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Causez de Poe avec un Américain, il avouera peut-être son génie, peut-être même s'en montrera-t-il fier; mais, avec un ton sardonique supérieur qui sent son homme positif, il vous parlera de la vie débraillée du poëte, de son haleine alcoolisée qui aurait pris feu à la flamme d'une chandelle, de ses habitudes vagabondes; il vous dira que c'était un être erratique et hétéroclite, une planète désorbitée, qu'il roulait sans cesse de Baltimore à New-York, de New-York à Philadelphie, de Philadelphie à Boston, de Boston à Baltimore, de Baltimore à Richmond. Et si, le coeur ému par ces préludes d'une histoire navrante, vous donnez à entendre que l'individu n'est peut-être pas seul coupable et qu'il doit être difficile de penser et d'écrire commodément dans un pays où il y a des millions de souverains, un pays sans capitale à proprement parler, et sans aristocratie,--alors vous verrez ses yeux s'agrandir et jeter des éclairs, la bave du patriotisme souffrant lui monter aux lèvres, et l'Amérique, par sa bouche, lancer des injures à l'Europe, sa vieille mère, et à la philosophie des anciens jours.
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §41 La famille de Poe était une des plus respectables de Baltimore. Son grand-père maternel avait servi comme«quarter-master-general» dans la guerre de l'Indépendance, et La Fayette l'avait en haute estime et amitié. Celui-ci, lors de son dernier voyage aux États-Unis, voulut voir la veuve du général et lui témoigner sa gratitude pour les services que lui avait rendus son mari. Le bisaïeul avait épousé une fille de l'amiral anglais Mac Bride, qui était allié avec les plus nobles maisons d'Angleterre. David Poe, père d'Edgar et fils du général, s'éprit violemment d'une actrice anglaise, Elisabeth Arnold, célèbre par sa beauté; il s'enfuit avec elle et l'épousa. Pour mêler plus intimement sa destinée à la sienne, il se fit comédien et parut avec sa femme sur différents théâtres, dans les principales villes de l'Union. Les deux époux moururent à Richmond, presque en même temps, laissant dans l'abandon et le dénûment le plus complet trois enfants en bas âge, dont Edgar.
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §45 Il revint à Richmond en 1822, et continua ses études en Amérique, sous la direction des meilleurs maîtres de l'endroit. À l'université de Charlottesville, où il entra en 1825, il se distingua, non seulement par une intelligence quasi miraculeuse, mais aussi par une abondance presque sinistre de passions,--une précocité vraiment américaine,--qui, finalement, fut la cause de son expulsion. Il est bon de noter en passant que Poe avait déjà, à Charlottesville, manifesté une aptitude des plus remarquables pour les sciences physiques et mathématiques. Plus tard il en fera un usage fréquent dans ses étranges contes, et en tirera des moyens très-inattendus. Mais j'ai des raisons de croire que ce n'est pas à cet ordre de compositions qu'il attachait le plus d'importance, et que--peut-être même à cause de cette précoce aptitude--il n'était pas loin de les considérer comme de faciles jongleries, comparativement aux ouvrages de pure imagination.--Quelques malheureuses dettes de jeu amenèrent une brouille momentanée entre lui et son père adoptif, et Edgar--fait des plus curieux et qui prouve, quoi qu'on ait dit, une dose de chevalerie assez forte dans son impressionnable cerveau,--conçut le projet de se mêler à la guerre des Hellènes et d'aller combattre les Turcs. Il partit donc pour la Grèce.--Que devint-il en Orient? qu'y fit-il? étudia-t-il les rivages classiques de la Méditerranée?--pourquoi le trouvons-nous à Saint-Pétersbourg, sans passeport, compromis, et dans quelle sorte d'affaire, obligé d'en appeler au ministre américain, Henry Middleton, pour échapper à la pénalité russe et retourner chez lui?--on l'ignore; il y a là une lacune que lui seul aurait pu combler. La vie d'Edgar Poe, sa jeunesse, ses aventures en Russie et sa correspondance ont été longtemps annoncées par les journaux américains et n'ont jamais paru.
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §47 Peu de temps après avoir quitté Richmond, Poe publia un petit volume de poésies; c'était en vérité une aurore éclatante. Pour qui sait sentir la poésie anglaise, il y a là déjà l'accent extra-terrestre, le calme dans la mélancolie, la solennité délicieuse, l'expérience précoce,--j'allais, je crois, dire«expérience innée»,--qui caractérisent les grands poëtes[2].
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §49 La misère le fit quelque temps soldat, et il est présumable qu'il se servit des lourds loisirs de la vie de garnison pour préparer les matériaux de ses futures compositions,--compositions étranges, qui semblent avoir été créées pour nous démontrer que l'étrangeté est une des parties intégrantes du beau. Rentré dans la vie littéraire, le seul élément où puissent respirer certains êtres déclassés, Poe se mourait dans une misère extrême, quand un hasard heureux le releva. Le propriétaire d'une revue venait de fonder deux prix, l'un pour le meilleur conte, l'autre pour le meilleur poëme. Une écriture singulièrement belle attira les yeux de M. Kennedy, qui présidait le comité, et lui donna l'envie d'examiner lui-même les manuscrits. Il se trouva que Poe avait gagné les deux prix; mais un seul lui fut donné. Le président de la commission fut curieux de voir l'inconnu. L'éditeur du journal lui amena un jeune homme d'une beauté frappante, en guenilles, boutonné jusqu'au menton, et qui avait l'air d'un gentilhomme aussi fier qu'affamé[3]. Kennedy se conduisit bien. Il fit faire à Poe la connaissance d'un M. Thomas White, qui fondait à Richmond le«Southern Literary Messenger». M. White était un homme d'audace, mais sans aucun talent littéraire; il lui fallait un aide. Poe se trouva donc tout jeune,--à vingt-deux ans,--directeur d'une revue dont la destinée reposait tout entière sur lui. Cette prospérité, il la créa. Le«Southern Literary Messenger» a reconnu depuis lors que c'était à cet excentrique maudit, à cet ivrogne incorrigible qu'il devait sa clientèle et sa fructueuse notoriété. C'est dans ce magazine que parut pour la première fois l'»Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaall», et plusieurs autres contes que nos lecteurs verront défiler sous leurs yeux. Pendant près de deux ans, Edgar Poe, avec une ardeur merveilleuse, étonna son public par une série de compositions d'un genre nouveau et par des articles critiques dont la vivacité, la netteté, la sévérité raisonnées étaient bien faites pour attirer les yeux. Ces articles portaient sur des livres de tout genre, et la forte éducation que le jeune homme s'était faite ne le servit pas médiocrement. Il est bon qu'on sache que cette besogne considérable se faisait pour cinq cents dollars, c'est-à-dire deux mille sept cents francs par an.--»Immédiatement»,--dit Griswold, ce qui veut dire: «Il se croyait assez riche, l'imbécile!»--il épousa une jeune fille, belle, charmante, d'une nature aimable et héroïque; mais«ne possédant pas un sou»,--ajoute le même Griswold avec une nuance de dédain. C'était une demoiselle Virginia Clemm, sa cousine.
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §50 Sans doute, il gagnait de l'argent, et ses travaux littéraires pouvaient à peu près le faire vivre. Mais j'ai les preuves qu'il avait sans cesse de dégoûtantes difficultés à surmonter. Il rêva, comme tant d'autres écrivains, une«Revue» à lui, il voulut être«chez lui», et le fait est qu'il avait suffisamment souffert pour désirer ardemment cet abri définitif pour sa pensée. Pour arriver à ce résultat, pour se procurer une somme d'argent suffisante, il eut recours aux«lectures». On sait ce que sont ces lectures,--une espèce de spéculation, le Collège de France mis à la disposition de tous les littérateurs, l'auteur ne publiant sa«lecture» qu'après qu'il en a tiré toutes les recettes qu'elle peut rendre. Poe avait déjà donné à New-York une«lecture»«d'Eureka», son poëme cosmogonique, qui avait même soulevé de grosses discussions. Il imagina cette fois de donner des«lectures» dans son pays, dans la Virginie. Il comptait, comme il l'écrivait à Willis, faire une tournée dans l'Ouest et le Sud, et il espérait le concours de ses amis littéraires et de ses anciennes connaissances de collège et de West-Point. Il visita donc les principales villes de la Virginie, et Richmond revit celui qu'on y avait connu si jeune, si pauvre, si délabré. Tous ceux qui n'avaient pas vu Poe depuis les jours de son obscurité accoururent en foule pour contempler leur illustre compatriote. Il apparut, beau, élégant, correct comme le génie. Je crois même que, depuis quelque temps, il avait poussé la condescendance jusqu'à se faire admettre dans une société de tempérance. Il choisit un thème aussi large qu'élevé:«le Principe de la Poésie», et il le développa avec cette lucidité qui est un de ses privilèges. Il croyait, en vrai poëte qu'il était, que le but de la poésie est de même nature que son principe, et qu'elle ne doit pas avoir en vue autre chose qu'elle-même.
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §52 Le bel accueil qu'on lui fit inonda son pauvre coeur d'orgueil et de joie; il se montrait tellement enchanté, qu'il parlait de s'établir définitivement à Richmond et de finir sa vie dans les lieux que son enfance lui avait rendus chers. Cependant, il avait affaire à New-York, et il partit le 4 octobre, se plaignant de frissons et de faiblesses. Se sentant toujours assez mal en arrivant à Baltimore, le 6, au soir, il fit porter ses bagages à l'embarcadère d'où il devait se diriger sur Philadelphie, et entra dans une taverne pour y prendre un excitant quelconque. Là, malheureusement, il rencontra de vieilles connaissances et s'attarda. Le lendemain matin, dans les pâles ténèbres du petit jour, un cadavre fut trouvé sur la voie,--est-ce ainsi qu'il faut dire?--non, un corps vivant encore, mais que la Mort avait déjà marqué de sa royale estampille. Sur ce corps, dont on ignorait le nom, on ne trouva ni papiers ni argent, et on le porta dans un hôpital. C'est là que Poe mourut, le soir même du dimanche, 7 octobre 1849, à l'âge de trente-sept ans, vaincu par le«delirium tremens», ce terrible visiteur qui avait déjà hanté son cerveau une ou deux fois. Ainsi disparut de ce monde un des plus grands héros littéraires, l'homme de génie qui avait écrit dans le«Chat noir» ces mots fatidiques:«Quelle maladie est comparable à l'alcool»![4]
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §53 Si vous causez avec un Américain, et si vous lui parlez de M. Poe, il vous avouera son génie; volontiers même, peut-être en sera-t-il fier, mais il finira par vous dire avec un ton supérieur: «Mais moi, je suis un homme positif»; puis, avec un petit air sardonique, il vous parlera de ces grands esprits qui ne savent rien conserver; il vous parlera de la vie débraillée de M. Poe, de son haleine alcoolisée, qui aurait pris feu à la flamme d'une chandelle, de ses habitudes errantes; il vous dira que c'était un être«erratique», une planète«désorbitée», qu'il roulait sans cesse de New-York à Philadelphie, de Boston à Baltimore, de Baltimore à Richmond. Et si, le coeur déjà ému à cette annonce d'une existence calamiteuse, vous lui faites observer que la démocratie a bien des inconvénients, que, malgré son masque bienveillant de liberté, elle ne permet peut-être pas toujours l'expansion des individualités, qu'il est souvent bien difficile de penser et d'écrire dans un pays où il y a vingt, trente millions de souverains, que d'ailleurs«vous avez entendu dire» qu'aux États-Unis il existait une tyrannie bien plus cruelle et plus inexorable que celle d'un monarque, celle de l'opinion,--alors, oh! alors, vous verrez ses yeux s'écarquiller et jeter des éclairs, la bave du patriotisme blessé lui monter aux lèvres, et l'Amérique, par sa bouche, lancera des injures à la métaphysique et à l'Europe, sa vieille mère. L'Américain est un être positif, vain de sa force industrielle, et un peu jaloux de l'ancien continent. Quant à avoir pitié d'un poëte que la douleur et l'isolement pouvaient rendre fou, il n'en a pas le temps. Il est si fier de sa jeune grandeur, il a une foi si naïve dans la toute-puissance de l'industrie, il est tellement convaincu qu'elle finira par manger le Diable, qu'il a une certaine pitié pour toutes ces rêvasseries. «En avant, dit-il, en avant et négligeons nos morts.» Il passerait volontiers sur les âmes solitaires et libres, et les foulerait aux pieds avec autant d'insouciance que ses immenses lignes de chemin de fer les forêts abattues, et ses bateaux-monstres les débris d'un bateau incendié la veille. Il est si pressé d'arriver. Le temps et l'argent, tout est là.
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §1324 La famille de M. Poe était une des plus respectables de Baltimore. Son grand-père était«quartermaster-general»[50] dans la révolution, et Lafayette l'avait en haute estime et amitié. La dernière fois qu'il vint visiter ce pays, il pria sa veuve d'agréer les témoignages de sa reconnaissance pour les services que lui avait rendus son mari. Son arrière-grand-père avait épousé une fille de l'amiral anglais Mac Bride, et par lui la famille de Poe était alliée aux plus illustres maisons d'Angleterre. Le père d'Edgar reçut une éducation honorable. S'étant violemment épris d'une jeune et belle actrice, il s'enfuit avec elle et l'épousa. Pour mêler plus intimement sa destinée à la sienne, il voulut aussi monter sur le théâtre. Mais ils n'avaient ni l'un ni l'autre le génie du métier, et ils vivaient d'une manière fort triste et fort précaire. Encore la jeune dame s'en tirait par sa beauté, et le public charmé supportait son jeu médiocre. Dans une de leurs tournées, ils vinrent à Richmond, et c'est là que tous deux moururent, à quelques semaines de distance l'un de l'autre, tous deux pour la même cause: la faim, le dénûment, la misère.
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §1326 Edgar Poe revint de la maison du docteur Brandsby à Richmond en 1822, et continua ses études sous la direction des meilleurs maîtres. Il était alors un jeune homme très-remarquable par son agilité physique, ses tours de souplesse, et aux séductions d'une beauté singulière il joignait une puissance de mémoire poétique merveilleuse avec la faculté précoce d'improviser des contes. En 1825, il entra à l'université de Virginie, qui était alors un des établissements où régnait la plus grande dissipation. M. Edgar Poe se distingua parmi tous ses condisciples par une ardeur encore plus vive pour le plaisir. Il était déjà un élève très-recommandable et faisait d'incroyables progrès dans les mathématiques; il avait une aptitude singulière pour la physique et les sciences naturelles ce qui est bon à noter en passant, car, dans plusieurs de ses ouvrages, on retrouve une grande préoccupation scientifique; mais en même temps déjà, il buvait, jouait et faisait tant de fredaines que finalement, il fut expulsé. Sur le refus de M. Allan de payer quelques dettes de jeu, il fit un coup de tête, rompit avec lui et reprit son vol vers la Grèce. C'était le temps de Botzaris et de la révolution des Hellènes. Arrivé à Saint-Pétersbourg, sa bourse et son enthousiasme étaient un peu épuisés; il se fit une méchante querelle avec les autorités russes, dont on ignore le motif. La chose alla si loin, qu'on affirme qu'Edgar Poe fut au moment d'ajouter l'expérience des brutalités sibériennes à la connaissance précoce qu'il avait des hommes et des choses[52]. Enfin, il se trouva fort heureux d'accepter l'intervention et le secours du consul américain Henry Middleton, pour retourner chez lui. En 1829, il entra à l'école militaire de West-Point. Dans l'intervalle, M. Allan, dont la première femme était morte, avait épousé une dame plus jeune que lui d'un grand nombre d'années. Il avait alors soixante-cinq ans. On dit que M. Poe se conduisit malhonnêtement avec la dame et qu'il ridiculisa le mariage. Le vieux gentleman lui écrivit une lettre fort dure, à laquelle celui-ci répondit par une lettre encore plus amère. La blessure était inguérissable et peu de temps après, M. Allan mourait sans laisser un sou à son fils adoptif.
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §1339 C'est à cette époque qu'un M. Thomas White, qui achetait la propriété du«Messager littéraire du Sud», choisit M. Poe pour le diriger et lui donna 2 500 francs par an. Immédiatement celui-ci épousa une jeune fille qui n'avait pas un sol. (Cette phrase n'est pas de moi; je prie le lecteur de remarquer le petit ton de dédain qu'il y a dans cet«immédiatement», le malheureux se croyait donc riche, et, dans ce laconisme, cette sécheresse avec laquelle est annoncé un événement important; mais aussi, une jeune fille sans le sol!«a girl without a cent!»). On dit qu'alors l'intempérance prenait déjà une certaine part dans sa vie, mais le fait est qu'il trouva le temps d'écrire un très-grand nombre d'articles et de beaux morceaux de critique pour«le Messager.» Après l'avoir dirigé un an et demi, il se retira à Philadelphie, et dirigea le«Gentleman's Magazine». Ce recueil périodique se fondit un jour dans le«Graham's Magazine», et Poe continua à écrire pour celui-ci. En 1840, il publia«The Tales of the grotesque and arabesque». En 1844, nous le trouvons à New-York dirigeant le«Broadway-journal». En 1845, parut la petite édition, bien connue, de Wiley et Putnam, qui renferme une partie poétique et une série de contes. C'est de cette édition que les traducteurs français ont tiré presque tous les échantillons du talent d'Edgar Poe qui ont paru dans les journaux de Paris. Jusqu'en 1847, il publia successivement différents ouvrages dont nous parlerons tout à l'heure. Ici nous apprenons que sa femme meurt dans un état de dénûment profond dans une ville appelée Fordham, près New-York. Il se fait une souscription parmi les littérateurs de New-York, pour soulager Edgar Poe. Peu de temps après, les journaux parlent de nouveau de lui comme un homme aux portes de la mort. Mais cette fois, c'est chose plus grave, il a le«delirium tremens.» Une note cruelle, insérée dans un journal de cette époque, accuse son mépris envers tous ceux qui se disaient ses amis, et son dégoût général du monde. Cependant il gagnait de l'argent, et ses travaux littéraires pouvaient à peu près sustenter sa vie; mais j'ai trouvé, dans quelques aveux des biographes, la preuve qu'il eut de dégoûtantes difficultés à surmonter. Il paraît que durant les deux dernières années où on le vit de temps à autre à Richmond, il scandalisa fort les gens par ses habitudes d'ivrognerie. À entendre les récriminations sempiternelles à ce sujet, on dirait que tous les écrivains des États-Unis sont des modèles de sobriété. Mais, à sa dernière visite, qui dura près de deux mois, on le vit tout d'un coup propre, élégant, correct, avec des manières charmantes, et beau comme le génie. Il est évident que je manque de renseignements, et que les notes que j'ai sous les yeux ne sont pas suffisamment intelligentes pour rendre compte de ces singulières transformations. Peut-être en trouverons-nous l'explication dans une admirable protection maternelle qui enveloppait le sombre écrivain, et combattait avec des armes angéliques le mauvais démon né de son sang et de ses douleurs antécédentes.
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §1344 À cette dernière visite à Richmond, il fit«deux lectures publiques». Il faut dire un mot de ces lectures qui jouent un grand rôle dans la vie littéraire aux États-Unis. Aucune loi ne s'oppose à ce qu'un écrivain, un philosophe, un poëte, quiconque sait parler, annonce une lecture, une dissertation publique sur un objet littéraire ou philosophique. Il faut la location d'une salle. Chacun paye une rétribution pour le plaisir d'entendre émettre des idées et phraser des phrases telles quelles. Le public vient ou ne vient pas. Dans ce dernier cas, c'est une spéculation manquée comme toute autre spéculation commerciale aventureuse. Seulement, quand la«lecture» doit être faite par un écrivain célèbre, il y a affluence, et c'est une espèce de solennité littéraire. On voit que ce sont les chaires du Collège de France mises à la disposition de tout le monde. Cela fait penser à Andrieux, à La Harpe, à Baour-Lormian, et rappelle cette espèce de restauration littéraire qui se fit après l'apaisement de la Révolution française dans les lycées, les athénées et les casinos.
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §1345 Un très vaste auditoire encombrait la salle. Tous ceux qui n'avaient pas vu Edgar Poe depuis les jours de son obscurité accouraient en foule pour contempler leur compatriote devenu illustre. Cette belle réception inonda son pauvre coeur de joie. Il s'enfla d'un orgueil bien légitime et bien excusable. Il se montrait tellement enchanté qu'il parlait de s'établir définitivement à Richmond. Le bruit courait qu'il allait se remarier. Tous les yeux se tournaient vers une dame veuve, aussi riche que belle, qui était une ancienne passion de Poe et que l'on soupçonne d'être le modèle original de sa«Lénore». Cependant il fallait qu'il allât quelque temps à New-York pour publier une nouvelle édition de ses«Contes». De plus, le mari d'une dame fort riche de cette ville l'appelait pour mettre en ordre les poésies de sa femme, écrire des notes, une préface, etc.
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §1347 Poe quitta donc Richmond, mais lorsqu'il se mit en route, il se plaignit de frissons et de faiblesses. Se sentant toujours assez mal en arrivant à Baltimore, il prit une petite quantité d'alcool pour se remonter. C'était la première fois que cet alcool maudit effleurait ses lèvres depuis plusieurs mois; mais cela suffit pour réveiller le Diable qui dormait en lui. Une journée de débauche amena une nouvelle attaque de«delirium tremens», sa vieille connaissance. Le matin, des hommes de police le ramassèrent par terre, dans un état de stupeur. Comme il était sans argent, sans amis et sans domicile, ils le portèrent à l'hôpital, et c'est dans un de ces lits que mourut l'auteur du«Chat noir» et d'»Eureka», le 7 octobre 1849, à l'âge de 37 ans.
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §1348 Edgar Poe ne laissait aucun parent, excepté une soeur qui demeure à Richmond. Sa femme était morte quelque temps avant lui, et ils n'avaient pas d'enfants. C'était une demoiselle Clemm, et elle était un peu cousine de son mari. Sa mère était profondément attachée à Poe. Elle l'accompagna à travers toutes ses misères, et elle fut effroyablement frappée par sa fin prématurée. Le lien qui unissait leurs âmes ne fut point relâché par la mort de sa fille. Un si grand dévouement, une affection si noble, si inébranlable, fait le plus grand honneur à Edgar Poe. Certes, celui qui a pu inspirer une si immense amitié avait des vertus, et sa personne spirituelle devait être bien séduisante.
