Amédée Delorme | Journal d'un sous-officier, 1870 | France | Angers

Les trois compagnies s'étaient écoulées hors de la citadelle par une poterne. Bien qu'elles eussent à gagner la gare par un long détour dans la campagne, nous n'avions que le temps de couper au plus court par la ville. Cela me permit au moins d'adresser un télégramme à ma famille, car Angers était notre but, et nous passions par Toulouse. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §154

Arrivés à Angers à une heure du matin, nous fûmes cantonnés provisoirement dans les bâtiments de l'École des arts et métiers. Après quatre heures d'un pénible sommeil sur les tables d'étude, on nous distribua des billets de logement. Chacun se mit en quête de l'habitant chargé de le recevoir. Il y eut ce jour-là repos général--excepté pour moi. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §173

A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. Le nôtre avait été nommé adjudant à l'organisation du régiment. Les fonctions de chef étaient remplies par le sergent-fourrier, camarade généreux, loyal, malgré quelques inégalités de caractère. Harel avait été mousse, je crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il était grand et beau, ses yeux, très noirs, s'enfonçaient sous un front bombé, proéminent, et semblaient, par l'habitude des vastes horizons de la mer, lancer des regards d'une portée trop lointaine. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §188

A leurs yeux, il était légitime que Harel passât sergent-major, avant-dernière et peut-être dernière étape vers le grade de sous-lieutenant. Ils désiraient tous trois obtenir le grade de fourrier, avec le ferme espoir de suivre après lui le même chemin. Il leur déplaisait donc que la place me parût réservée, et, puisque je n'étais pas sous-officier, ils estimaient que leurs désirs devaient primer mes droits. Avec cette idée, ils étaient vexés de voir leurs doyens me traiter déjà en égal. Ils s'en expliquèrent avec eux à l'occasion d'un fin repas d'adieu organisé la veille de notre départ d'Angers. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §196

Durant notre marche assez pénible dans des champs labourés ou à travers des vignes hérissées de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous la neige, nous pûmes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les étapes supplémentaires l'eussent fatigué, soit qu'un fâcheux pressentiment le troublât, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de Perpignan à Angers, je m'étais plus d'une fois efforcé de modérer. Le décor n'était point fait à la vérité pour réchauffer le coeur. Le sol était dur et glissant, la neige nous glaçait, et l'idée d'être couché là pour ne plus se relever nous faisait malgré tout passer un frisson dans le dos. Une steppe blanche, à perte de vue. A peine si la silhouette des fermes et des villages tranchait sur cet horizon pâle. Dans les hameaux que nous côtoyions, les jardins étaient déserts, les basses-cours silencieuses. Pas un nuage de fumée au-dessus des toits, comme l'avant-veille. Les récents combats avaient chassé tous les êtres vivants et fait de cette plaine une immense nécropole. Seule la lueur des décharges, leur détonation, à droite et à gauche, rompaient la morne tristesse de la nature. La vie ne s'y révélait que par le jeu formidable des instruments de mort. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §495