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Le malheur aigrit. De là les récriminations qui se sont entre-croisées, violentes, acerbes, au lendemain de nos désastres. Nul n'a voulu de bonne foi accepter sa part de responsabilité. Chacun, au lieu de sonder sa conscience, a regardé autour de soi, au-dessus ou au-dessous, selon sa situation, et il lui a été facile de découvrir des griefs chez autrui, car il n'est personne qui n'ait eu quelque reproche à s'adresser. Notre faiblesse était notoire, et le gouvernement impérial fut inexcusable de lancer la France dans une folle aventure. Mais a-t-on oublié comment le peuple français avait accueilli les premières tentatives de création de la garde nationale mobile? Malgré leur fierté de compter le maréchal Niel parmi leurs compatriotes, les riverains de la Garonne reçurent mal ses décrets. Ils y répondirent en brisant les réverbères de Toulouse. Le sort des armes n'eût-il pas changé, cependant, si, à la fin de juillet, quatre-vingts légions, organisées de longue main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armée du Rhin?
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §8 A vrai dire, les reproches amers éclatèrent plus tard. Ce fut d'abord de la stupeur à la nouvelle des désastres de Wissembourg, de Froeschwiller et de Forbach. Précieux patrimoine, l'honneur national s'apprécie à sa valeur, comme la santé, quand il a subi une atteinte. La vie sembla s'arrêter à Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu. Les boutiques restaient à demi closes, les usines chômaient. Dès le matin, toute la population se portait sur la place du Capitole. Bourgeois modestes, ouvriers en blouse, aristocrates à la mise élégante, étudiants un peu débraillés, tous, confondus en une foule inquiète, venaient chercher vainement sur les murs de l'Hôtel de Ville l'annonce d'un retour de la fortune.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §9 Quelque éloigné que fût le théâtre des hostilités, Toulouse en recevait constamment des échos et tout y parlait de la guerre. L'arsenal, la poudrerie activaient leurs travaux, multipliaient leurs envois. Les réserves rejoignaient les dépôts, et ceux-ci dirigeaient chaque jour des détachements sur l'armée pour combler les vides ou concourir à la formation des premiers régiments de marche. Les moblots foisonnaient, luttant entre eux de crânerie et d'élégance, avec le pantalon bleu à bande rouge et la vareuse foncée propice aux coupes de fantaisie.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §34 Le gouvernement de la Défense nationale avait assumé une lourde tâche. Pour tout réorganiser en face de l'envahisseur, il n'avait pas le loisir d'aller cueillir les violettes cachées. Il dut accepter les concours qui s'offraient bruyamment, sans trop se préoccuper des aptitudes. Armand Duportal, ancien déporté il est vrai, rédacteur en chef du journal le plus avancé de Toulouse, fut de la sorte bombardé préfet de la Haute-Garonne.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §56 Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur avais fait les honneurs de Toulouse, où ils étaient étrangers; mais j'avais par là obéi à un sentiment de courtoisie, plutôt qu'au double besoin de me distraire et de me livrer, car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais tous les jours une heure ou deux à passer au milieu des miens. La Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir inventé: les affections naissent, se développent et se maintiennent sous l'influence de mutuels intérêts. L'expansion de mes camarades établissait entre eux une communion inspirée par le désir d'oublier tout souci personnel, tout regret intime, autant que par l'envie d'amuser les autres et de leur plaire. Ce naïf égoïsme, étant général, ne choquait personne. Il établissait au contraire une égalité d'humeur parfaite et nivelait des esprits d'origine et d'éducation bien diverses.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §75 Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour inaccessible à la gaieté générale. Nous le connaissions à peine. Il était de Toulouse et s'appelait Murette, voilà tout. L'uniforme a le grand avantage d'établir une égalité parfaite entre tous les conscrits, du jour au lendemain. Pour distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularité étrangère aux êtres eux-mêmes. Les grossiers vêtements de soldat, aux couleurs voyantes, enlèvent même aux physionomies leur aspect ordinaire. Un observateur sagace découvre les secrets de l'âme dans les traits du visage; mais, à vingt ans, chacun est trop débordant de soi-même pour s'adonner aux patientes études de l'observation. Pour juger ses camarades, on s'en tient aux révélations qui tôt ou tard jaillissent de leur humeur.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §82 Le régiment s'achemina vers la ville, nos rangs formés tant bien que mal. En somme, c'était notre première prise d'armes. L'équipement était loin d'être au complet. Pour ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon sabre-baïonnette pendait piètrement à la patte de ma capote, tournant à chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-être d'ensemble, ou, du moins, il nous le semblait, et ce mécontentement de nous-mêmes nous indisposa contre notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs étaient déjà mal préparés, les distractions de Perpignan ne leur paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. D'autres, les bons soldats, regrettaient un déplacement qui avait entravé et retardé l'organisation des compagnies de marche: ils en voulaient à l'autorité civile, cause de tout le mal, et ils crurent voir dans les regards curieux de la population perpignanaise la manifestation de sentiments peu sympathiques.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §88 Tout cela contribuait à nous montrer sous un jour défavorable la capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir de Paris, Royle n'avait pas assez de railleries pour les rues courtes, étroites et tortueuses, où notre colonne serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect de certaines maisons à un seul étage, surplombant le rez-de-chaussée: comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir s'effondrer. Au tournant de la ruelle, à montée rapide, qui aboutit à un premier pont-levis, il s'écria, en jurant, que jamais il n'eût cru possible de trouver un pavage plus douloureux aux pieds que celui de Toulouse.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §89 Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle par une poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la gare par un long détour dans la campagne, nous n'avions que le temps de couper au plus court par la ville. Cela me permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille, car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §154 La matinée s'écoula assez vite, dans cette contemplation. Mais, vers le milieu du jour, les heures parurent s'allonger. A mesure que le moment attendu approchait, il semblait fuir. Je comptais les stations qui restaient à franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais oubliées. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. En vain, pour prendre le change, j'essayais de dormir; mes yeux clos, l'esprit veillait. Enfin, vers six heures, le train ralentit sa marche. Aux portières, les clairons sonnent allègrement la charge. Nous entrons en gare. Le train roule toujours, il y a encore un pont à passer; mais je n'y peux tenir. Me voilà déjà debout sur le marchepied, quand une terreur me prend. C'est jour férié, le 1er novembre, la Toussaint, veille des Morts. Mon télégramme est-il parvenu?... Oui, oui; là-bas, devant le bureau du chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous, ils y sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel délicieux moment, mais qu'il fut court!
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §166 Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement perceptible, ce premier écho de la bataille nous insuffla comme une vie nouvelle. Pour ma part, je ne sentais plus le poids de mon sac; le fusil me semblait aussi léger qu'une canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de mon malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos qu'aux jours où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans la prairie des Filtres de Toulouse. Qu'importaient à présent les fatigues et les souffrances: le danger était proche, donc nous allions être utiles, devenir bons à quelque chose. Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape, s'il l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver en vue de Châteaudun le lendemain à pareille heure.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §300 Dès huit heures il avait lancé sa 2e division sur le village de Loigny. Résolument elle s'était avancée sous les ordres du général Barry qui, comme à Coulmiers, allait faire de l'histoire aussi noblement que son frère Edouard nous l'enseignait disertement à la Faculté de Toulouse. La 1re division--amiral Jauréguiberry,--celle qui avait enlevé si brillamment Villepion la veille, suivait de près à gauche. En même temps la 3e, commandée par le général Maurandy, devait appuyer à droite l'effort principal en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §407 A Bordeaux, quant à moi, j'étais vaincu. La fièvre commençait à m'accabler; mon bras semblait s'appesantir davantage d'instant en instant: je craignais de ne pouvoir résister jusqu'au terme de mon voyage. J'appris d'ailleurs avec inquiétude que notre train allait être dirigé sur Mont-de-Marsan et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se trouvait sur le quai; je lui exprimai mon désir de rentrer à Toulouse, et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il n'hésita pas à me faire descendre; il m'autorisa à aller prendre un autre train, à la gare Saint-Jean, de l'autre côté de la Garonne, après m'avoir engagé à me faire panser dans une salle dont il m'indiqua l'entrée.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §591 A partir de cet instant, la sollicitude la plus éclairée, les soins les plus habiles ne cessèrent de m'être prodigués. Mon père, arrivé par le premier express, put amener près de moi le docteur Fusier, médecin principal des armées, que les fiévreux du Mexique et plusieurs générations de polytechniciens ne peuvent avoir oublié. D'un léger coup de bistouri, il me fit une incision par où treize esquilles, nombre fatidique, devaient être extraites successivement, et il autorisa mon transport à Toulouse en coupé-lit. Le lendemain, à cheval dès la première heure, lui-même vint présider à mon embarquement.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §601 Pour le voyage, comme mes habits de guerre nécessitaient une désinfection, j'avais été enveloppé dans des vêtements civils. La fièvre aidant, je n'étais guère qu'un paquet inerte, presque inconscient. Il me souvient pourtant que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus pris à la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma main libre, j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont nos amis m'avaient orné: il me répugnait de rentrer dans ma ville sous le casque du pacifique roi d'Yvetot. Au bout du trajet, autre motif de protestation. Une civière avait été amenée pour moi de l'hôpital militaire à la gare de Toulouse; je refusai d'y prendre place; je refusai énergiquement, et rien ne put me faire céder, car ce n'était plus la coquetterie qui m'animait: mais à aucun prix je ne voulais être rendu à ma mère comme un cadavre.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §602 |
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