Amédée Delorme | France | Châteaudun

A la tête de la 2e division était placé le général de brigade du Bois de Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. Bientôt un autre brigadier, depuis lors célèbre, allait être désigné pour remplacer le baron Durrieu, trop méthodique et trop lent au gré du ministre de la guerre. Le 17e corps était offert par le télégraphe au général Gaston de Sonis, pendant qu'il cherchait vainement à Châteaudun d'introuvables régiments de cavalerie avec lesquels il brûlait de charger. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §282

La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne et vide à ses habitants: notre division l'avait évacuée. Le général de Sonis, d'abord suffoqué par un tel excès d'honneur, s'était cependant résigné, par esprit de discipline, à accepter le commandement en chef du 17e corps d'armée. Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armée de la Loire, il avait demandé la concentration immédiate de ses divisions autour de lui, à Châteaudun, tandis que le 16e corps se maintenait au centre, en avant de Coulmiers, sous les ordres du général Chanzy, dans les positions conquises le 9 novembre, et que, plus à droite, le général Martin des Pallières couvrait Orléans avec le 15e corps. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §291

Faible encore, bien faible, très éloigné, mais nettement perceptible, ce premier écho de la bataille nous insuffla comme une vie nouvelle. Pour ma part, je ne sentais plus le poids de mon sac; le fusil me semblait aussi léger qu'une canne de jonc; j'oubliai même la cuisante douleur de mon malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos qu'aux jours où je m'exerçais chez Léotard, et, la nuit, dans la prairie des Filtres de Toulouse. Qu'importaient à présent les fatigues et les souffrances: le danger était proche, donc nous allions être utiles, devenir bons à quelque chose. Les forces nous étaient revenues pour doubler l'étape, s'il l'avait fallu, et, vraiment, nous espérâmes que l'ordre en serait donné. Non, nécessité fut de se reposer pour arriver en vue de Châteaudun le lendemain à pareille heure. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §300

Sur ce fond sombre, la ville de Châteaudun nous apparut tout d'un coup--un repli de terrain franchi--à deux kilomètres environ. Bâtie sur un coteau, elle produit un grand effet, avec la haute silhouette du château de Dunois qui domine ses maisons étagées. Après quelques nuits de bivouac il nous semblait déjà que nous étions condamnés aux steppes éternelles. Aussi la vue de cette cité nous surprit-elle et nous réjouit-elle, malgré l'inclémence du temps: nous avions hâte, une hâte enfantine, de heurter de nos pieds endoloris le pavé de ses rues. Il fallut cependant modérer notre impatience et lui voir prendre un autre cours. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §302

C'est à Yèvres et à Brou que le canon tonnait ce jour-là, à plusieurs lieues de Châteaudun. Pour détourner les Prussiens d'une marche sur Vendôme signalée par le ministre de la guerre, le général de Sonis s'était porté en avant dès le matin, avec quelques batteries et les fantassins du général Deflandre qu'il avait fait trotter comme des chevaux arabes. Notre appui, qui aurait été tardif, n'était pas nécessaire; la colonne expéditionnaire devait sans désemparer rentrer après l'affaire dans ses bivouacs de Marboué, sous Châteaudun. L'ordre ne tarda donc pas à nous arriver d'aller occuper dans la ville haute les emplacements abandonnés par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un train emporta devant nous vers Vendôme. A leur rapide passage, nous les saluâmes chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §305

Le lieutenant descendit un instant de son siège pour seconder Nareval. Vite, j'en profitai pour me glisser sous la bâche dans un si étroit espace que je n'aurais pas pu m'y retourner. Peu m'importait, j'étais couché sur un lit de foin sec. Un délicieux bien-être m'envahit dès que je sentis repartir la voiture. Bercé par le mouvement de la marche, j'oubliai tout, Châteaudun détruit, la honte de la retraite, les menaces d'être fait prisonnier: je m'endormis, et il faisait grand jour quand je rouvris les yeux. Frais, dispos, la fièvre éteinte, le talon cicatrisé, j'étais sauvé, guéri, et désormais à l'épreuve. Sans les attentions de Dariès, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu sait ce qu'il fût advenu de moi, dans cette vertigineuse retraite de Châteaudun dont la précipitation n'était peut-être pas absolument justifiée? Mais un pur sang emballé--et tel était notre fougueux général--mesure-t-il l'espace qu'il dévore? (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §331

«Votre retraite de Châteaudun sur Écoman s'est faite avec un peu trop de précipitation», écrivait au général de Sonis le commandant en chef, qui ajoutait paternellement: «Ne vous inquiétez pas de cet insuccès et n'en prenez aucun tourment». Il était donc avéré que, sans avoir le droit de s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps avait besoin de se refaire de ses stériles efforts. Il lui fut accordé deux jours de repos, que chacun employa à réparer le désordre de sa toilette, ou, tout au moins, à faire sa toilette. Coquetterie à part, c'était un soin légitime, nécessaire, que le froid qui commençait à sévir ne facilitait point. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §341

Se reposer, bon, tant que c'était indispensable; mais nous n'étions pas à Capoue et n'avions pas le loisir de nous y rendre; nous rougissions de la reculade de Châteaudun, ordonnée sans que notre courage eût été mis à l'épreuve, et nous avions hâte de regagner le terrain perdu. L'ordre parti le 29 novembre du grand quartier général de Saint-Jean-la-Ruelle fut donc bien accueilli. «Que vos troupes, avait écrit le général d'Aurelle au général de Sonis, se mettent demain en marche, pour se diriger sur Coulmiers.... Le canon vous servira de guide.» (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §350

Qu'il eût été imaginaire ou qu'il se fût dérobé, l'adversaire manquait. Une batterie prit position avec un bataillon de soutien, pour garder à tout événement nos derrières. Puis le 17e corps repartit en colonne vers l'est, dans la direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une heure, nous trouvâmes la route gardée par le premier poste du 16e corps, que le général Chanzy avait porté en avant la veille. Il nous laissait les emplacements qu'il avait occupés depuis sa victoire. Dès lors, nous cheminâmes sur le champ de bataille, reconnaissable aux travaux de défense improvisés à droite et à gauche, au ravage causé dans les arbres par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme aux portes de Châteaudun, à des carcasses de chevaux dont se repaissaient des nuées de corbeaux. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §370

Le lendemain, pourtant, nous eussions désiré un peu plus de chaleur. Les piquets des tentes se brisèrent dans la terre gelée, quand il nous fallut aller prendre la grand'-garde et transporter nos bivouacs tout contre la forêt. La compagnie étant établie à son poste, je n'avais plus rien à faire comme fourrier; les dernières dispositions indiquaient que nous passerions encore une nuit au moins à Huisseau; je prévins le lieutenant, et je m'engageai dans la forêt en compagnie du caporal Dariès, à qui je m'étais attaché depuis la retraite de Châteaudun. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §376

Arrêté dans la fièvre d'une retraite infernale, ce dispositif était tel que de longues délibérations n'eussent pu le rendre meilleur. Il assignait au 48e de marche son bivouac près du village d'Ourcelles, à un kilomètre du quartier général. La plaine ondulée, où étaient dressés quelques groupes de tentes, s'ouvrit à nous dans la matinée du 6 décembre. Le temps était clair. Quelques sonneries familières égayaient le panorama, qui, naguère, nous avait paru plus triste, dans notre première marche de Mer sur Châteaudun. Cette impression était favorable. Tout embryonnaire qu'il était, le camp apparaissait enfin, comme une digue élevée contre la débâcle. L'ordre renaissait; la force en résulterait peut-être, et, en tout cas, la possibilité de tenter de nouveaux efforts plus honorables qu'une fuite éternelle. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §474

Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie fut, en tout cas, autorisée à aller prendre quelque repos jusqu'au matin. Bien qu'une grange nous eût été attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la faible clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour de la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient dans une salle enfumée, auprès d'un feu de branches sèches pétillant en une vaste cheminée. Les uns, assis devant une table massive, dormaient, la tête posée sur leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens, quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient dans une poêle à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers l'âtre, tout autant que la chaleur du foyer. Comme Don César, dans _Ruy Blas_, j'espérais me nourrir au moins par l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à jeun. Avant de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit, mon dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres fissent défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient pas eu le loisir de préparer la soupe. Mes yeux révélaient sans doute la faim qui me tiraillait l'estomac, car le cuisinier offrit, pour dix sous, à qui le voudrait, en me regardant, son beau plat de frites. Le caporal Dariès était là, riche de deux galettes de biscuit. Une fois encore, en souvenir de notre retraite de Châteaudun, nous nous régalâmes. Il était écrit que nous ne le ferions plus ensemble. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §529

Derrière le remblai du chemin de fer, la ville de Mer montra enfin le faîte de ses maisons inégales, le grand toit de sa halle et son clocher qui, toute proportion gardée, rappelle modestement une des tours de Notre-Dame de Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se dressent au delà. Au milieu du faubourg, notre conducteur s'avoua fort embarrassé. Il ne pouvait guère nous transporter plus loin, d'autant que nous avions besoin d'être pansés et de nous reposer; mais il ne savait où nous laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'être évacués dans la direction de Blois, s'entassaient à la gare: nous n'y aurions trouvé aucun abri. Me souvenant de m'être arrêté dans un café du voisinage, je dis au soldat de nous y conduire. Depuis un mois, l'établissement avait été abandonné; les volets étaient clos. Alors, par une inspiration soudaine, j'indiquai à notre guide l'épicerie où j'étais entré quelques instants avant notre départ précipité pour Châteaudun. (Journal d'un sous-officier, 1870, Amédée Delorme)  §580