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Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que nature. La préoccupation de rallier le régiment avait tout primé dans notre esprit depuis trente-six heures que la débandade s'était produite. A tel point que nous avions à peine repris haleine quelques instants, la seconde nuit, sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions eu d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, lorsque nous eûmes acquis la certitude que le but était atteint, qu'à la moindre alerte il ne nous fallait pas un quart d'heure pour retrouver nos chefs, l'estomac--la bête, si l'on veut--reprit ses droits. Un village--Cravant, nous dit-on--offrait l'attirante animation d'un lieu habité. Irrésistible tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre de militaires l'encombraient déjà. Dariès et moi, nous trouvâmes encore un coin libre et deux chaises.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §475 Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village, Cernay, bâti, en forme de T, à cheval sur la route qui va de Cravant à Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie à Lorges. Il est entouré, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui, au printemps, en été et en automne, doivent lui former une ceinture charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous nous l'imaginâmes tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de fumée s'échappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en attestant la présence des habitants autour du foyer hivernal.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §481 Déjà, le 6, la canonnade s'était sourdement fait entendre à l'extrême droite, première démonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, dès la première heure, l'attaque fut générale. Tandis que nous attendions sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi, à Vallières, devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus près de nous, à Villermain. A notre droite, du côté de Beaugency, la 1re division du 16e corps se battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche, pendant qu'au centre le général de Roquebrune, commandant la 1re division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions bavaroises qui s'étaient avancées de Cravant et, plus à droite, de Beaumont.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §486 Dès huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division Collin, du 21e corps, à notre gauche. Le général de Roquebrune se dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se porter en soutien sur Cernay, le poétique petit village à la ceinture de vergers.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §492 Le colonel Koch, accompagné du commandant Bourrel et d'un officier d'ordonnance, vient diriger en personne l'action de sa brigade. Il nous rapproche du village, pour nous abriter derrière les maisons, en attendant qu'il nous emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs manteaux blancs servent aussitôt de points de mire aux artilleurs allemands. Une volée d'obus part des batteries braquées entre Cravant et Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de nos têtes et vont tomber assez loin derrière nous. L'état-major se déplace, tantôt à droite, tantôt à gauche. Les projectiles le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le colonel se décide à éloigner son escorte, inutile pour le moment. Les cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas à deux cents mètres, qu'un nouvel obus va éclater entre eux, et deux roulent à terre avec leurs chevaux. Quelques éclats viennent se loger dans nos havresacs ou bossuer en cliquetant les marmites et les gamelles.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §501 Petit et insignifiant épisode. Plusieurs maisons nous masquaient le coin le plus chaud du champ de bataille; mais un vacarme incessant nous permettait d'apprécier l'intensité de la lutte. Crépitation de la mousqueterie, grondement des canons ou grincement strident des mitrailleuses, se combinaient avec une sorte de long mugissement ininterrompu, qui était le cinglement de l'air par tous les projectiles. A notre gauche nous apercevions un régiment de mobiles qui criblait de feux de salve les positions de Cravant. Une batterie, postée à notre droite, tirait aussi sans relâche, et ces feux convergents étaient bien dirigés. «A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les cinq batteries bavaroises les plus rapprochées du village durent, à la suite de pertes énormes, se retirer en dehors de l'action de l'artillerie française et des chassepots.»
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §502 Cependant, croyant que Cernay avait été perdu au moment du recul du 51e, le général en chef s'était borné à en ordonner la réoccupation à tout prix, tandis que les deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs tranchées, déployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant Gélis et du capitaine Duhamel et s'avançaient eux-mêmes en bataille au nord de Villevert. Plus à droite, les mobiles de l'Yonne et ceux dû Cantal franchissaient résolument la route de Cravant à Beaugency, en faisant de nombreux prisonniers. Au delà encore, la division Deplanque, du 16e corps, enlevait la ferme du Mée, à la baïonnette, tandis qu'à gauche le général Deflandre, au prix d'une blessure mortelle, s'emparait du bourg de Layes. Ces derniers épisodes de la journée en firent sans conteste une journée victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au rapport de nos ennemis:
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §520 Plus rien, quelques minutes s'écoulèrent, un quart d'heure, et le silence persista. Lentement, nous pénétrions pendant ce temps dans le village de Cernay. La route qui le traverse était jalonnée de cadavres. Le premier qui se trouva sur nos pas était celui d'un sergent de chasseurs, avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang: nous le soulevâmes; il était froid. Un autre sergent, tombé la face en terre, avait passé ses mains derrière le dos pour essayer de déboucler son sac; il n'avait pu y parvenir, et ce poids l'avait étouffé. De la lumière brillait dans une maison, j'y entrai. Des paysans, restés bravement auprès de leur foyer sous les boulets, s'efforçaient de ranimer un malheureux chasseur. Ils l'avaient couché tout de son long sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses lèvres tuméfiées, lui frictionnaient la région du coeur; ils secouaient un mort. En revanche, sur des matelas par terre deux autres pauvres diables attestaient leur existence par des plaintes. A peine parqués dans la cour d'une grande ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous reçûmes l'ordre d'aller creuser une tranchée à l'entrée du village, au nord, pour défendre la route de Cravant. Dans cette direction, une ferme flambait ou peut-être un village. Chaque soir de bataille, les Allemands avaient besoin de venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils prenaient plaisir, au centre de la France, à nous envoyer de ces défis inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. Le froid était devenu sec, le temps d'ailleurs assez clair; la pioche et la pelle n'entamaient la terre durcie qu'après de longs et pénibles efforts. Cette harassante besogne s'accomplissait au bruit d'un grand mouvement dans l'armée allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait distinctement le piaffement des chevaux et le roulement des caissons et des affûts. Nul doute qu'il ne s'effectuât de la part de l'ennemi une conversion vers notre droite. M. Bourrel en fit prévenir le commandement supérieur.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §526 Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée, un malentendu, né de l'inhabitude de subordonner l'exécution des détails à l'intérêt de l'ensemble des opérations, avait compromis le succès incontestable de la journée du 8 décembre: Le général Camô, sans même rendre compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour sur un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant Beaugency, et découvrant notre aile droite à l'improviste. Ce recul avait obligé le général Chanzy à rectifier sa ligne de bataille et à abandonner sans combat quelques-uns des points conquis par ses troupes. Les Bavarois avaient pu ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y établissaient en force pour nous prendre en flanc le lendemain, pendant que nous nous retranchions au nord du côté de Cravant, d'où ils nous avaient lancé leurs derniers obus.
(Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme) §528 |
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