Amédée Delorme | Journal d'un sous-officier, 1870

§151 Ah! la noble activité qui régna en cette nuit si mal commencée. L'ardeur de tous était égale. C'était à qui se prêterait aide mutuelle, pour que rien ne clochât, pour qu'il n'y eût aucun retardataire. A l'aube, après une veillée féconde, le ciel était redevenu d'un bleu pur et profond: la soirée ensanglantée par l'aurore boréale ne m'apparaissait plus que comme un vain cauchemar.

§152 Mais, avant le départ, le commandant du 22e, qui savait bien qu'il n'avait pas rêvé, tint à passer en revue tous les hommes de notre régiment. Les partants, comme ceux qui restaient, durent s'aligner sur le rempart. On vit même errer par la Murette, l'ordonnance, le brosseur, l'avare, qui ne se mêlait plus à nos assemblées. Son regard, d'une acuité singulière, donnait l'impression que doivent produire les gens à qui le peuple attribue le _mauvais oeil_. Il paraissait être là pour porter malheur à quelqu'un.

§153 Quant à moi, j'avais fort à faire, avec le sergent-fourrier, pour achever de régler les derniers détails administratifs: officier d'habillement, maître armurier, préposé des lits militaires, le défilé était-interminable. L'heure du départ arriva, sans que le détachement eût traversé la cour d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvâmes désert.

§154 Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle par une poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la gare par un long détour dans la campagne, nous n'avions que le temps de couper au plus court par la ville. Cela me permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille, car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse.

§155 Nous avions le regret de laisser en arrière deux de nos meilleurs camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du malheureux petit Royle. Au dernier moment, il avait été interné au Castillet sur l'ordre du commandant du 22e. Murette aurait sans doute pu dire pourquoi.

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§159 LE 48e RÉGIMENT DE MARCHE

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