Amédée Delorme | Journal d'un sous-officier, 1870 | France | Origny

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Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village, Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route qui va de Cravant à Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie à Lorges. Il est entouré, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui, au printemps, en été et en automne, doivent lui former une ceinture charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de fumée s'échappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en attestant la présence des habitants autour du foyer hivernal. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §481

Chaque jour, la température devenait plus rigoureuse. Tout en demandant à ses soldats une entière abnégation, le général Chanzy leur était pitoyable; il lui parut impossible de continuer à nous faire coucher sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut distribué dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille. Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues distributions de vivres. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §485

En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine David. La barbe blanche et le tremblement de tête de cet homme de haute stature donnent une autorité singulière aux commandements qu'il articule d'une voix ferme, avec une énergie juvénile. Sac au dos, les rangs étaient formés: le vieux capitaine s'apprêtait à crier en avant, lorsqu'il nous arriva un renfort inespéré. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §493

Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer, jusqu'où ils s'étaient égarés. Quelques minutes plus tard, et nous allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis, ils songeaient à nous gourmander, tant est irrésistible l'envie d'accuser autrui quand soi-même on ne se sent pas sans reproche. Ma situation aurait sans doute été pénible, sans la présence de notre capitaine. Le sous-lieutenant Houssine eût été heureux de me chercher chicane; mais il était gêné d'avoir à s'en prendre en même temps au sergent-major, à Villiot et à Laurier. Au surplus, M. Eynard n'était pas homme à encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court à des récriminations un peu grotesques et tout à fait oiseuses. La compagnie se reconstitua à l'effectif respectable de 180 hommes, et, formé en colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de bataille qui nous était assignée, au nord d'Origny, à deux kilomètres environ. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §494

Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnés dans le village d'Ourcelles, nous avaient devancés sur le terrain. Dessus n'est pas le mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvâmes en position dans des tranchées-abris pratiquées au milieu des champs entre Origny et Villejouan. L'esprit français trouva, dans cette circonstance, l'occasion de s'exercer, malgré la gravité du moment. «Ils seront bien gênés pour courir! disait l'un.--Parbleu, ajouta un autre, ils font déjà le pas gymnastique sur place. Vois donc!» Le fait est qu'ils tâchaient de se réchauffer les pieds. «Ils s'enterrent avant d'être tués!» conclut un troisième. Plaisanterie macabre, non sans à-propos. La plupart de ces ouvrages de défense devaient abréger, après la bataille, la triste besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent déposés dans les fosses qu'ils avaient aidé à creuser la veille. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §496

Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout à coup un bruit sec, semblable à celui d'une baguette qui se casse, claque à côté de moi: un homme tombe la face contre terre, en poussant un cri, un seul: il a le crâne brisé. Un autre a la gorge traversée et il expire. D'autres roulent à terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent à nos oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien dire, qu'il n'y a pas lieu de plaisanter: on éprouve un vif désir de se rapetisser, de s'amincir; on voudrait n'être pas plus haut qu'un caillou, pas plus large qu'un fil. Une heure durant, on nous maintient sur la route de Cernay à Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus énervant. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §514

Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit du combat nous parvenait, continu, de plus en plus intense. Dans mon état de faiblesse, je ne me rendais plus un compte très exact de la durée, ni des événements; mais il paraît que toute une division prussienne était venue appuyer les efforts des Bavarois à Villechaumont. Notre division, violemment canonnée, dut se replier sur la ligne de retranchement ménagée en avant de Villejouan et d'Origny, dans les tranchées que le 1er et le 2e bataillon du 48e avaient occupées la veille. Par ordre, mes camarades quittèrent ainsi vers midi leurs positions avancées. A eux échut la mission de protéger la retraite. «Sans quelques compagnies du 48e de marche et des chasseurs à pied qui, déployés en tirailleurs, firent bonne contenance au delà d'Origny, ce mouvement rétrograde eût dégénéré en déroute», au dire du général Chanzy. Le lendemain, 10 décembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard à l'ordre de l'armée, à l'heure même où elle se distinguait de nouveau. Avec tout le régiment, elle reprit Origny à la baïonnette, avant l'aube. Il fut fait là de nombreux prisonniers. Dès qu'il fut engagé, le 48e ne se ménagea pas: dans les journées de Josnes, il perdit trois officiers, les lieutenants Combes, Lafranchi et Lespinasse, et 460 sous-officiers et soldats, tués ou blessés. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §567