Amédée Delorme | Journal d'un sous-officier, 1870 | France | France

Le malheur aigrit. De là les récriminations qui se sont entre-croisées, violentes, acerbes, au lendemain de nos désastres. Nul n'a voulu de bonne foi accepter sa part de responsabilité. Chacun, au lieu de sonder sa conscience, a regardé autour de soi, au-dessus ou au-dessous, selon sa situation, et il lui a été facile de découvrir des griefs chez autrui, car il n'est personne qui n'ait eu quelque reproche à s'adresser. Notre faiblesse était notoire, et le gouvernement impérial fut inexcusable de lancer la France dans une folle aventure. Mais a-t-on oublié comment le peuple français avait accueilli les premières tentatives de création de la garde nationale mobile? Malgré leur fierté de compter le maréchal Niel parmi leurs compatriotes, les riverains de la Garonne reçurent mal ses décrets. Ils y répondirent en brisant les réverbères de Toulouse. Le sort des armes n'eût-il pas changé, cependant, si, à la fin de juillet, quatre-vingts légions, organisées de longue main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armée du Rhin? (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §8

La _Marseillaise_ avait alors une signification poignante, car le flot envahisseur grossissait sans répit. Chaque jour, les hordes allemandes nous débordaient plus nombreuses; de terrifiantes rumeurs circulaient déjà sur leurs exactions, et leurs hardis éclaireurs étaient signalés à d'énormes distances. Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie était violée. Comment demeurer le témoin impassible d'une telle honte? Ne devaient-ils pas moins souffrir ceux qui, luttant au péril de leur vie, mettaient au moins, quelle que dût être l'issue finale, leur conscience en repos? (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §13

Avant de décrocher les fusils du râtelier, nous nous pressions autour des moniteurs, pour avoir des nouvelles du maître de la maison. Léotard, le célèbre acrobate, était atteint de la petite vérole. Chez cet athlète, alors dans la force de l'âge, la maladie avait pris tout d'un coup une violence extrême. Il délirait sans repos, et, ce qui nous attachait le plus à lui, c'est que son délire se changeait en fureur patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de lui, dans ses hallucinations. Malgré l'affaiblissement de la fièvre, les restes de sa vigueur le rendaient encore redoutable; il ne fallait pas moins de deux hommes robustes pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en heure, ils avaient à lutter corps à corps avec lui, afin de le maintenir dans le lit d'où il voulait s'élancer pour courir sus aux ennemis de la France. Il mourut un matin dans un de ces terribles accès. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §15

Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui frappa ma mère. Elle aussi pensa qu'à présent j'avais un premier point de ressemblance avec ceux qui, à l'autre bout de la France, versaient leur sang. Sa tristesse et la gravité de mon père, quand il me considéra longuement, témoignèrent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux une séparation prochaine. Elle l'était en effet. Mais mon ardeur batailleuse devait être longtemps contrariée, car ce n'était pas vers le Nord que j'allais être emmené loin d'eux. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §55

Dans cette saine disposition d'esprit, je ne m'expliquais pas que la vue de ce pays ne m'eût pas frappé et charmé à mon premier passage. Chère terre de France, aux sites si divers, aux aspects admirables dans leur variété, je m'en éprenais de plus en plus à cette revue panoramique, parce qu'on s'attache en se dévouant. Et n'allions-nous pas essayer de la défendre? Qui sait si nous ne l'arroserions pas de notre sang? (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §164

A sept heures, j'étais donc à plus d'un kilomètre de mon gîte, tout là-bas, devant l'Hôtel de Ville, sur le Champ de Mars que bordent les jardins publics, et je n'y étais pas seul. Trois mille six cents de mes pareils grouillaient autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif de dix-huit compagnies venues de tous les coins de la France, pour se fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unité ralliait ses hommes de son mieux, ce qui, dans cette foule uniforme, n'était pas très aisé. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §180

Le général de Sonis avait placé ses batteries de réserve sous la garde d'une légion bretonne et vendéenne, composée des mobiles des Côtes-du-Nord et des volontaires de l'Ouest. Ces volontaires étaient au moins aussi curieux pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont on a beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume était en somme terne et disparate. Veste courte et pantalon bouffant, avec un képi à la française, le tout gris de fer soutaché de rouge. L'oeil est tellement habitué à voir la chéchia ou le turban accompagner les culottes turques, qu'à première vue le bonnet militaire à visière choquait chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. A la défense d'Orléans, ils s'étaient déjà signalés: l'honneur du combat de Brou leur revenait en partie, et ils étaient à la veille de créer leur belle légende, héroïque et sanglante. Ils ne connurent point cependant la rigueur des cours martiales, bien que tous n'eussent pas leur nom inscrit sur l'_Armorial de France_ et ne fussent point soutenus par les plus nobles sentiments. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §344

Tandis que le général de Sonis établissait son quartier général à Coulmiers même, avec son artillerie toujours entourée de la légion bretonne, le corps d'armée forma ses bivouacs aux environs. Le 31e alla dresser ses tentes dans le parc de la Renardière: nous fûmes postés près de Huisseau-sur-Mauve, à la lisière du bois de Montpipeau. Doux noms du beau pays de France, mieux faits pour évoquer de poétiques légendes que pour servir de points de repère dans de tristes étapes. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §371

Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, veillait en avant-poste: nous étions bien gardés: après un long frisson, causé par le froid à coup sûr et aussi par l'idée des souffrances que devaient endurer les blessés râlant tout près de nous, le sommeil nous gagna pourtant. Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours de l'esprit. Oui, moins abrités du froid que les Groënlandais, à une portée de fusil des barbares qui en pleine France détruisaient nos demeures, nous pûmes fermer les yeux, nous endormir, reposer. Chose curieuse, l'esprit, comme pour acquitter aussitôt sa dette de reconnaissance envers le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, évoqua de doux rêves sensuels. A mon estomac vide, il donna l'illusion d'un repas succulent; à mes membres brisés et engourdis, il offrit la sensation imaginaire d'un lit moelleux et chaud. Je m'y étendais délicieusement, lorsque l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, réveilla les dormeurs et ordonna à voix basse de se lever. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §446

Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart d'heure, et le silence persista. Lentement, nous pénétrions pendant ce temps dans le village de Cernay. La route qui le traverse était jalonnée de cadavres. Le premier qui se trouva sur nos pas était celui d'un sergent de chasseurs, avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang: nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé la face en terre, avait passé ses mains derrière le dos pour essayer de déboucler son sac; il n'avait pu y parvenir, et ce poids l'avait étouffé. De la lumière brillait dans une maison, j'y entrai. Des paysans, restés bravement auprès de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de ranimer un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son long sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses lèvres tuméfiées, lui frictionnaient la région du coeur; ils secouaient un mort. En revanche, sur des matelas par terre deux autres pauvres diables attestaient leur existence par des plaintes. A peine parqués dans la cour d'une grande ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous reçûmes l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village, au nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette direction, une ferme flambait ou peut-être un village. Chaque soir de bataille, les Allemands avaient besoin de venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils prenaient plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de ces défis inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. Le froid était devenu sec, le temps d'ailleurs assez clair; la pioche et la pelle n'entamaient la terre durcie qu'après de longs et pénibles efforts. Cette harassante besogne s'accomplissait au bruit d'un grand mouvement dans l'armée allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait distinctement le piaffement des chevaux et le roulement des caissons et des affûts. Nul doute qu'il ne s'effectuât de la part de l'ennemi une conversion vers notre droite. M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §526