Amédée Delorme | Journal d'un sous-officier, 1870 | France | Pyrénées

Malgré la saison avancée, le Roussillon était encore couvert d'une végétation puissante, où apparaissaient à peine quelques taches de rouille automnale. Nous allions à travers champs, escaladant des coteaux avant-coureurs des Pyrénées, et, de là, nous nous plaisions à regarder scintiller au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allongés à l'ombre du grêle feuillage de quelque olivier, les bras repliés en oreiller sous notre tête, nous nous laissions bercer par la brise au parfum salin, contemplant la dentelle d'un vert pâle qui doucement se mouvait sur le champ d'azur infini. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §112

A cette pensée, le _far niente_ nous humiliait, et dans notre ignorance des difficultés de l'improvisation des armées nouvelles, nous éprouvions de l'irritation contre nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran de la caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour nous forcer au retour, il fallait que le soleil eût disparu derrière la chaîne des Pyrénées. Malgré les saillies de Bacannes, la mélancolie nous tenait, tandis que, le long des haies d'aloès aux feuilles charnues à pointes aiguës, nous nous acheminions vers les murs blanchis, criblés de fenêtres sombres, qui émergeaient carrément de la citadelle, dans la lueur orangée du crépuscule. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §114

La nuit était venue, et le firmament n'en était pas moins tout éclairé. Il resplendissait comme dans l'embrasement d'un immense incendie, et cette rougeur paraissait devenir de plus en plus intense. Par toute la voûte céleste, les nuées semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis la dentelure noire des Pyrénées jusqu'à la ligne lointaine de l'horizon sur la Méditerranée. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §145