre, écrite par cette dame, Mistress Clemm, le matin où elle apprit la mort de l'objet de cet amour infatigable. Ce serait la meilleure requête que nous pourrions faire pour elle, mais nous n'en copierons que quelques mots,--cette lettre est sacrée comme la solitude--pour garantir l'exactitude du tableau que nous venons de tracer, et pour ajouter de la force à l'appel que nous désirons faire en sa faveur: §1353 «J'ai appris ce matin la mort de mon bien-aimé Eddie[53]...Pouvez-vous me transmettre quelques détails, quelques circonstances?... Oh! n'abandonnez pas votre pauvre amie dans cette amère affliction... Dites à M*** de venir; j'ai à m'acquitter d'une commission envers lui de la part de mon pauvre Eddie... Je n'ai pas besoin de vous prier d'annoncer sa mort et«de bien parler de lui». Je sais que vous le ferez.«Mais dites bien quel affectueux fils il était pour moi», sa pauvre mère désolée!...» §1354 Comme cette pauvre femme se préoccupe de la réputation de son fils! Que c'est beau! que c'est grand! Admirable créature, autant ce qui est libre domine ce qui est fatal, autant l'esprit est au-dessus de la chair, autant son affection plane sur toute les affections humaines! Puissent nos larmes traverser l'Océan, les larmes de tous ceux qui, comme ton pauvre Eddie, sont malheureux, inquiets, et que la misère et la douleur ont souvent traînés à la débauche, puissent-elles aller rejoindre ton coeur! Puissent ces lignes, empreintes de la plus sincère et de la plus respectueuse admiration, plaire à tes yeux maternels! Ton image quasi divine voltigera incessamment au-dessus du martyrologe de la littérature! §1355 La mort de M. Poe causa en Amérique une réelle émotion De différentes parties de l'Union s'élevèrent de véritables témoignages de douleur. La mort fait quelquefois pardonner bien des choses. Nous sommes heureux de mentionner une lettre de M Longfellow qui lui fait d'autant plus d'honneur qu'Edgar Poe l'avait fort maltraité. «Quelle mélancolique fin, que celle de M. Poe, un homme si richement doué de génie! Je ne l'ai jamais connu personnellement, mais j'ai toujours eu une haute estime pour sa puissance de prosateur et de poëte. Sa prose est remarquablement vigoureuse, directe,«et néanmoins abondante», et son vers exhale un charme particulier de mélodie, une atmosphère de vraie poésie qui est tout à fait envahissante. L'âpreté de sa critique, je ne l'ai jamais attribuée qu'à l'irritabilité d'une nature ultra-sensible, exaspérée par toute manifestation du faux.» |
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