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §1349 M. Edgar Poe était d'une taille un peu au-dessous de la moyenne, mais toute sa personne solidement bâtie; ses pieds et ses mains petits. Avant que sa constitution fût attaquée, il était capable de merveilleux traits de force. On dirait que la Nature, et je crois qu'on l'a souvent remarqué, fait à ceux dont elle veut tirer de grandes choses la vie très-dure. Avec des apparences quelquefois chétives, ils sont taillés en athlètes, ils sont bons pour le plaisir comme pour la souffrance. Balzac, en assistant aux répétitions des«Ressources de Quinola», les dirigeant et jouant lui-même tous les rôles, corrigeait des épreuves de ses livres; il soupait avec les acteurs, et quand tout le monde fatigué allait au sommeil, il retournait légèrement au travail. Chacun sait qu'il a fait de grands excès d'insomnie et de sobriété. Edgar Poe, dans sa jeunesse, s'était fort distingué à tous les exercices d'adresse et de force; cela rentrait un peu dans son talent: calculs et problèmes. Un jour il paria qu'il partirait d'un des quais de Richmond, qu'il remonterait à la nage jusqu'à sept milles dans la rivière James, et qu'il reviendrait à pied dans le même jour. Et il le fit. C'était une journée brûlante d'été, et il ne s'en porta pas plus mal. Contenance, gestes, démarche, airs de tête, tout le désignait, quand il était dans ses bons jours, comme un homme de haute distinction. Il était«marqué» par la Nature, comme ces gens qui, dans un cercle, au café, dans la rue,«tirent» l'oeil de l'observateur et le préoccupent. Si jamais le mot: étrange, dont on a tant abusé dans les descriptions modernes, s'est bien appliqué à quelque chose, c'est certainement au genre de beauté de M. Poe. Ses traits n'étaient pas grands, mais assez réguliers, le teint brun clair, la physionomie triste et distraite, et quoiqu'elle ne portât ni le caractère de la colère, ni de l'insolence, elle avait quelque chose de pénible. Ses yeux, singulièrement beaux, semblaient être au premier aspect d'un gris sombre, mais à un meilleur examen ils apparaissaient glacés d'une légère teinte violette indéfinissable. Quant au front, il était superbe, non qu'il rappelât les proportions ridicules qu'inventent les mauvais artistes, quand, pour flatter le génie, ils le transforment en hydrocéphale, mais on eût dit qu'une force intérieure débordante poussait en avant les organes de la perfection et de la construction. Les parties auxquelles les craniologistes attribuent le sens du pittoresque n'étaient cependant pas absentes, mais elles semblaient dérangées, opprimées, coudoyées par la tyrannie hautaine et usurpatrice de la comparaison, de la construction et de la causalité. Sur ce front trônait aussi, dans un orgueil calme, le sens de l'idéalité et du beau absolu, le sens esthétique par excellence. Malgré toutes ces qualités, cette tête n'offrait pas un ensemble agréable et harmonieux. Vue de face, elle frappait et commandait l'attention par l'expression dominatrice et inquisitoriale du front, mais le profil dévoilait certaines absences; il y avait une immense masse de cervelle devant et derrière, et une quantité médiocre au milieu; enfin une énorme puissance animale et intellectuelle, et un manque à l'endroit de la vénérabilité et des qualités affectives. Les échos désespérés de la mélancolie qui traversent les ouvrages de Poe ont un accent pénétrant, il est vrai, mais il faut dire aussi que c'est une mélancolie bien solitaire et peu sympathique au commun des hommes. Je ne puis m'empêcher de rire en pensant aux quelques lignes qu'un écrivain fort estimé aux États-Unis, et dont j'ai oublié le nom, a écrites sur Poe, quelque temps après sa mort. Je cite de mémoire, mais je réponds du sens: «Je viens de relire les ouvrages du regrettable Poe. Quel poëte admirable! Quel conteur surprenant! Quel esprit prodigieux et surnaturel! C'est bien la tête forte de notre pays! Eh bien! je donnerais ses soixante-dix contes mystiques, analytiques et grotesques, tous si brillants et pleins d'idées, pour un bon petit livre du foyer, un livre de famille, qu'il aurait pu écrire avec ce style merveilleusement pur qui lui donnait une si grande supériorité sur nous. Combien M. Poe serait plus grand»! Demander un livre de famille à Edgar Poe! Il est donc vrai que la sottise humaine sera la même sous tous les climats, et que le critique voudra toujours arracher de lourds légumes à des arbustes de délectation.
(Histoires extraordinaires, Edgar Allan Poe) §1360 |
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